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Les objecteurs de conscience en Israël : « Notre non à une société militarisée »

Chiara Cruciati
5 mai 2014
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Les objecteurs de conscience en Israël : « Notre non à une société militarisée »
Les trois jeunes objecteurs de conscience israéliens durant l'interview

Dans le passé, nous avons déjà abordé le phénomène des (rares) jeunes gens israéliens « objecteurs de conscience » qui s’opposent au service militaire dans le contexte de l'occupation des territoires palestiniens par l’armée. Il y a quelques jours, nous avons pu nous entretenir avec trois d'entre eux. Nous voulons relancer nos lecteurs sur cette thématique.


(Jérusalem) – « Grandir dans une société militarisée finit par rendre l’armée et ses armes complètement transparentes. À force, on ne les voit même plus. On ne prête plus du tout attention aux armes à feu que les civils accrochent à leur pantalon en allant faire faire leurs courses. On ne voit plus les M16 que les soldats portent sur leurs épaules dans les rues ».

Sahar Vardi est une jeune fille de 23 ans. Il y a quatre ans, elle a refusé de porter l’uniforme de l’armée israélienne. En Israël, les gens comme elle sont appelés les « refuzniks », bien qu’ils préfèrent se qualifier eux-mêmes d’ « objecteurs de conscience». On en compte quelques-uns chaque année ; après un boom suite à la Seconde Intifada palestinienne (2000-2004), lorsque des centaines de jeunes Israéliens ont refusé de servir dans l’armée, leur nombre a diminué au cours de ces dernières années. Il y a quelques semaines, un groupe de 50 élèves du secondaire a écrit au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu pour lui faire part de leur refus de porter l’uniforme. Leur nombre a rapidement augmenté : ils sont maintenant près d’une centaine. Et ce nombre pourrait encore grimper.

«Notre société est prise au piège dans la normalisation de la violence – dit Sahar – . Les armes, les chars, les avions militaires, eux aussi, sont devenus complètement transparents. Ou pire, ils ne sont même plus considérés comme quelque chose de «mauvais», de «dangereux». Pendant les années de lycée, on nous bombarde de propagande pro-armée : chaque année, on doit passer une semaine sur une base militaire pour une première véritable formation. On apprend à tenir un fusil ou une carabine, on porte l’uniforme. On n’a même pas le temps de réfléchir, de poser des questions, ou de remettre en question la structure d’une telle société. Enfants, on grandit dans la peur constante de l’autre. Par exemple, pendant des voyages scolaires en Europe, les enseignants nous disent de ne pas parler en hébreu parce que les Européens nous détestent ; la chanson que nous chantons pendant les vacances le montre bien : « Dans le monde il y aura toujours quelqu’un qui voudra nous exterminer ». Nous sommes éduqués dans la peur, dans la crainte d’être détestés, et ainsi, on nourrit un attachement à l’armée ».

Gilad, assis à côté de Sahar, a tout juste 16 ans. Il est l’un des signataires de la lettre du «grand refus ». Il a les cheveux roux, le visage clair. «Les armes font partie de ma vie et de mon identité israélienne. Je suis entouré par des soldats et des armes, comme tout le reste de la population, mais je ne me sens pas inclus dans cette vie-là. C’est pourquoi j’ai décidé de signer cette lettre : tout d’abord parce que je suis contre l’occupation militaire des territoires palestiniens, et d’autre part, parce que je suis contre la mentalité machiste qui règne dans l’armée, et qui se traduit dans la société civile et sa structure ».

« Bien sûr, je vais payer cher pour ce refus – poursuit Gilad – . Mon école a déjà menacé de me renvoyer à cause de la mauvaise publicité que j’aurais causée à l’établissement. En Israël, vous le savez, l’État accorde un financement aux établissements en fonction du nombre d’élèves enrôlés. Dans mon établissement, à Tel Aviv, 95% des élèves sont enrôlés à la fin de leurs études. Chaque année, nous voyons des soldats venir nous donner des cours, des généraux qui donnent des conférences. Et nous passons une semaine sur une base militaire pour apprendre à devenir des soldats. C’est en cela que je dis que l’armée est la base fondamentale de la société israélienne, de son système éducatif et de son identité ».

