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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Hôpital Saint Louis : le goût du Messie

Hélène Morlet
23 mars 2015
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Quand un hôpital spécialisé en soins palliatifs soigne aussi les blessures du conflit, à sa manière… Plongée dans cet hôpital catholique et casher, où l’humanité grandit au moment où la vie s’efface.

Dans la Jérusalem qui se compartimente, ici, tout se mélange. Religions, origines, langues. Personnel soignant, patients, familles et volontaires. Dans cette région du monde, l’hôpital Saint-Louis de Jérusalem est un exemple rare de cohabitation. Tenu par les religieuses de Saint-Joseph de l’Apparition et il compte 50 lits, répartis en trois services : oncologie, maladies chroniques graves et maison de retraite. Parmi les malades, 20 % sont chrétiens, 20 % sont musulmans et 60 % sont juifs. Tous ces gens, qui n’ont pas toujours réussi à cohabiter, expérimentent ensemble la fin de vie. Sœur Monika Dullmann, directrice de l’établissement explique : “Notre mission est de soigner les patients dans la dernière étape de leur vie. Ils nous font le don de nous apprendre l’essentiel, qui n’est pas la religion ou la nationalité, mais notre statut d’être humain.”

Dans cette réalité, beaucoup de questions deviennent secondaires. Les problèmes qui surgissent sont liés au voisin de chambre qui ronfle, ou qui veut ouvrir la fenêtre, beaucoup moins à ses croyances ou sa culture. Les discussions et les attentions portent sur l’état de santé des patients, leur appétit ou leur sommeil, pas sur leur parti politique favori. Pour illustrer cette idée, Sœur Monika raconte volontiers l’anecdote du dentier. En 1954, une sœur fit tomber son dentier par la fenêtre. Or l’hôpital était sur la ligne de démarcation entre la Jordanie et Israël (1948-1967). Un cessez-le-feu fut organisé afin d’aller récupérer ledit dentier. Un officier israélien, un officier jordanien et un représentant des Nations Unies furent chargés de cette mission. “ça n’a rien de politique, un dentier ! C’est sans religion ni nationalité. C’est pourquoi on a pu organiser un cessez-le-feu. De la même façon, nous pouvons faire travailler ensemble musulmans, chrétiens et juifs dans un contexte de conflit pour aider les grands malades”.

Une règle orale est néanmoins transmise au personnel soignant : ne pas parler ni de religion ni de politique. Personne ne fait de prosélytisme et cela permet de dédier toute son énergie au soin des malades. Calixte, volontaire française depuis cinq mois, le confirme : “Nous travaillons ensemble sans réfléchir à la religion de chacun, car nous avons tous le même objectif de faire de notre mieux pour les patients. Confrontés à la mort presque tous les jours, nous sommes très attentifs les uns aux autres. Si tu es fatigué, on va t’apporter un café, si tu as mal au dos un jour, on va faire en sorte que tu ne portes rien ce jour-là… Il y a beaucoup d’entraide entre les employés.”

Accompagnement

Pour autant on ne gomme pas les différences. Le personnel est sensibilisé aux traditions et coutumes de chaque religion, que ce soit dans l’accompagnement quotidien ou dans les rites funéraires. Ainsi, cet hôpital catholique est-il supervisé par un rabbin qui vérifie le respect de la casheroute. Cela permet aux juifs et aux musulmans pratiquants d’être accueillis à l’hôpital, la nourriture casher étant aussi hallal.

Chacun peut recevoir un accompagnement spirituel s’il le désire. Pour les juifs, deux femmes rabbins aumôniers d’hôpital sont à disposition. Pour les chrétiens, c’est généralement leur curé qui est appelé, car il les connaît. Chez les musulmans, c’est souvent la famille qui s’occupe des besoins spirituels. Ils aiment écouter les versets du Coran ou être tournés vers la mosquée Al-Aqsa pour leur prière, ce à quoi veillent les soignants. Mais sœur Monika confie : “Je pense que l’accompagnement spirituel des malades est à 95 % semblable pour tous, quelle que soit la religion. Il faut écouter, être ouvert à tout et ne pas bloquer les gens. Il est déjà arrivé qu’une aumônière juive prépare quelqu’un au sacrement de réconciliation avant d’appeler le prêtre pour qu’il administre le sacrement. Elle a même déjà détecté qu’un patient que tout le monde pensait juif était en réalité chrétien. Elle a donc fait venir un prêtre”. A Saint-Louis, personne n’essaie de convertir son voisin de chambrée.

