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Le concile panorthodoxe s’est ouvert en Crète

Giuseppe Caffulli
22 juin 2016
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Le concile panorthodoxe s’est ouvert en Crète
L'ouverture des travaux conciliaires à l'Académie orthodoxe de Crète. (Photo : Église orthodoxe polonaise/Jaroslaw Charkiewicz)

La plus haute assemblée des Eglises orthodoxes s’est régulièrement ouverte le 20 juin en Crète, en dépit de la défection de quelques églises, en commençant par celle de Moscou.


Cela aurait dû être un concile panorthodoxe, le dernier remontant au schisme de 1054. En fin de compte, et on ne le dira qu’à voix basse, ce sera, au mieux, une conférence épiscopale.

Ce qui se déroule en Crète du 20 au 26 juin semble n’être qu’une énième mise en scène d’un désaccord profond dont personne n’arrive à se libérer. Quatre des quatorze chefs d’Église qui s’étaient engagés à y prendre part y ont renoncé. Pourtant cette assemblée de Crète portait l’espoir sincère de réunir en un Saint et grand concile de l’Eglise orthodoxe tous les évêques de toutes les églises autocéphales qui composent actuellement l’Orthodoxie à savoir : Patriarcat de Constantinople, Patriarcat d’Alexandrie, Patriarcat d’Antioche, Patriarcat de Jérusalem, Patriarcat de Moscou, Patriarcat de Géorgie, Patriarcat de Serbie, Patriarcat de Roumanie, Patriarcat de Bulgarie mais aussi les Églises de Chypre, de Grèce, de Pologne, d’Albanie, des terres Tchèques et Slovaques dirigées par un archevêque ou métropolitain.  

L’assemblée porte une nouvelle fois le sceau de la séparation entre les Églises de tradition byzantine et les Églises de tradition slave (à l’exception d’Antioche). Ces dernières, numériquement plus importantes que leurs églises sœurs qui se réfèrent à Constantinople, sont bien déterminées à affirmer certaines prérogatives (y compris politique) qui depuis des siècles opposent désormais Moscou et Byzance. Conséquence : un volte-face de dernière minute et des défections pour des raisons différentes. Mais comment est née l’idée d’un conseil panorthodoxe ? Quelle importance revêt-il ? Et qui a à saboter cette initiative ?

La convocation de ce conseil panorthodoxe, selon les normes canoniques, est confiée au patriarcat œcuménique de Constantinople, primus inter pares. La préparation des plus hautes assises orthodoxes a commencé peu après le milieu du siècle dernier avec la création d’un secrétariat dédié à leur organisation et situé Chambésy (Suisse). Grâce à de nombreuses conférences pré-synodales et réunions de diverses commissions préparatoires, la rédaction d’un document partagé avait été atteinte. De grandes figures comme Athénagoras et Dimitrios travaillèrent sur ce projet panorthodoxe. Mais l’impulsion décisive fut donnée au cours des dernières années sous le patriarcat de Bartholomée Ier de Constantinople. La clé de voûte fut l’institution d’un nouvel organisme : la Synaxe des Primats des Eglises orthodoxes autocéphales. Ces réunions spéciales (ouvertes en 1992) offrirent l’occasion de discuter de questions d’actualité ou de thèmes particuliers inter-ecclésiaux au plus haut niveau de la hiérarchie.

C’est justement la Synaxe de 2014 qui a permis l’annonce du conseil panorthodoxe pour la Pentecôte de l’année 2016. La décision a été confirmée lors des Synaxes des 21 et 28 janvier dernier, avec un changement de lieu : non plus Istanbul (comme initialement prévu), mais Chania, sur l’île de Crète, et plus exactement à l’Académie théologique locale, placée sous la juridiction du patriarcat œcuménique. Toujours en janvier, furent publiés six documents préparatoires et portant pour titres : La mission de l’Eglise orthodoxe dans le monde contemporain ; La diaspora orthodoxe ; L’autonomie [des Églises orthodoxes locales] et les modalités de sa proclamation ; Le sacrement du mariage et ses obstacles ; L’importance du jeûne et de son respect aujourd’hui ; Les relations de l’Eglise orthodoxe avec le reste du monde chrétien.

Faute de consensus et d’approbation commune lors de la Synaxe, trois thèmes furent retirés des travaux : la question de l’autocéphalie et sa proclamation ; les «diptyques» (le degré de dignité dans les Églises orthodoxes) ; le calendrier liturgique (à savoir la question de la non-simultanéité entre calendriers julien et grégorien).