Les conséquences du choix de ces jeunes gens se feront bientôt sentir. Pour ceux qui refusent de servir dans l’armée pour des raisons politiques, on leur ouvre les portes de la prison : «Il y a trois raisons qui sont données pour ne pas faire l’armée – explique Sahar – les problèmes de santé physique ou mentale, l’incompatibilité (dans le cas de casiers judiciaires non-vierges) et l’objection de conscience. Ce dernier est évidemment le plus problématique, car ni l’État ni la société n’acceptent une telle décision : vous êtes arrêté pendant 42 jours, puis de nouveau conduit devant un tribunal qui peut prolonger la détention pour encore 42 jours, et ainsi de suite. Mais les conséquences les plus graves viennent plus tard, lorsque vous essayez d’intégrer la société : votre choix fait de vous un paria, un exclu ».

Pendant les entretiens d’embauche, on pose toujours la question « Dans quelle unité vous avez servi ? ». C’est obligatoire. Et l’objection de conscience fait perdre de nombreuses opportunités d’emploi. Sans parler de l’exclusion sociale : «Mes parents sont des sionistes de gauche, ils ont été dans l’armée, mais ils soutiennent mon choix – dit Gilad -. Mes oncles, cependant, sont de droite, et aujourd’hui, on ne se parle plus. Pour eux, je n’existe plus ».

« La restriction des possibilités d’emploi, l’exclusion sociale et, enfin, le manque d’accès au système de santé ». Roni, lui, a 18 ans. Malgré sa coiffure un peu trompeuse, il vient d’une famille juive ultra-orthodoxe qui rejette l’armée, non pas pour des raisons politiques, mais religieuses.

« L’armée – dit Roni – donne accès à un système de privilèges et un système de protection sociale que l’État d’Israël reconnaît depuis peu. L’armée remplace l’état du côté des besoins sociaux : si vous n’avez pas assez d’argent, elle peut vous offrir une aide financière ou vous aider à finir votre scolarité ». « Pour ma part, je n’ai jamais eu le moindre doute- poursuit-il – . Je dis non à l’armée pour des raisons politiques, pas religieuses, comme le reste de ma famille. Où puis-je voir mon avenir ? Ici. Je ne partirai pas. L’occupation militaire est aussi de ma responsabilité. Nous sommes tous responsables de l’oppression, que ce soit directement ou indirectement. Pour cela, nous avons l’obligation de faire entendre notre voix, de ne pas rester silencieux comme la grande majorité de nos concitoyens, tous complices de l’occupation ».

Sahar a passé deux mois en prison pour avoir rejeté l’uniforme, mais – dit-elle – ce n’est rien comparé à ce qui a été enduré par les prisonniers palestiniens : « Les conséquences juridiques sont minimes. Les conséquences sociales, elles, sont plus graves : l’exclusion du marché du travail, et la discrimination indirecte… il existe des lois qui favorisent ceux qui ont fait leur service militaire, par l’attribution de bonus fiscaux, ou de logements sociaux. C’est le prix à payer, et j’ai l’intention de le payer. Il y a ceux qui, de l’autre côté du mur, souffrent de conséquences bien plus importantes. Je me sens responsable de l’occupation militaire et je ne veux pas faire comme si de rien n’était. Il est de notre devoir de faire entendre notre voix, même si nous ne sommes encore que quelques-uns, non seulement pour le peuple palestinien, directement opprimé, mais aussi pour tout ceux qui en Israël ne se rendent pas compte qu’ils vivent dans une bulle de peur et de colonisation mentale ».

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