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Le voyage oublié de frère Élie de Cortone

Filippo Sedda, chercheur à l’École supérieure d’études médiévales et franciscaines, université pontificale Antonianum, Rome
30 septembre 2017
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Élie de Cortone, interprété par Jérémie Renier, dans le film de Renaud Fély et Arnaud Louvet, L’Ami, François d’Assise et ses frères, sorti en décembre 2016.

Paradoxalement, le voyage qu’accomplirent les premiers frères franciscains vers la Terre Sainte, la perle des missions pour saint François,
fut passé sous silence. La raison ?
L’escouade était conduite par frère Élie de Cortone.
Explications.


La province d’outremer et sa fondation sont indissociablement liées à la personne et au voyage de frère Élie de Cortone ou d’Assise (1180-1253) : il en fut, en effet, le premier ministre (le supérieur) nommé directement par saint François.
La figure du frère, originaire d’Assise a été, pendant des siècles, assez mal vue et souffrait de nombreux préjugés suite à une damnatio memoria, littéralement une “damnation de la mémoire”, que les chroniqueurs franciscains et une certaine historiographie lui vouèrent. Ce n’est que très récemment seulement, qu’une approche plus critique des sources a remis en cause l’empreinte laissée par le religieux. En effet, c’est lors d’un congrès organisé à Cortone en 2013 par la Société Internationale d’Études Franciscaines sur le thème Élie de Cortone, entre réalité et mythe, et grâce aux 40 ans de travaux de la pionnière dans le domaine, Giulia Barone (1), que l’on revisita sereinement la figure de frère Élie.
La tache qui affecta et conditionna les récits biographiques sur frère Élie fut certainement sa déposition en tant que ministre général, en 1239, et le parti qu’il prit par la suite pour l’empereur excommunié Frédéric II, en conflit contre le pape Grégoire IX. L’image qui s’est alors dessinée de lui a inexorablement éclipsé son rôle fondamental dans la gouvernance de l’Ordre mineur. Il fut dès lors aisé de transformer sa dissidence et son excommunication en un acte de condamnation de toute son action, en en faisant une sorte de bouc émissaire de l’histoire de la décadence de l’Ordre mineur. C’est ce qui transparaît dans l’Histoire des sept tribulations de l’Ordre des mineurs de frère Angelo Clareno (FF 2175, 2179-81), achevée dans les années 1320, ou dans l’Arbre de la vie d’Ubertino da Casale (FF 2102).
Le fait historique de la disgrâce de frère Élie a donc terni l’ensemble de son travail, en tant que ministre général (1232-1239), mais aussi en tant que vicaire de François (1221-1226), effaçant ainsi presque tout de son rôle de ministre de la province ultramarine. Le seul témoignage sur cette fonction se trouve dans la Chronique de Giordano da Giano, achevée en 1262 et consacrée aux premières 40 années de la province germanique. Voici ce qu’écrit Giordano au paragraphe 9 :
“Frère Élie fut nommé par le bienheureux François ministre provincial des terres d’outremer. Pour sa prédication, un clerc, nommé Césaire, fut reçu dans l’Ordre. Ce Césaire, Allemand né à Spire et sous-diacre, avait été disciple en théologie du maître Conrad de Spire, prêcheur de la croisade et, plus tard, évêque de Hildesheim. Quand il était encore séculier, ce fut un grand prêcheur et imitateur de la perfection évangélique. Puisque, dans sa ville, quelques matrones à sa prédication se vêtaient d’humbles habits, délaissant toutes autres toilettes, leurs maris voulurent le traîner au bûcher comme hérétique. Mais il fut arraché aux flammes grâce à maître Conrad et partit à Paris. Plus tard, après avoir traversé la mer à l’occasion de son passage solennel, il se convertit à l’Ordre par la prédication de frère Élie, comme nous l’avons déjà dit, et il devint un homme de grande doctrine et d’exemple.” (FF 2331)

 

