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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

«Propagande et destruction de la mémoire»: les violences de l’Etat Islamique vues par une archéologue

Francesco Pistocchini
4 mai 2015
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«Propagande et destruction de la mémoire»: les violences de l’Etat Islamique vues par une archéologue
L'archéologue Maura Sala.

En mars dernier, les nouvelles des saccages du soi-disant État Islamique dans les grands centres culturels assyriens tels Nimroud et Khorsabad dans le nord de l'Irak, ont soulevé un profond tollé dans le monde entier. Bien que certains experts remettent en question la validité de ces rapports, la question reste ouverte comme nous l’a confirmé Maura Hall, une archéologue de l'Université La Sapienza de Rome et experte de l’aire Levantine à l’époque pré-classique.


La propagande de grande ampleur du soi-disant « Etat Islamique » ne pouvait ignorer un aspect aussi important de la réalité moyen-orientale que celui du patrimoine historique et archéologique. En mars dernier, les nouvelles des saccages perpétrés par le soi- disant État Islamique dans les grands centres culturels assyriens tels Nimrod et Khorsabad dans le nord de l’Irak, ont soulevé un profond tôlé dans le monde entier. Quelques semaines plus tard, certains experts réunis au sein du projet Shirin ont mis en doute la validité et le fondement des destructions rendues publiques par des photos aériennes. La question reste ouverte, comme l’a confirmé Maura Hall, archéologue à l’Université La Sapienza de Rome, experte de l’aire Levantine à l’époque pré-classique. « La destruction de monuments importants dans le nord de l’Irak, réelle ou présumée, a tout d’abord des visées propagandistes: elle touche à la mémoire des peuples de ces terres et vise l’anéantissement de leurs cultures passées. Un peuple sans mémoire, appauvri culturellement – ajoute l’archéologue, qui a été mené des fouilles en Palestine, Syrie, Jordanie et Egypte -,  devient une terre où peuvent plus facilement prendre racine de nouvelles idéologies, quelles qu’elles soient, pas nécessairement religieuses ».

Dr Hall, en plus de Nimrod, cité aux liens bibliques, et Khorsabad, la forteresse de Sargon, un autre centre a été touché : Hatra. Pouvez-vous nous expliquer brièvement pourquoi ces lieux sont importants?

L’action de ces groupes s’est portée sur les lieux les plus connus, les dites destructions pouvaient avoir une résonance et, en effet, elles ont suscité la réaction de la communauté internationale. Il s’agit de villes importantes du premier millénaire avant J.-C. et, dans le cas de Nimrod et Khorsabad, des capitales assyriennes Kalkhu (la Calakh biblique) et Dur-Sharrukin, sièges des palais monumentaux des rois qui furent ornés de magnifiques reliefs sculptés, commandés pour honorer la mémoire de leurs actes. L’Occident les connaît grâce aux extraordinaires collections d’antiquités orientales qui ont été constituées au XIXe siècle dans les grands musées européens, tels le Louvre et le British Museum.

Ont été relevées : des destructions au musée de Mossoul, dans la mosquée considérée comme le lieu de sépulture du prophète Jonas ainsi que dans d’autres endroits de l’ancienne Ninive. Que cela signifie-t-il, et cette perte en particulier?

Outre la propagande, l’intention a une finalité politico-culturelle dans le contrôle de ces terres : priver les gens de leur mémoire historique. Par conséquent, si d’un côté ont été choisis des sites archéologiques connus à l’échelle internationale, de l’autre, des actions ont visé des lieux de mémoire locale: ils sont l’héritage de l’ancienne tradition de ces gens et désormais en passe d’être supprimés. La perte de ces monuments équivaut à la perte des racines dans laquelle une multitude de communautés locales, avec leur monde riche et varié, se reconnaissent et se joignent dans une histoire commune: c’est une déculturation totale.

On parle peu de la Syrie. Dans quelle mesure, à votre avis, le grand patrimoine archéologique du pays est menacé par la guerre civile qui fait rage depuis quatre ans?

