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Mgr Shomali: «La Fraternité Humaine un document à étudier»

Cristina Uguccioni
23 avril 2019
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Monseigneur William Shomali, vicaire du Patriarcat latin de Jérusalem pour la Jordanie. (© Sebi Berens / Flash 90)

Retour sur le texte signé par le pape François et par l'imam Ahmad Al-Tayyeb le 4 février dernier, et sur les initiatives utiles pour le faire connaître, en Jordanie et ailleurs. Notre entretien avec Mgr William Shomali.


« Le document sur la fraternité humaine est un texte d’importance historique : il ouvre une nouvelle page dans les relations entre chrétiens et musulmans. Nous devons le diffuser largement ». C’est par ces mots que Mgr William Shomali (68 ans), évêque auxiliaire du Patriarcat latin de Jérusalem et vicaire patriarcal pour la Jordanie depuis 2017, commence à commenter le texte signé le 4 février dernier à Abou Dhabi par le pape François et Ahmad Al-Tayyeb, grand imam de l’Université égyptienne d’Al-Azhar.

Quels aspects du document vous ont le plus touché ?
Tout d’abord, j’ai été frappé par la tonalité positive du texte : il ne plonge pas dans le passé et les tensions d’autrefois entre chrétiens et musulmans, mais vise le présent et l’avenir, exhorte chrétiens et musulmans à œuvrer ensemble pour la paix et la justice et à protéger la dignité de certaines catégories de personnes particulièrement vulnérables : les femmes, les enfants, les personnes âgées, les faibles, les personnes handicapées, les opprimés. Je crois que les déclarations concernant la liberté de culte sont très importantes. La liberté de conscience n’est pas clairement mentionnée, mais est implicitement perçue entre les lignes. De plus, le texte examine la notion de citoyenneté qui « se base sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre de laquelle tous jouissent de la justice. C’est pourquoi il est nécessaire de s’engager à établir dans nos sociétés le concept de la pleine citoyenneté et à renoncer à l’usage discriminatoire du terme minorités, qui porte avec lui les germes du sentiment d’isolement et de l’infériorité ». Cette affirmation revêt une importance capitale tant pour les minorités chrétiennes vivant en Orient que pour les musulmans résidant en Occident.

Le document indique que le nom de Dieu ne peut être utilisé pour justifier la violence : s’agit-il d’une déclaration globalement partagée par le peuple jordanien ?
Oui, le roi et le gouvernement ont condamné le soi-disant État islamique (EI), les atrocités commises et, plus généralement, les actes de violence commis au nom de Dieu avec des déclarations sans équivoque. Le peuple partage ces condamnations et prend ses distances par rapport aux terroristes de Daesh, considérés comme schismatiques parce qu’ils ont mal compris et mal interprété les textes coraniques.

Quelles répercussions pensez-vous que le document aura en Jordanie ?
Je pense que cela ne portera de fruits que s’il est répandu, étudié et appliqué. À ce jour, il a été donné aux plus hautes autorités de l’État et présenté à la population lors de réunions : j’ai moi-même assisté à deux conférences : la première dans une université, mais avec la présence d’un petit nombre d’étudiants, et la seconde à l’« Institut royal pour le dialogue interreligieux ». Il reste encore beaucoup à faire. À mon avis, cela devrait devenir une matière à enseigner dans les écoles, les universités et les parcours de formation religieuse des enfants, chrétiens et musulmans. Il serait également intéressant de la présenter en ajoutant des citations de la Sainte Écriture et du Coran, afin que les fidèles des deux religions puissent en apprendre davantage sur les sources relatives aux sujets traités.

Et quelles seront les répercussions sur la région au Moyen-Orient ?
Je pense que cela n’aura de répercussions positives que si les pays de la région faisaient connaître et étudier le texte dans les écoles et les universités. Mais il doit y avoir une volonté de prendre ces mesures. Tel est le défi : changer la mentalité des personnes se méfiant de ceux qui professent une religion autre que la leur et qui ne sont pas intéressés par la diffusion de ce document et des principes qui l’animent. Un premier pas qui peut être fait immédiatement consiste à commencer au moins à l’étudier dans les commissions de dialogue interreligieux instituées dans les différents pays.

Croyez-vous qu’à l’heure actuelle, les religions puissent jouer un rôle décisif dans l’édification de la justice et de la paix entre les peuples ?
Oui, le document d’Abou Dhabi, indiquant une nouvelle voie à suivre, a voulu mettre en lumière les bonnes graines des deux religions ; des semences qui, si elles sont cultivées et diffusées, peuvent devenir des facteurs décisifs pour la construction de sociétés inclusives, justes et pacifiques. Il faut garder à l’esprit que dans le monde musulman, des autorités religieuses commencent à cultiver la discipline – nouvelle pour elles – de l’interprétation de la parole sacrée : elles se mettent à affirmer qu’elle doit être lue en tenant compte du contexte historique dans lequel elle a été tenue, et cela inclut par exemple, les versets du Coran qui invitent à la guerre. En Jordanie – et c’est un signe extrêmement prometteur – l’Institut royal du dialogue interreligieux a publié en arabe deux encycliques concernant précisément l’interprétation de la parole révélée, le Providentissimus Deus de Léon XIII et le Divino afflante spiritu de Pie XII: la traduction a été confiée à un érudit musulman alors que j’étais chargé de réviser les deux volumes. Le discours prononcé à l’Université Al-Azhar par le président égyptien Abdel Fattah Al-Sisi, qui a appelé à un « nouveau discours religieux », indique également qu’on ne peut pas lire le texte sacré du point de vue du passé.