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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Zaatari, la métamorphose d’un camp de réfugiés

Carlo Giorgi, envoyé
10 avril 2014
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Le camp de Zaatari, dans le nord de la Jordanie, accueille aujourd'hui 90 000 réfugiés syriens. Ce camp a été ouvert en juillet 2012, après l'échec des premières négociations de paix pour la Syrie. En vingt mois, la capacité d’accueil n’a cessé de croître, tout autant que les problèmes. Aujourd'hui, les choses commencent à changer : de simple structure provisoire, le camp se transforme en installation pour le long terme. Non sans tensions.


(Amman) – Un mort, des dizaines de blessés, des tentes en feu : le samedi 5 avril, une révolte sanglante a éclaté dans le camp de réfugiés de Zaatari, dans le nord de la Jordanie. La manifestation a été déclenchée par un fait apparemment anodin (l’arrestation de trois familles qui tentaient de sortir sans permission). Cependant, son issue tragique est la preuve que la Jordanie n’est plus en mesure, en termes de réfugiés, de supporter les conséquences du conflit syrien.

Le camp de Zaatari accueille aujourd’hui 90 000 réfugiés. Il a été ouvert en juillet 2012, après l’échec des premières négociations de paix pour la Syrie, Genève 1. En l’espace de vingt mois – et deux hivers rigoureux passés sous des tentes la capacité d’accueil n’a cessé de croître, tout autant que les problèmes. En février, suite à l’échec de la seconde phase des pourparlers de paix de Genève 2, il semble évident pour tous que la guerre risque de se poursuivre encore longtemps, sans doute des années. Ainsi, la perspective de démantèlement du camp n’est plus d’actualité. C’est pourquoi Zaatari s’est lancé dans une «métamorphose» : progressivement, le camp de réfugiés se transforme en ville ; plus précisément, une ville de Syriens qui voudraient rentrer chez eux (mais qui ne le peuvent pas), coincés dans un pays – la Jordanie – qui est tenu de les recevoir (mais qui n’y arrive plus). Une catastrophe.

Comme beaucoup de villes, Zaatari a ses «murs» : un long remblai de terre, de deux mètres de haut, qui trace le périmètre. Ici, à intervalles réguliers, on trouve des postes militaires : véhicules blindés, avec viseur pointés sur la vaste étendue de tentes. Très efficace pour dissuader les réfugiés de quitter le camp. Mais en vain. À différents points du périmètre et, surtout, de l’entrée principale du camp, la circulation des personnes est continue : les adultes et les enfants qui entrent et sortent, ceux qui poussent une brouette, ceux qui chargent des sacs… Une rivière d’« ouvriers de la survivance» qui se déverse chaque jour sur le terrain environnant. Tous prêts à travailler au noir (en effet, la loi jordanienne ne permet pas aux réfugiés de travailler légalement), et pour un salaire inférieur à celui garanti pour les locaux.

La ville voisine de Mafraq contient environ 50 000 habitants ; mais on estime que le nombre de réfugiés syriens présents dans la région avoisine les 70 000 personnes. Une véritable invasion. Les habitants en ont assez : d’un côté, ils sont submergés de réfugiés à aider ; de l’autre, ils sont susceptibles de perdre leur emploi face à une concurrence «injuste». Une tension qui ne cesse de croître et qui samedi dernier a explosé dans la violence.

La population du camp a compris qu’elle allait devoir rester ici pendant plusieurs années. C’est pourquoi elle se prépare, à sa manière, à faire de Zaatari un endroit viable au possible. Un exemple qui donne une idée des changements qui s’opèrent : le développement des voies de circulation aux foules qui s’entassent entre deux rues principales (l’une qui, à partir de la porte d’entrée, se prolonge interminablement en direction nord-sud, et sa perpendiculaire infinie). Les deux routes ressemblent à un souk du Moyen-Orient : on n’y trouve des produits de survie. Mais aussi des vendeurs de téléphones portables et de cartes téléphoniques, de fruits et légumes, de brochettes, de jouets pour enfants ; il y a aussi des fleuristes, des boutiques où acheter des pneus, de la vaisselle et des produits ménagers, des chaussures et des vêtements à la mode ; il y a même des vitrines d’orfèvrerie et des expositions de robes de mariée. Comme dans tout souk, on se presse, on se bouscule, on achète. Même l’ONU s’est engagée pour la transformation de Zaatari en ville : en janvier dernier – chose tout à fait inhabituelle pour un camp de réfugiés –  deux grands supermarchés de style occidental ont été ouverts. Le premier fait partie de la chaîne américaine Safeway, le second de l’arabe Tazweed. Les réfugiés ne peuvent pas acheter la nourriture directement : ils reçoivent des bons (d’une valeur de 10 dinars jordaniens, soit environ 10 €) toutes les deux semaines. Ces bons, bien que maigres, leur permettent d’acheter ce qu’ils veulent, donnant ainsi l’illusion d’un minimum de normalité.

