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Sana: « Les jeunes chrétiens veulent quitter la Jordanie : il n’y a pas de travail ici »

Cécile Lemoine
26 août 2022
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Sana: « Les jeunes chrétiens veulent quitter la Jordanie : il n’y a pas de travail ici »
Sana Dabadneh à Anjara en Jordanie ©Cécile Lemoine/TSM

Elle fait partie des grandes familles chrétiennes de Jordanie. Originaire de Salt, cette ancienne pharmacienne aujourd’hui à la retraite vit à Amman mais s’investit dans des projets sociaux et religieux partout dans le pays. Elle estime que l’Eglise devrait miser davantage sur l’éducation et la formation des jeunes.


Comment décririez-vous votre relation à l’Eglise ?

Je suis très impliquée. J’organise des cours d’étude biblique avec un prêtre jésuite pour un groupe de femmes chez moi, depuis 1994. Je suis aussi coordinatrice à l’église de Sweifeh. Je rends aussi service à l’orphelinat d’Anjara. J’y monte une ou deux fois par semaine, je sens que les garçons ont besoin d’une figure maternelle qui ne soit pas celle d’une religieuse. Ma famille a financé l’aile dédiée aux garçons un peu plus âgés et je suis tombée amoureuse des enfants et de notre Mère.

Pourquoi est-ce si important pour vous d’être impliquée de cette façon ?

Quand Jésus a dit : “J’avais faim et tu m’a nourri, j’étais fatigué et tu m’as offert le repos”, ça s’applique aussi à “J’étais désorganisé et tu m’as aidé à ranger”. Ma famille a aussi financé un centre dédié à l’accueil de personnes en situation de handicap physique et mental dans la vallée du Jourdain. Ils travaillent le bois d’olivier et font des choses extraordinaires. Le centre a été confié à des anglicans et les bénéficiaires sont 100% musulmans. C’est une belle façon d’évangéliser dans un pays où ce n’est pas autorisé. On leur montre concrètement ce que ça veut dire d’être chrétien.

Quels sont, selon vous, les problèmes dans l’Eglise aujourd’hui ?

Le problème principal, c’est les vocations. Les familles ne les encouragent pas. Les gens ont mal compris les changements apportés par Vatican II. Ma génération et celle de nos enfants n’ont pas été bien catéchisées. Aujourd’hui, les jeunes ne connaissent rien. Le christianisme n’est pas une religion facile. L’Islam et le judaïsme sont quelques part plus faciles : il y a des règles, il suffit des appliquer : le jeûne, les 5 prières par jours… Le christianisme, c’est l’amour. On ne parle pas de sentiment, mais d’action.

Le monde devient plus séculaire, plus égoïste. Partout, la publicité dit : “Vous le valez bien”, “Vous le méritez”. Qu’est ce que ça veut dire ? Que je mérite de porter du Louis Vuitton ? On devient des esclaves. Il y a, chez les jeunes, une grande quête, une envie de spiritualité. Il faut juste des gens qui aient le temps et les capacités pour toucher ces jeunes. 

Quelles sont les difficultés rencontrées par les chrétiens en Jordanie ?

Notre nombre. Il ne cesse de chuter. Un événement comme la fête du Sanctuaire Notre-Dame du Mont à Anjara est magnifique parce qu’en réunissant 2000 chrétiens de toute la Jordanie, il montre que nous sommes toujours présents. Les musulmans ne connaissent pas les chrétiens. Quand j’emmène les soeurs de la charité, qui tiennent aussi un orphelinat, faire leurs courses dans un village entièrement musulman, les habitants sont curieux. Ils demandent qui elles sont. Ils ne savent même pas ce qu’est une religieuse. Les musulmans, surtout les plus jeunes, n’ont pas été exposés au christianisme. Beaucoup de jeunes chrétiens veulent quitter la Jordanie, mais c’est à cause des problèmes économiques : il n’y a pas de travail ici. 

Cette ignorance crée-t-elle de la peur, de la violence ?

Parfois. Les infos ont rapporté quelques incidents. La Jordanie est un pays incroyable. La plupart des gens qui aident le père Youssef à l’orphelinat ou au sanctuaire d’Anjara sont des habitants musulmans du village. Il y a quelques islamistes qui causent des problèmes, mais la majorité des musulmans jordaniens sont très respectueux. C’est grâce au système scolaire. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup d’écoles et les plus réputées étaient celles tenues par les catholiques du Patriarcat latin. Beaucoup de ces familles ont mis leurs enfants dans ces écoles chrétiennes et ça a créé une forme de tolérance.

En tant que Jordanienne, vous sentez-vous représentée par le Patriarche Latin, qui vit à Jérusalem ?

Il faudrait que le Patriarche connaisse mieux nos problématiques, pour mieux les prendre en considération et y répondre. La Jordanie est un petit pays, mais il est très important. C’est le plus sûr de tout le Moyen-Orient. C’est aussi le pays qui accueille tous les réfugiés du monde arabe. Le patriarche doit se concentrer sur les périphéries, les zones rurales marginalisées.

Pourquoi ne pas investir dans une école qui formerait aux métiers du tourisme, de la restauration, de l’accueil ? Ce sont des métiers qui ne demandent pas de longues formations, mais qui recrutent ! Ou pourquoi ne pas s’inspirer de formations comme celles du “Jesuit worldwide learning”, un programme en ligne pour des gens qui ne peuvent pas accéder au système scolaire parce qu’ils n’ont pas de papier ou d’argent. Il faut donner des perspectives à nos jeunes pour qu’ils restent dans le pays.

Avez-vous un rêve pour votre Église ?

D’aller à l’église et de la voir déborder de gens.

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