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Un très rare pèlerinage des Abayudayas en Terre Sainte

Christophe Lafontaine
30 août 2018
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Un très rare pèlerinage des Abayudayas en Terre Sainte
Un membre de la communauté Abayudaya portant le rouleau de la Torah au Mur Occidental, le 27 août 2018.© Page Facebook de l'association Marom

Des jeunes de la communauté Abayudaya de l’Ouganda se sont rendus en Terre Sainte pour dix jours. Un événement exceptionnel pour cette communauté qui pratique le judaïsme mais qu’Israël refuse d’accepter comme juive.


Un rêve devenu réalité. Autrement dit, « un tournant pour la communauté Abayudaya », comme l’a relaté le Times of Israel dans son édition du 28 août. Un groupe de 36 Juifs ougandais âgés de 18 à 26 ans, originaires de Mbale dans l’est de l’Ouganda, s’est rendu en Terre Sainte. Et pour la plupart, ce fut une première fois.

Tel Aviv, la Mer Morte, le désert, Safed, le mont Arbel et le lac de Tibériade, le mémorial de la shoah de Yad Vashem, les jeunes ont traversé le pays du nord au sud, d’est en ouest. Et bien sûr, séjourné à Jérusalem notamment pour vivre le shabbat. Et où lundi 27 août, ils ont célébré par la danse, les tambours et le chant, la consécration d’un nouveau rouleau de la Torah sur la plateforme de prière égalitaire Ezrat Israel, au Mur Occidental. « De nombreux amis israéliens sont venus célébrer et prier avec nous », a  indiqué sur son site Facebook l’association Marom, qui représente le Centre pour le judaïsme spirituel et massorti (courant conservateur se situant entre le judaïsme orthodoxe et le judaïsme réformé), instigateur du voyage. Cette association se consacre à l’organisation d’événements  pour entraîner les jeunes Juifs à se relier à leur judaïsme et à Israël. Elle est présente dans la capitale ougandaise depuis quasiment 10 ans. L’association s’est coordonnée avec la fondation Taglit-Birthright Israel pour faire venir ce tout premier groupe Taglit-Birthright de la communauté Abayudaya.  La fondation offre gratuitement un voyage éducatif et culturel de 10 jours en Israël aux jeunes de confession juive originaires des quatre coins de la planète, âgés de 18 à 26 ans. Pour information, « taglit » en hébreu signifie « découverte ». La fondation est financée par des philanthropes privés et des organisations juives du monde entier, et reçoit aussi une partie de ses fonds de l’Etat d’Israël. La communauté Abayudaya est même actuellement en train de préparer un second voyage pour les plus de 30 ans, croit savoir le site d’informations juives en ligne Alliance.

Au cours de leur voyage, les jeunes participants ougandais, ont été ainsi amenés à découvrir une nouvelle signification de leur identité juive personnelle et leur lien avec l’histoire et la culture juive. Une occasion rarissime quand on sait que la majorité de la communauté Abayudaya qui compte près de 2000 membres en Ouganda, n’est jamais allé en Terre Sainte.

Cependant, comme le souligne le Times of Israel, « plutôt que de médiatiser ce voyage (…), une série unique de défis a amené les responsables à conserver un certain degré de secret autour des préparations du voyage, l’année dernière, et ce jusqu’au départ du groupe d’Ouganda. » Au risque de se voir refuser l’entrée sur le territoire israélien. Ce qui n’est finalement pas arrivé.

Une communauté non reconnue par le grand rabbinat et Israël

Pourquoi ? Pour bien comprendre, il faut remonter au début du XXème siècle où se trouvent les racines de l’Abayudaya (terme de la langue luganda qui signifie « Peuple de Juda »). A l’époque un ancien leader, le charismatique et brillant chef militaire au service du souverain du royaume de Bouganda, Semei Lwakilenzi Kakungulu converti au protestantisme et ayant lu la Bible et approfondi l’Ancien Testament, décida d’embrasser le judaïsme. Et, c’est en 1919, qu’il fonda officiellement sa propre communauté uniquement sur les préceptes du judaïsme et sans même connaître à l’origine les rites et coutumes des Juifs.

La communauté (dont une petite minorité est partisane du judaïsme orthodoxe) ne prétend donc pas descendre d’une tribu perdue d’Israël mais il n’en demeure pas moins qu’elle étudie la Torah, observe le Shabbat et les fêtes juives, suit  la cacherout et pratique la circoncision. Certains membres parlent même l’hébreu. « Leur culte allie la liturgie hébraïque traditionnelle avec les mélodies africaines et ils professent entretenir une connexion profonde avec Israël et les Juifs », précise le Times of Israel.

Mais ce n’est que dans les années 2000 (principalement entre 2002 et 2008) que la plupart des membres de l’Abayudaya se sont officiellement et formellement convertis grâce à cinq rabbins affiliés au mouvement conservateur-massorti américain. A ce titre, ils ne sont donc pas reconnus comme juifs par le grand rabbinat israélien, majoritairement ultra-orthodoxe.

Mais si l’institution contrôle les règles concernant les mariages juifs, les divorces, les conversions au judaïsme ainsi que les obsèques dans l’Etat hébreu, elle n’a techniquement pas d’autorité sur les candidatures à l’immigration en Israël. Cela incombe au ministère israélien de l’Intérieur. Pour autant, ce dernier jusqu’à présent ne considère pas non plus cette communauté comme juive. Rejetant ainsi tout plan d’alya (montée en Israël) pour les membres de  l’Abayudaya. En fait, « le gouvernement craint l’abus de conversion et des revendications de masse d’ascendance juive aux fins d’immigration en Israël des pays du tiers monde », explique sur son site le magazine Alliance. Ce qu’a récusé dans les colonnes du Times of Israel, le rabbin Gershom Sizomu qui dirige la communauté ougandaise : « nous voulons seulement voyager à cause de nos liens avec Israël, pas pour avoir une sorte d’immigration de masse. »

Ironie de l’histoire, on se souvient que l’Ouganda (même si les terres visées se situaient plutôt dans ce qui sera le Kenya) – alors sous autorité britannique –  a été un temps,  en 1903 – pressenti pour y établir un Foyer national juif …

Malgré tout, encore en juin dernier, le quotidien israélien Haaretz a indiqué que le ministère de l’intérieur en Israël avait rejeté la demande d’un membre de la communauté Abayudaya qui séjournait dans un kibboutz affilié aux Massortis dans le sud d’Israël, d’immigrer en Israël en vertu de la loi du retour concernant la diaspora juive. Comme les convertis ont le droit de le faire. En vain.

De plus, les autorités ont précisé que cette décision représentait le positionnement israélien étendu à l’ensemble de la communauté juive ougandaise. En décembre 2017, l’Etat d’Israël avait déjà rejeté la demande d’un membre de la communauté juive ougandaise qui désirait faire ses études dans une yeshiva (centre d’étude de la Torah et du Talmud) au sein d’Israël.

Si les autorités politiques et religieuses ne reconnaissent pas la communauté Abayudaya comme juive, elle a été cependant reconnue officiellement comme « entité » en 2016 par l’Agence juive pour Israël. Dans les faits, c’était le cas depuis 2009. L’organisation para-nationale qui a joué un grand rôle dans le développement de l’Etat hébreu en aidant depuis sa création en 48, trois millions de Juifs à s’installer en Israël, a également publiquement reconnu l’autorité du rabbin de l’Abayudaya, Gershom Sizomu.