Il est très singulier de noter que l’on parle peu de la Syrie. En Italie, l’archéologue Paolo Matthiae, chercheur qui a effectué des fouilles dans l’ancienne Ebla, a fait un peu de sensibilisation. Malheureusement et bien souvent, les médias ne laissent pas suffisamment d’espace à ces initiatives. En même temps, les nouvelles venant de Syrie sont souvent limitées et discontinues ; nul doute, le patrimoine archéologique du pays a été fortement endommagé par la guerre civile et continuera de l’être.

Revenons à l’Irak, l’invasion des États-Unis et de ses alliés en 2003 a été le détonateur à la destruction d’un grand nombre d’œuvres patrimoniales de la Mésopotamie. Pensez-vous que les Occidentaux ont le droit de se considérer «gardiens authentiques» de ces actifs?

Nous devrions tous être «gardiens» de ce patrimoine extraordinaire, c’est le patrimoine historique et culturel de toute l’humanité. Mais il est vrai que les peuples de ces pays en sont les gardiens physiques et matériaux. Plutôt que d’empiéter sur ces populations, la tâche de ceux qui, par chance, ont maintenant les moyens de protection les plus appropriés, devrait être de transmettre ces connaissances et sensibiliser les populations locales de manière à promouvoir une prise de conscience généralisée qui est le seul véritable outil et garantie de la protection.

Il est souvent difficile de dissocier, au Moyen-Orient, l’archéologie de l’histoire biblique. Cela peut-il rendre ces sites encore plus vulnérables dans les conflits qui ont pour composantes un extrémisme religieux?

L’extrémisme religieux vise la destruction de tout patrimoine culturel qu’il ne reconnaît pas comme sien, pas seulement celui de la tradition biblique et chrétienne. L’acharnement contre des lieux de grand intérêt historique et archéologique, bien que mentionnés dans la Bible, n’a pas un but exclusivement religieux. Leur engagement dans des localités extrabibliques, comme c’est le cas à Hatra, confirme ce lien politique et culturel au sens large larges si violemment poursuivi.

Vous êtes spécialisée dans les fouilles de l’époque biblique. Qu’est-ce qui vous a conduit à ce choix? Quelles sont vos relations de travail avec du Studium Biblicum Franciscanum?

J’ai toujours été fascinée par l’idée de découvrir la culture et les lieux qui ont vu la genèse des textes bibliques: un monde qui semble aujourd’hui si loin du nôtre, et pourtant les racines sont communes. Fouiller les « terres de la Bible » donne réalité à un passé qui, autrement, resterait enterré. Cela nous aide aussi à rester lié avec un temps et espace qui, faute de cela, reléguerait ces lieux à leur seule dimension quasi mythique. Des années d’études dans les rayonnages de la bibliothèque de l’Institut Biblique Pontifical et d’activités sur le terrain au Moyen-Orient, m’ont souvent donné l’occasion de rencontrer les chercheurs du monde biblique, parmi lesquels quelques amis du Studium Biblicum Franciscanum. L’échange et la confrontation entre l’exégèse et l’archéologie, toujours très fructueux, ont conduit à une perception plus large et responsable des disciplines d’étude des uns et des autres.

Gestes ou propagande fanatique posent la question urgente de l’aide à apporter aux populations de ces terres bibliques afin de protéger et valoriser ce qui est entre leurs mains.

La coopération sur le terrain et la participation directe des populations locales dans l’étude et la protection de leur patrimoine historique et archéologique, à travers des projets de recherche et de  développement visant la restauration et la mise en valeur ce dernier, sont les principaux moyens de promotion et sensibilisation afin de favoriser une prise de conscience de ces peuples. Ils seront alors en mesure d’acquérir les outils nécessaires afin de protéger, en première ligne, un patrimoine historique et culturel inestimable sur ces terres qui les ont fait gardiens.

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