Le rêve d’un concile panorthodoxe qui, sur le papier ressemblait tant à un Vatican II de l’orthodoxie, porté de ses vœux par le patriarche de Constantinople, apparaît aujourd’hui bien amoindri. Que s’est-il passé ?

Alors que la date d’ouverture du concile panorthodoxe approchait, tensions et différends ont refait surface. Les franges conservatrices présentes dans presque toutes les Eglises orthodoxes ont fortement critiqué « l’ouverture » figurant dans les rapports publiés, en particulier lorsqu’il s’agit des relations avec l’Eglise catholique. L’Église orthodoxe de Géorgie, après avoir refusé unanimement au patriarcat d’Antioche d’approuver le document sur le mariage, a ensuite fait cas du document sur l’œcuménisme. Puis c’est la Bulgarie qui s’est défilée. Un conflit divise aussi le Patriarcat de Jérusalem et le Patriarcat d’Antioche au sujet de la juridiction canonique du Qatar (qu’Antioche revendique pour lui-même).

Les 25 et 26 mai dernier, le Saint-Synode de l’Eglise orthodoxe de Grèce s’est réuni afin de discuter des corrections et des améliorations à apporter aux documents préparatoires au Saint et grand conseil panorthodoxe. Là aussi, des positions contraires se sont manifestées notamment sur des questions sacramentelles et les relations avec les autres Eglises chrétiennes, le monde catholique en particulier. Étant donné que les membres de l’Orthodoxie se considèrent comme les seuls gardiens de la foi, ils nient aux autres confessions chrétiennes la qualité même « d’Église », le Saint-Synode de la Grèce, préférait ainsi parler de « confession ou de communauté chrétienne ».

Et Moscou ? Kirill Ier de Moscou ne participe pas au concile, mais il a envoyé un observateur spécial et un message d’accueil adressé, non pas aux participants, mais à Bartholomée. Grand absent, Kirill explique sa défection : « l’Église russe a toujours été guidée par le principe de ne pas mépriser la voix des Eglises locales » (se référant aux critiques internes qui ont été soulevées après la publication du document de travail du Grand Conseil). Il ajoute : « Je crois que les intentions qui portent cette réunion en Crète sont bonnes, qu’elle être une étape importante vers la dissipation des controverses qui en sont dérivées ». Pour Moscou, par conséquent, point de Saint et grand concile, il s’agit d’une réunion préparatoire vers ce Saint et grand synode qui réunira toutes les églises autocéphales locales sans exception. Quand ? Nul ne le sait.

Les vraies raisons du « forfait » de l’Église russe, selon les observateurs, se trouvent sur plusieurs fronts. D’une part la situation en Ukraine où se trouvent trois Églises orthodoxes différentes : l’une sous la juridiction de Moscou, l’une sous celle de Kiev et une troisième indépendante. De toute évidence, le conflit politique entre l’Ukraine et la Russie (qui a abouti à une guerre) a aggravé les relations entre ces Églises et a rend pour le moins « embarrassante » toute rencontre de ces acteurs autour d’une même table. Ensuite, il y a la question de la primauté d’honneur que Moscou, désormais ouvertement, conteste au patriarcat de Constantinople, et ce sur un ton parfois rugueux. Si à partir du XVème siècle, Constantinople a perdu de sa force missionnaire, la Russie a quant à elle envoyée des missions en Amérique du Nord, mais aussi en Chine, au Japon et dans toute l’Asie…D’où cette remise en question : qui accorde l’autocéphalie ? Constantinople, c’est-à-dire l’Église mère de toutes les Églises, ou celle qui conduit effectivement la mission ?

Alexey Svetozarsky, professeur à l’Académie théologique de Moscou, ne lésine pas sur les mots et dans une interview avec l’agence russe Interfax, a même critiqué Bartholomée de « petit pape de l’Est ».

L’ouverture œcuménique de Bartholomée, «coupable» d’avoir participé à l’intronisation du pape de Rome, mais plus encore d’être allé le rencontrer en Terre Sainte et Lesbos, est vue comme un asservissement de l’Orthodoxie au Vatican.

Le patriarcat de Constantinople n’a pas voulu accepter les demandes de suspension ou de report du présent Concile. Il a réitéré cependant que – de son point de vue – ce qui sera discuté et décidé, en vertu de tout ce qui a été partagé par les Églises jusqu’à la promulgation du Saint et grand concile, aura valeur juridique. Comme pour faire porter aux absents la responsabilité d’augmenter encore la division interne au sein de l’orthodoxie, qui semble avoir perdu une occasion historique.

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