Toute ville qui se respecte possède son « bureau d’état civil » : «En ce moment nous réalisons une procédure de vérification pour tous les résidents – a déclaré Iris Blom, vice-responsable du camp pour les Nations Unies – . Plus précisément, nous les convoquons pour un examen biométrique (empreintes digitales, poids, taille, examen de l’iris), nous leur posons des questions sur leur famille, mais aussi sur leurs études et leurs emplois, afin de savoir qui vit dans le camp. Cela nous permettra de fonder les meilleurs services possibles pour la population. Pensons à l’eau, par exemple : savoir que 90 000 personnes vivent dans le camp, ça nous aide à fournir la quantité nécessaire d’eau pour tout le monde. Et puis, effectuer l’enregistrement des documents, c’est également essentiel pour connaître les besoins des personnes les plus vulnérables, comme les handicapés ou les personnes âgées ».

Une ville décente ne peut se passer d’écoles : «Les enfants déscolarisés sont encore très nombreux, et ceci constitue un véritable problème – poursuit Blom – . Mais ceux qui fréquentent l’école le sont aussi. Surtout depuis l’échec des pourparlers de paix, les familles ont compris qu’elles allaient devoir rester ici encore longtemps, et que leurs enfants ne pouvaient pas se permettre de perdre leur année scolaire. Il y a trois écoles, mais bientôt, deux autres vont ouvrir. Elles suivent le programme imposé par le gouvernement jordanien ; le matin, elles sont fréquentées par les filles, et l’après-midi par les garçons. Dans la région il y a aussi plusieurs aires protégées avec des jardins d’enfants, des toboggans et des balançoires, voulues pour montrer aux enfants ce qu’est la vie normale et les aider à oublier le traumatisme de la guerre ». Pendant ce temps, les tentes blanches provenant du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés commencent à disparaître : « À la place des tentes, 22 000 caravanes ont déjà été installées – continue Blom -. Le but est de leur en offrir à tous, à commencer par les personnes les plus fragiles et ceux qui sont ici depuis plus longtemps ». Sur la plupart des caravanes, en particulier dans les zones 1 et 2, «centre historique » du camp, habité depuis longtemps, se dresse une antenne parabolique, signe du désir de normalité. À Zaatari il y aussi ceux qui ont décidé de construire leur propre maison. Firas, un jeune imam ayant fui la ville de Daraa, nous guide à travers le labyrinthe du secteur de 4. Cachée par une tente, une équipe d’hommes et d’enfants sont occupés à la fabrication de briques artisanales à partir de boue et de paille ; il y en a déjà des dizaines qui sèchent au soleil. Elles seront utilisées pour sa maison et plus tard, peut-être, pour sa mosquée, actuellement composée de six tentes de l’ONU montées ensemble.

Néanmoins, les problèmes de Zaatari restent énormes. Il n’y a aucune sécurité. La traite des jeunes syriennes vendues par désespoir à de riches Arabes pour quatre sous n’est apparemment pas prête de disparaître. C’est de la prostitution. Les mariages précoces et le travail des enfants sont des phénomènes répandus. Il y a un énorme problème de vandalisme qui conduit les réfugiés à piller des salles de bains et des cuisines communes pour «remplir» leurs frigos et leurs tentes : robinets, sanitaires, bidons d’eau… Tout est constamment volé et remplacé par l’ONU qui, dans le but de mieux contrôler le territoire, a mis en place un système informel qui prévoit l’élection d’un responsable pour chaque rue. Système nécessaire, mais imparfait, qui laisse place à aux personnalismes. Enfin, problème majeur, peut-être le plus insoluble : il s’agit d’une ville syrienne délimitée dans un territoire étranger déjà pauvre en ressources.

Actuellement, Zaatari accueille chaque jour 600 nouveaux réfugiés syriens. Mais à partir du 30 avril, les choses vont changer : à Azraq, tout prêt de là, un gigantesque camp va ouvrir. Une structure capable d’accueillir 130 000 personnes. Dès lors, Zaatari ne recevra plus personne et pourra se concentrer sur ses transformations.

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