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La nouvelle vie de Kufr Bi’rim

Chiara Cruciati
27 mars 2014
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La nouvelle vie de Kufr Bi’rim
Restes du village palestinien de Kufr Bi'rim, Haute Galilée, Israël.

En Haute-Galilée, à trois kilomètres de la frontière entre Israël et le Liban, les réfugiés palestiniens de Kufr Bi'rim ont passé les 66 dernières années dans l’espoir de retourner sur leurs terres. Une bataille pacifique qui n'a jamais cessé, générations après générations. En août dernier, un petit nombre d'entre eux a décidé de s'installer dans les ruines du village, et de ne plus jamais en partir...


Thomas s’approche de la corde puis fait sonner la vieille cloche, une, deux, trois fois. Le café est prêt. Une légère chaleur, presque printanière, réchauffe les premières heures du matin en cette mi-février. Cela fait bientôt six mois que ces réfugiés sont revenus s’installer à Kufr Bi’rim, le village palestinien rasé par les bombes de l’armée de l’air israélienne en 1953.

Dans l’extrême nord de la Galilée, à trois kilomètres de la frontière avec le Liban, les anciens habitants de Kufr Bi’rim ont passé les 66 dernières années dans l’espoir de retourner sur leurs terres. Une bataille qui n’a jamais cessé, générations après générations. Aujourd’hui, on les retrouve assis ensemble dans la cour de l’église de la Vierge Marie : les personnes âgées qui ont vécu l’expulsion du village, leurs enfants qui ont seulement entendu parler de Kufr Bi’rim, et enfin, leurs petits-enfants. Thomas est l’un d’entre eux : il est retourné vivre dans les ruines de ce village détruit, avec des centaines d’autres réfugiés.

Ils parlent de Kufr Bi’rim, une tasse de café arabe en main. Un peu plus loin, Wassim coupe du bois pour les poêles destinés à réchauffer les nuits hivernales. Après trois siècles d’histoires, marqués par le passage de la féodalité au statut de paysans libres sous l’Empire ottoman, la nouvelle vie de Kufr Bi’rim a commencé en novembre 1948. Six mois après la création de l’État d’Israël et la Nakba (la «catastrophe») palestinienne, le jeune gouvernement israélien lança l’opération Hiram, le 29 octobre 1948. Objectif : occuper les villages de la Galilée du Nord. Les massacres de civils et les charniers permettent aux quatre brigades de l’armée israélienne d’occuper en 60 heures toute la région, jusqu’à la frontière avec le Liban. Sur les 60 000 habitants palestiniens des villages de la région de Salfat, 45 000 ont été contraints de quitter leurs communautés pour trouver refuge au Liban. Seulement 15 000 d’entre eux sont restés sur ​​le territoire du nouvel État d’Israël.

Kufr Bi’rim fit partie des villages cibles. Village chrétien maronite, il comptait à l’époque une population de 1 050 personnes : «Le 29 Octobre 1948, les troupes israéliennes sont entrées dans le village – raconte Peter Ghantous, jeune militant de Kufr Bi’rim- . Les troupes sont restées quelques jours, et le 13 novembre, elles persuadèrent les habitants de quitter les lieux, en leur disant que ce serait seulement pour deux semaines, par mesure de sécurité, en raison d’un affront possible avec le Liban. Les gens leur ont fait confiance, et ils quittèrent ainsi Kufr Bi’rim sans rien emporter avec eux. Deux semaines plus tard, quand ils ont essayé de revenir, l’armée les en a empêchés. Depuis, nous sommes devenus des réfugiés : certains ont fui vers le Liban, d’autres ont rejoint le village voisin de Jish, d’autres encore sont partis Haïfa et Acre. Aujourd’hui, les descendants des personnes déportées en 1948 sont environ 6 000, et 3 000 d’entre eux vivent à l’étranger ».