On pourrait presque parler d’une “information volée”. En effet, frère Giordano cherchait principalement à donner des informations sur le frère Césaire de Spire, qui eut un rôle fondamental pour la diffusion de la mission des mineurs en Allemagne, dont il s’occupait dans sa Chronique. Césaire, encore sous-diacre, dut, à la suite d’une intervention, quitter sa ville natale de Spire avec l’aide de son maître parisien Corrado et se réfugier à Paris avant de partir en Palestine à la suite de la croisade. Ce fut là que, grâce à la prédication de frère Élie, il décida d’adhérer à la fraternité naissante des frères mineurs. Toutes les autres chroniques qui nous sont parvenues dépendent en substance de cette attestation primitive ; pour n’en citer que quelques-unes : la Chronique des 24 généraux, rédigée par Arnold de Sarrant autour de 1365 ; la Chronique de Nicola Glassberger compilée à Nuremberg vers la fin du XVe siècle ; le Livre des conformités de Bartolomé de Pise (ca. 1385), grand collecteur de matériaux plus anciens, tout comme les Annales Minorum, œuvre historique du XVIIIe siècle réalisée par le frère irlandais Lucas Wadding. Aucune ne contient d’autres informations que celles précédemment citées sur les fondations et les premières années de l’arrivée des frères sur les terres orientales. Il en résulte donc que frère Élie, à partir de 1217, a été le premier ministre des terres d’outremer, la seule province embrassant tout l’Orient méditerranéen, comme nous l’apprend le paragraphe 7 de la Chronique de Giordano da Giano quand, se référant aux cinq premiers martyrs du Maroc, il témoigne “avec certitude”que frère Élie et ses compagnons furent envoyés dans les terres d’outremer au cours du chapitre de 1217 (FF 2329).
L’importance d’une telle affirmation est prouvée également par les sources hagiographiques de saint François : par exemple, dans la Légende des trois compagnons, on peut lire au paragraphe 62 : “Il y avait 11 ans que la famille religieuse avait commencé d’exister et le nombre des frères, tout autant que leurs mérites, s’était multiplié : on élut alors des ministres qui furent envoyés avec quelques frères, à peu près dans toutes les régions du monde où la foi catholique est honorée et gardée.” (FF 1475)

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Envoi en mission

En cette même occasion, saint François en personne décida de partir pour la France, comme le raconte le paragraphe 108 de la Compilation d’Assise : “Du temps de ce chapitre, célébré dans le même lieu, où pour la première fois des frères furent envoyés dans certaines terres d’outremer, après la conclusion du chapitre, le bienheureux François, resté avec quelques frères, leur dit : “Très chers frères, il faut que je sois un modèle et un exemple pour tous les frères. Si, donc, je les ai envoyés dans des régions lointaines supporter contradictions, humiliation, faim et autres adversités, il est juste, et cela me semble une bonne chose, que j’aille moi aussi dans une province lointaine afin que les frères sachent affronter plus patiemment les nécessités et les tribulations, en sentant que je supporte les mêmes épreuves”. Et il leur dit : “Allez donc, et priez le Seigneur afin qu’il me donne de choisir la région qui rendra le plus gloire à sa louange, pour le Salut des âmes et en bon exemple pour notre religion”. C’était en effet une habitude du très saint père, quand il allait prêcher dans des terres lointaines mais aussi quand il se rendait dans de proches provinces, de prier le Seigneur et de demander à des frères de prier, afin que le Seigneur guide son cœur pour qu’il se dirige là où Lui préfère.” Ces frères se retirèrent donc pour prier et, à la fin de l’oraison, revinrent vers François qui leur dit : “Au nom de notre Seigneur Jésus Christ et de la glorieuse Vierge, sa mère, et de tous les saints, je choisis la province de France dans laquelle vivent des gens catholiques, surtout parce que les Français, parmi les autres catholiques, montrent une grande révérence pour le Corps du Christ, chose dont je suis très reconnaissant, et je serai donc très heureux au milieu d’eux.” (FF 1657)

 

Icône du 800e anniversaire de l’arrivée des franciscains en France, écrite par Franck Monvoisin.
Les frères sont en marche, précédés par Saint François (à droite), qui d’un geste, leur indique la route.
L’autre personnage auréolé qui encadre le groupe est le Bienheureux qui fonda des communautés dans le nord de la France.

En fait, François n’arriva pas en France puisque, parvenu à Florence, il fut détourné de son objectif par le cardinal Ugo d’Ostie, comme le raconte le paragraphe 65 du Miroir de Perfection en continuant la narration de l’épisode que nous venons de citer (FF 1755-58). Toutefois, le saint décide en 1219 de se rendre lui-même dans la province ultramarine. Beaucoup de choses ont déjà été écrites sur le voyage de François en Orient à l’occasion de la cinquième croisade, qui le vit protagoniste d’une rencontre avec le sultan d’Égypte Malek-al-Kamil près de Damiette. Il est donc superflu ici de revenir sur cet épisode, mais il est utile de rappeler au moins comment Thomas de Celano confirme que le but du saint et de quelques-uns de ses compagnons était de traverser la mer pour y trouver le martyre (FF 617). Le premier hagiographe nous informe en effet que, déjà par le passé (soit en 1212), François avait essayé de naviguer vers la Syrie. “Au cours de la sixième année de sa conversion, ardent du désir du saint martyre, il décida de se rendre en Syrie pour prêcher la foi et la pénitence aux sarrasins et autres infidèles. Il monta dans un bateau pour cette région mais, à cause du souffle des vents contraires, il se retrouva avec les autres navigateurs du côté de la Slavonie.” (FF 418)
Il ne trouva donc pas le martyre mais, bien vite, à l’été 1221, il fut contraint de rentrer en Italie à cause de problèmes advenus au sein de l’Ordre, qui avait été confié à la garde fraternelle de deux vicaires, les frères Matteo de Narni et Gregorio de Naples. Le saint prit avec lui trois frères présents dans la province d’outremer, le ministre frère Élie, Pietro Cattani et Césaire de Spire. Pietro Cattani fut le premier vicaire de François, mais mourut l’année suivante. Ce fut donc Élie qui lui succéda jusqu’à la mort du fondateur en 1226. Frère Césaire l’aida dans la rédaction de la nouvelle Règle, puis il prit la tête de la mission en Allemagne ; sa première expédition fut un véritable échec principalement parce que les frères s’étaient aventurés sur cette terre sans en connaître aucunement la langue.

