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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Quand le divin reflète l’humanité

Mélinée Le Priol
9 octobre 2015
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Soucieux de rendre à l’icône sa valeur sacrée en Terre Sainte, un Britannique passionné a ouvert en 2012 une école d’iconographie à Bethléem. Elle propose un enseignement exigeant dans le respect de la tradition.


Soucieux de rendre à l’icône sa valeur sacrée en Terre Sainte, un Britannique passionné a ouvert en 2012 une école d’iconographie à Bethléem. Elle propose à des chrétiens de toutes les confessions un enseignement exigeant dans le respect de la tradition byzantine de cet art sacré.

 

Le doré des auréoles vous attrape le regard pour ne plus le lâcher. Les rouges et les bleus sont francs, naturels – autant de défis à l’artifice. Chaque trait se voit nettement souligné par le soleil printanier qui, jailli du fond de la pièce aux pierres claires, en embrase les moindres recoins. Couchés sur leur planche de bois, inertes, le regard fixe, tous ces visages paraissent si humains… et comme descendus du ciel.

Assis à une table en verre, Saher Kawas, 25 ans, est penché sur sa large planche de bois recouverte d’enduit. Il fixe sans ciller le visage de saint Paul, auquel il est en train d’offrir une épaisse barbe brune en superposant de fines couches de peinture à base de pigments naturels. Cela fait un peu moins d’un an que ce Palestinien de Bethléem vient ici deux fois par semaine. Comme tous les autres élèves, sa première icône représentait la figure du Christ. “Le plus dur pour moi, au début, c’était de déposer la feuille d’or sans trembler, se souvient-il. C’est un geste qui exige une grande précision.”

 

Portes ouvertes sur le ciel

Mariam, elle, n’est pas encore passée aux couleurs. Cette Palestinienne de 21 ans, sourire timide et cheveux noirs soigneusement peignés, n’en est qu’à la phase de dessin. “J’ai du mal avec le nez de Jésus, soupire-t-elle son crayon à la main. Pourtant, je fais du dessin à l’université, mais ce nez-là n’est pas comme les nôtres : il est très long, fin et étroit au bout.” Avant d’intégrer ce cours, Mariam appréciait déjà cet art sacré, très présent dans les églises orientales qu’elle connaît en Palestine. “Quand je regarde une icône, j’ai l’impression que le saint qu’elle représente est train de me parler”, explique-t-elle simplement.

Car l’icône ne se soucie guère d’être contemplée, elle ne raconte pas une histoire : “Elle est là pour aider à prier”, martèle Ian Knowles, le professeur et fondateur de l’école, qui aime qualifier les icônes de “portes ouvertes sur le ciel”. “Où que l’on en soit dans sa vie, on doit pouvoir venir prier devant elle et entrer facilement en soi-même, assure-t-il. C’est pour cela que les visages de ces saints ne sont jamais trop expressifs, ni les couleurs agressives.”

 

Rendre aux Palestiniens leur dignité

Ian rit, s’exclame, parle avec les mains. Dans son tablier blanc constellé de taches brunes, son ventre bedonnant lui donnerait presque des allures de boucher du coin. Passionné, l’iconographe n’aspire qu’à une chose : transmettre son savoir-faire.

Cet homme au visage chaleureux vient d’une modeste famille protestante des environs de Birmingham, en Grande-Bretagne. Il a découvert cet art sacré à 18 ans en visitant une chapelle en Grèce. “À travers la pénombre, la poussière et l’encens, le doré transparaissait”, se souvient-il, encore ému. Après avoir été successivement pasteur anglican et prêtre catholique, ce chrétien fervent a quitté les ordres la cinquantaine passée, convaincu de s’être trompé de vocation. Il s’est alors formé à l’art de l’icône à Paris, avant de découvrir la Palestine en 2008.

Venu restaurer les icônes d’une église orthodoxe de Beit Jala (près de Bethléem), il constata alors, choqué, que l’icône n’était plus en Terre Sainte qu’un vulgaire objet de commerce. “On en vend comme des Rolex !” s’offusque-t-il encore aujourd’hui.

L’autre argument qui l’a convaincu d’ouvrir son école, c’est la question de l’identité palestinienne. “Quand je demandais à ces jeunes de se décrire sans prononcer les mots conflit, occupation, ou Israël, ils en étaient incapables ! Comment voulez-vous, dans ces conditions, instaurer une paix durable ?” Alors Ian en est convaincu, l’icône pourrait rendre à certains chrétiens de Palestine l’humanité dont ce conflit les prive depuis des décennies. “Ici on dessine des visages, se réjouit-il. Et pour cela, il faut essayer de comprendre ce que c’est qu’un être humain.”