La différence, une chance

“Cette cœxistence n’est pas le propre de notre hôpital, insiste-t-elle. C’est la vocation universelle des médecins et de ceux qui choisissent de travailler dans le domaine médical de soigner tout le monde sans distinction. Ce qui est différent, chez nous, c’est que nous en sommes conscients, et que nous avons décidé de profiter de cette situation de cœxistence, de la saisir comme une chance.” Ainsi, les fêtes religieuses des trois monothéismes sont autant d’occasions de festoyer : les familles sont invitées, il y a un buffet, de la musique, le personnel est réuni avec les patients entourés de leurs proches. Muriel, volontaire envoyée par la Délégation catholique pour la coopération, s’enthousiasme : “Il y a vraiment ici un esprit de famille. Je pense que les malades et leurs proches le sentent aussi. Ils perçoivent que nous faisons de notre mieux pour les aimer et prendre soin d’eux”.

Cette cœxistence est d’autant plus bénéfique que cela aide les patients à terminer leur vie en paix. Avoir vécu dans un pays en conflit, dans la haine d’un autre peuple, mourir entouré ou soigné par “l’autre” peut être réparateur. Ainsi cette fille de malade qui racontait : “Maman a toujours haï les arabes, mais ici, l’infirmier qu’elle préférait était palestinien. Ça lui a permis de dépasser la haine qu’elle a vécue toute sa vie et de partir en paix je crois”. Sœur Monika abonde en anecdotes montrant la beauté de ce qui se vit dans ce contexte de souffrances mais aussi de joies. “Il y avait un malade juif orthodoxe qui attendait la venue du Messie avec impatience et nous en parlait tout le temps. Après sa mort, sa femme m’a dit : “C’était important que mon mari reste chez vous, vous savez combien il a désiré la venue du Messie. Est-ce que ce n’est pas ça, le temps du Messie, quand tous les peuples et toutes les religions vivent ensemble en paix ? Au moins son espoir s’est un peu accompli”. Cela montre l’importance des lieux de cœxistence dans ce pays. C’est une grande chance que ces belles histoires puissent se vivre. Mais nous n’avons pas ouvert l’hôpital dans ce but-là, seulement pour soigner les gens. Il y a des collègues palestiniens habitant à Ramallah qui travaillent avec d’autres collègues israéliens habitant dans des implantations (colonies). Parfois des Palestiniens parlent mieux hébreu que des Israéliens d’autre origine. Dans ce cas, ce sont eux qui traduisent pour les malades. Le plus important est toujours le malade.”

Ségolène, une ancienne volontaire installée à Jérusalem depuis une dizaine d’années, confirme : “C’est un lieu très spécial, où l’on se sent préservé du conflit. Le personnel soignant est affecté en partie selon les langues parlées : arabe, hébreu, mais aussi russe, yiddish, français, allemand, espagnol, anglais…” Dans ce pays de migrants qu’est Israël, les patients ont souvent une langue maternelle différente de l’hébreu. C’est donc généralement l’anglais qui est utilisé pour communiquer.

Chargée de l’intégration et du suivi des volontaires, Ségolène souligne : “Nous avons généralement de 20 à 30 volontaires qui travaillent à l’hôpital et qui viennent du monde entier. Nous faisons appel à eux pour deux raisons : la contrainte budgétaire et leur enthousiasme. En venant quelques mois ou années, ils ont une fraîcheur et un engagement très importants dans ce monde des soins palliatifs”. Calixte précise : “On a toujours le choix : soit on s’engage pleinement dans la relation avec les patients, pour que cela devienne une relation d’humain à humain, cela leur fait du bien, même si on risque de souffrir davantage ; soit on reste dans une relation soignant-soigné, ce qui n’est pas un mal non plus.”

À propos des contraintes budgétaires, sœur Monika soupire : “L’argent est notre difficulté majeure, car le système de santé israélien est défaillant et nous ne recevons pas assez pour combler les dépenses. Plusieurs hôpitaux israéliens ont fait faillite à cause de ça. Nous recevons des dons, principalement d’Allemagne et de France. Ils nous permettent de tenir pour l’instant, mais c’est une préoccupation constante, surtout que nous avons un projet de rénovation pour 2016”. Fondé en 1889 par le Patriarcat latin et le Consulat français l’hôpital et les sœurs de Saint Joseph ont toujours rempli leur mission de soigner les populations. Souhaitons que cela continue !

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