« Ce qui caractérise ce village, c’est l’incroyable force de volonté de ses habitants – continue Peter -. Immédiatement, ils mirent en place une véritable campagne pour leur retour, faisant appel à la Cour suprême israélienne, organisant des sit-in et des manifestations. La première pétition adressée aux tribunaux israéliens remonte à 1949. La Cour suprême répondit en 1951, établissant le droit des réfugiés à retourner à Kufr Bi’rim, en l’absence totale de motifs juridiques pour les empêcher de revenir. Une décision inacceptable pour le gouvernement israélien qui ordonna alors le bombardement du village. Nous n’avions plus nulle part où aller. C’est à ce moment-là qu’a commencé l’occupation de nos terres : trois kibboutzim ont été construits, encore actifs aujourd’hui, et dix ans plus tard, en 1965, la zone du village a été déclaré parc national, sous la gestion du Fonds national juif (le Keren Kayemet LeYisrael, KKL) et de l’Autorité pour la terre ».

La destruction de Kufr Bi’rim, de ses 250 habitations, de sa clinique, et de ses quatre quartiers, représente le plus large transfert forcé de population palestinienne du nord d’Israël : un programme adopté par le bureau du Premier ministre en juin 1948, et basé sur le soi-disant plan Smith, qui prévoyait un « transfert rétroactif » de la population palestinienne. Une fois ces populations expulsées, les villages ont été rasés pour empêcher le retour des réfugiés.

Nous marchons au milieu des ruines des maisons de Kufr Bi’rim : les arches de pierre surgissent des buissons, des colonnes et des escaliers se dessinent au milieu des arbres… Aujourd’hui, les seuls vestiges d’origine sont l’église du village et l’école, est devenus les points de référence de la campagne Al Awda (« Le Retour »). Une campagne qui a commencé dans les années 80, lorsque les réfugiés ont commencé à revenir à Kufr Bi’rim pour célébrer les fêtes religieuses, et pour organiser, chaque été, des camps pour les enfants et les jeunes… C’est en août 2013, à la fin d’un de ces camps d’été, que les habitants de Kufr Bi’rim décidèrent finalement de rester, sans plus attendre.

«Nous sommes restés. Nous avons commencé à nous organiser : nous avons mis en place un comité qui gère les fonds collectés parmi les familles d’origine de Kufr Bi’rim, et qui organise des tours pour maintenir une présence constante, surtout la nuit – explique Abu George, qui depuis plus de 60 ans s’active pour Kufr Bi’rim. Nous avons rénové l’école et l’église, construit une petite cuisine et une salle où dorment les plus jeunes. Nous nous sommes séparés en quatre groupes, chacun chargé de nettoyer un quartier de Kufr Bi’rim. Nous célébrons toutes les fêtes religieuses et nous disons chaque messe du dimanche à l’église de la Vierge Marie. A Noël, nous avons décoré notre arbre et célébré la messe ici, puis nous avons mangé tous ensemble dans l’école. Nous sommes nombreux, et de tous les âges ».

La première nuit, à peine arrivés à Kufr Bi’rim, nous avons été accueillis dans la petite salle chauffée pour les jeunes. Quatre hommes étudiaient le plan cadastral du village, une petite fille était en train d’apprendre à tisser un bracelet à partir de morceaux de ficelle, deux jeunes universitaires discutaient entre eux… toutes les générations sont aujourd’hui de retour à Kufr Bi’rim, rassemblées avec l’intention de contester le dernier obstacle posé par Israël.

« Nous avons reçu un ordre d’évacuation émis par le gouvernement israélien – continue Abu George. Ils disent que nous ne pouvons pas rester parce que c’est un parc national, et un ordre de démolition a été lancé sur nos récentes installations. Même notre petit jardin est sur la liste. Nous avons déjà fait appel à la Cour suprême, il faudra au moins deux ans avant qu’une décision soit prise. En attendant, nous allons rester ici, l’essentiel est de garder vivante la présence dans le village ».

« Vous savez quoi ? Si la Cour confirme notre départ, nous reviendrons, quoi qu’il arrive». Yousef Issa, 80 ans, agite un bâton en l’air, sous le tendre regard de son épouse. « J’avais 13 ans quand par la ruse ils nous ont forcés à quitter nos terres. Notre vie était si tranquille : on travaillait la terre, on élevait des animaux. Autrefois, à la place des pins plantés par le KKL, il y avait des amandiers, des oliviers, des figuiers. Nous avons tant souffert au cours de ces dernières années : les arrestations, les démolitions, l’humiliation. Nous ne méritions pas ça, nous sommes un village pacifique, et nous ne voulons qu’une seule chose : rentrer».

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