Dans la bouche de ce passionné, l’ouverture d’une école d’iconographie ressemble donc à un geste politique. En aidant les chrétiens de Terre Sainte à se réapproprier la tradition byzantine de l’icône, dont la maîtrise “leur revient de droit”, il espère leur donner une raison de rester. Rappelons que les chrétiens ont massivement quitté la région lors des deux intifadas et ne sont plus que 2 % à vivre aujourd’hui dans leur pays d’origine.

 

Maronites, grecs, latins

Cette école d’iconographie tient plus que tout à sa dimension œcuménique. Maronites, melkites, latins, grecs-orthodoxes, coptes et assyriens cohabitent, désireux d’apprendre ensemble un art né ici à l’époque byzantine. “Nous sommes sur une ligne de crête qui nous permet d’être à la fois créatifs et authentiques, explique Ian Knowles. Même si nos commandes viennent la plupart du temps d’Occident, toutes les icônes écrites ici respectent les canons de l’orthodoxie. D’autre part, même si nous avons le soutien des Églises locales, nous ne sommes pas tenus par les exigences de moines orientaux.”

Bien que pétrie de tradition orientale, l’icône s’adresse à tous les chrétiens, insiste Ian, et il n’est “pas nécessaire d’être orthodoxe” pour l’apprécier ! Cet art sacré a connu son âge d’or au VIe siècle, alors qu’Orient et Occident formaient une Église unifiée. À partir du XIe siècle, il s’est davantage développé au sein de l’orthodoxie orientale, en partie en réaction à l’islam qui interdisait la représentation du sacré. L’Église catholique, prenant au mot le pape Grégoire le Grand (VIe siècle), considérait quant à elle que l’icône s’adressait à “ceux qui ne savent pas lire”, lui préférant les manuscrits ou le vitrail.

“Mais aujourd’hui, déplore Ian, l’icône est pauvre au Moyen-Orient”. L’objectif de ce centre est d’offrir aux jeunes chrétiens de Palestine un enseignement exigeant qui sache rester fidèle à la tradition de l’icône byzantine.

 

Une seule école au Proche-Orient

Inutile de chercher, vous ne trouverez pas d’autre école d’iconographie au Proche-Orient. Il y en a bien en Grèce, en Russie ou aux États-Unis mais ici, entre le Caire et Mossoul, cet exigeant savoir-faire ne se transmet que d’individu à individu. L’école de Bethléem a ouvert en 2012. Depuis décembre 2014, elle est installée dans ces élégants locaux de pierre agglomérés autour d’une cour, en plein cœur de la vieille ville. Ils appartiennent à un riche Français d’origine palestinienne très impliqué dans la “renaissance” de Bethléem. Tandis que leur rénovation a été financée par USAid, l’école occupe ces salles gratuitement, et doit son matériel à 15 000 euros annuels de dons, provenant principalement d’Europe.

À l’intérieur, une odeur de peinture et de vernis chatouille les narines du visiteur qui déambule entre les chevalets. À vrai dire, il pourrait se croire à un banal cours de peinture, à quelques détails près. Ici, par exemple, chaque leçon commence par une prière collective. Cette dimension spirituelle est essentielle pour le jeune Saher Kawas, un orthodoxe de rite grec qui n’a pourtant pas l’habitude de prier en dehors de ces quatre murs. “À chaque fois que j’achève une nouvelle étape de mon icône, je fais une prière en silence”, raconte-t-il.

Pour autant, Ian refuse que les règles traditionnelles de l’iconographie (prière, jeûne, etc.) dictent le travail de ses élèves. “Je ne vois pas l’intérêt de leur imposer la prière, avance-t-il. Comment voulez-vous ne pas prier, quand vous êtes croyants et que vous passez une après-midi à regarder le visage du Christ ? D’ailleurs c’est plutôt l’inverse : c’est lui qui vous regarde.”

 

Assurer la relève

Gabriel de Lépinau, séminariste français de 29 ans, attache quant à lui une importance particulière au lieu où il se forme chaque semaine à l’iconographie : Bethléem. “C’est ici que Dieu a choisi de naître, c’est ici que l’on a pu voir son visage, rappelle ce jeune homme arrivé en Terre Sainte au mois d’octobre. Or l’icône, c’est justement représenter le visage de Dieu.” Vaguement incrédule, il montre la figure du Christ qu’il vient d’achever, alors qu’il n’en est qu’à son quatrième cours.

Le rêve secret du fondateur de cette école pas comme les autres, c’est que l’un de ses élèves (ils sont 16 aujourd’hui) reprenne le centre après son départ, d’ici quelques années. Cet été, déjà, cinq d’entre eux séjourneront avec lui en Angleterre pendant plusieurs semaines. Tous les six écriront une imposante icône représentant l’Annonciation, pour la cathédrale anglicane de Lichfield.

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