François et les frères d’Orient

Le voyage en Orient fut fondamental pour François, comme cela se reflète dans certaines décisions prises en élaborant la première puis la seconde Règle, soit celle bullée par Honorius III le 29 novembre 1223. Dès la Regola non bollata, François prévoyait un chapitre – le XVI, qui, dans la Regola bollata, deviendra le XII (FF 42-45 ; 107-109) – dédié à la prédication parmi les sarrasins et autres infidèles ; ainsi le fondateur différencie la récurrence du chapitre pour les ministres des régions d’outremer : “Que tous les ministres qui sont dans les régions d’outremer et transalpines ne viennent qu’une fois tous les 3 ans, et les autres ministres une fois par an, pour le chapitre de Pentecôte à l’église Sainte-Marie de la Portioncule, à moins que le ministre et serviteur de toute la fraternité ne décide d’organiser cela autrement.” (FF 50)
De plus, l’expérience en Orient permit à François de se faire raccompagner pour son retour en Italie et à Assise de trois personnes qui joueront un rôle de premier plan dans l’organisation institutionnelle de l’Ordre, en l’aidant à inscrire son intuition évangélique précoce dans une institution plus solide et organisée : en d’autres mots, ils furent partisans d’un passage de “fraternité” à “ordre”. En effet, le fait que ces frères aient été envoyés dans cette région lointaine, toute chargée de sens pour le Poverello d’Assise, montre la considération et la confiance qu’il nourrissait à leur égard. Ensuite, n’oublions pas que Thomas de Celano, dans la Vie retrouvée, définit frère Élie comme celui que François “avait élu comme mère pour lui et dont il faisait un père pour les autres frères” (2), lexique qui, selon l’intention du saint, voulait indiquer dans la maternité non seulement le signe de l’affection, mais aussi celui de la gouvernance : comme vicaire, Élie gouvernait François dans le sens où il prenait soin de lui. C’est pour cette même raison que frère Élie a bénéficié du privilège de pouvoir échanger sa bure avec celle de François, justement “pour l’amour particulier que le saint avait envers lui” (ibid.§ 74).
Le voyage de frère Élie fut passé sous silence, à tel point que même les sources historiques ne nous permettent pas de le restituer ; nous ne pouvons donc que l’imaginer. Mais un voyage certainement fructueux, qui par la prédication pénitentielle – car Élie n’était pas un clerc – réussit à convaincre Césaire de Spire de s’unir à l’idéal évangélique de François. Un court voyage, qui dura à peine 3 ans, après lequel frère Élie était prêt à être jeté en première ligne dans le déploiement de l’Ordre, pour réaliser les idéaux de son ami d’Assise, même après sa mort.
Frère Élie devint un point de référence aussi pour sainte Claire, qui, dans sa seconde lettre à Agnès de Prague (FF2877), l’exhorte à n’écouter que lui en incarnant pleinement ce que Giuliano da Spira attribuait à Élie dans sa Vie de saint François : “Il fut élu en tant que mère et, encore en vie, [François] le fit pasteur de son troupeau” (§ 65), d’abord sur les terres d’outremer, puis à ses côtés en tant que vicaire et, enfin, comme ministre d’une fraternité, devenue désormais un Ordre. ♦

 

Carte de Terre Sainte dessinée en 1320 par Marino Sanudo l’Ancien, géographe et voyageur vénitien. – Liber secretorum fidelium crucis by Marino Sanudo, c. 1321.

 

(1) Frère Élie, in “Bulletin de l’Institut Historique Italien pour le Moyen Âge et Archive maçonnique”,
85 (1974-1975) 89-144].
(2) Jacques Dalarun, La vie retrouvée du bienheureux François, Milan, Édition Bibliothèque Franciscaine, 2015,§ 76

Dernière mise à jour: 24/01/2024 14:41