Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Démarrage en sourdine pour un tramway qui fait du bruit

Christophe Lafontaine
30 septembre 2011
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Contraste - Porte Neuve, le tram longe les murailles de la Vieille Ville jusqu’aux abords de la Porte de Dama.

Depuis la mi août, glisse à Jérusalem le tout premier tramway que la ville ait jamais connu. Mais parce qu’il est à Jérusalem, il est aussi au cœur du conflit et des polémiques. Explications.


Citadis, c’est LE tramway qui depuis cet été sillonne la Ville Sainte avec des voyageurs. Son achèvement était prévu pour 2006, mais il a pris plusieurs années de retard sur le calendrier prévu. Les raisons sont nombreuses : découvertes archéologiques, problèmes techniques et juridiques… Quoi qu’il en soit, après une décennie d’atermoiements, le tramway transporte ses premiers passagers depuis l’été, cet essai grandeur nature précède le temps de l’inauguration et de l’exploitation à plein régime.
Sur le premier tronçon, dont le tracé s’étend sur 14 kilomètres et se divise en 23 stations, 46 rames assureront à terme le transport de 250 passagers chacune.
Le projet fut attribué au consortium Citypass, associant six prestataires dont les groupes français Alstom et Veolia. D’aucuns ont vu le tramway de Jérusalem comme un ouvrage indispensable, notamment en raison de l’augmentation de la population urbaine (une poussée démographique d’environ 50 % au cours des 20 dernières années). Ainsi ce nouveau mode de transport devrait transformer la face de Jérusalem. Moderne, nouveau, « vert » : le tramway devrait véhiculer 100 000 voyageurs par jour, désengorger le centre-ville et devenir la clef de voûte d’une refonte totale du système de transports de la Ville sainte. Veolia Transport ajoute pour sa part que : « Le tramway a pour but d’améliorer la mobilité et le développement économique des populations de la région, et qu’il profitera à tous, population arabe y compris, que ce soit en termes de déplacements (plus faciles, plus rapides) et en termes d’emplois. » Les noms des 24 stations sont écrits en hébreu, arabe et anglais. Les touristes ne seront pas perdus. Au bilan technique et urbain, c’est « un progrès indéniable » souligne Mgr William Shomali, évêque auxiliaire pour Jérusalem.

Derrière la modernité…

Mais. Car il y a un mais. Ce projet sur le front politique ne fait pas l’unanimité bien qu’il ait vu le jour à la suite des Accords de paix d’Oslo de 1993 et des espoirs qui en sont nés à propos des relations israélo-palestiniennes. Pour les Palestiniens, ce tramway est tout bonnement un affront à l’équilibre fragile de la ville. Si la modernité de l’ouvrage séduit la population, le bât blesse du côté du tracé.
De fait, le trajet de 14 km se déploie de Pisgat Zeev, une colonie juive à Jérusalem-Est jusqu’au Mont Herzl, dans la partie ouest de la ville. Il s’agit là aux yeux des palestiniens d’une profonde incursion dans Jérusalem-Est. Ainsi, le tramway dessert tour à tour le camp de réfugiés de Shouafat et la colonie de Pisgat Zeev.
Cette intrusion dans une partie de la ville revendiquée par l’Autorité nationale palestinienne, est fortement contestée par les organisations palestiniennes, qui l’accusent de violer les résolutions internationales. Nadav Meroz, directeur du Jerusalem Transportation Master Plan, confie qu’« il n’y a pas de différence entre le tramway et les bus or ces derniers desservent aussi Jérusalem-Est. En outre, tous les terrains longeant le tramway ont pris de la valeur, y compris à Shouafat. » Un groupe pro-palestinien avait d’ailleurs assigné devant la justice française Alstom et Veolia qui participaient au chantier, en arguant que le tracé du tramway dans la partie arabe de la Ville sainte, annexée par Israël en 1967, violait le droit international. Selon eux, le projet est un soutien direct à la colonisation de Jérusalem-Est. La requête a été rejetée par la justice en mai 2011 au motif que les lois internationales évoquées s’appliquent aux États, et non aux entreprises.

Conséquences ?

Les conséquences sont encore difficiles à évaluer. Les Israéliens ont insisté pour installer des vitres de sécurité… à l’épreuve des jets de pierre et autres cocktails Molotov. Une unité de lutte contre le terrorisme a été montée. Quant aux palestiniens, ils pourraient hésiter à utiliser un tramway dominé par les colons. Des observateurs soupçonnent qu’à la première attaque du tramway, il serait interdit aux voyageurs palestiniens. Voilà comment un tramway suscite un fond de crispation dans une ville que tous revendiquent. L’avenir décidera de la partition de Jérusalem (ou non), « le tramway pourrait alors être considéré comme un vrai pont de paix entre les deux peuples » conclut l’évêque auxiliaire pour la Ville Sainte.

 

Sources: Article paru sur le site du patriarcat latin, www.lpj.org, avec l’aimable autorisation de l’auteur

Dernière mise à jour: 31/12/2023 15:06