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Nous, les « unorthodoxes », témoignages d’Israël

Beatrice Guarrera
18 juin 2020
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La mini-série télévisée Unorthodox, qui zoome sur le rude parcours des juifs ultra-orthodoxes décidant de quitter leur communauté, connaît un franc succès dans le monde entier. En Israël, l'association Out for change accompagne leurs démarches. Histoires de vies.


« C’est mon histoire », a déclaré l’acteur Jeff Wilbusch en lisant pour la première fois le sujet de la série Unorthodoxe. « C’est mon histoire, parce que je suis de la communauté Satmar dans le quartier ultra-orthodoxe de Mea Sharim à Jérusalem », a expliqué Wilbusch aux deux créatrices de la série vue par des millions de personnes dans le monde et produite par Netflix (le désormais célèbre producteur et distributeur mondial d’œuvres cinématographiques et télévisuelles via le web – ndlr).

Lancée le 26 mars 2020, la série Unorthodox est basée sur l’autobiographie, publiée en 2012, de Deborah Feldman, ancienne ultra-orthodoxe de la communauté Satmar de Williamsburgh à Brooklyn. C’est le cadre de l’histoire de la jeune protagoniste, Esther, piégée dans un mariage arrangé et dans la vie de la communauté hassidique de laquelle elle tente de s’échapper.

Dans la série, Jeff Wilbusch (31 ans) joue le rôle de Moishe, un personnage à mi-chemin entre le monde laïc et le monde ultra-religieux, qui aide le mari d’Esther à retrouver sa femme, celle-ci s’étant échappée de Williamsburgh. Quoique basée sur l’expérience personnelle de Feldman, l’histoire est le fruit de la création des scénaristes. Mais la même souffrance et le même combat intérieur caractérisent le parcours de ceux qui – dans la vie réelle – tentent de quitter la communauté ultra-orthodoxe dont ils sont issus. C’est ce dont a également témoigné Jeff Wilsbuch, qui, à l’âge de 13 ans, a quitté sa famille et ses 13 frères pour tenter de construire une vie nouvelle.

L’histoire de Jeff

« Le personnage de Moishe est peut-être le plus réaliste car il se trouve entre deux mondes sans possibilité d’aller dans une direction ou l’autre – explique Wilsbusch -. Le monde extérieur est effrayant pour ceux qui n’y ont jamais vécu, d’où l’existence d’organisations comme Out for Change, qui aident ceux qui ont grandi dans le monde ultra-orthodoxe ». C’est lors d’une récente réunion vidéo en ligne organisée par l’association israélienne Out for Change que Jeff Wilsbusch a raconté son histoire.

« Je n’ai jamais trouvé ma place dans ce monde-là – a-t-il confié aux centaines de participants connectés -. Je devais partir et j’ai essayé de m’échapper pour la première fois à 12 ans. J’appelais mon grand-père en PCV et il me disait que mes oncles s’occuperaient de moi, mais ensuite ils me ramenaient toujours. J’étais très difficile et j’ai changé plusieurs fois de villes et d’écoles parce que personne ne voulait de moi à 100%. » Après une vie passée entre Amsterdam et Munich, Wilsbuch est aujourd’hui titulaire de deux diplômes et d’un diplôme d’art. La relation difficile avec sa famille d’origine (qui a entre-temps déménagé à Manchester, en Angleterre) reste un point sensible pour l’acteur, qui n’est revenu parler à ses parents qu’après des années de silence. « Une fois, nous avons eu un échange avec ma mère qui s’est terminé dans les larmes – raconte Jeff non sans émotion -. Elle m’a dit qu’elle était désolée de la façon dont les choses s’étaient passées et je lui ai dit que je l’aimais. A partir de ce moment-là, nous avons recommencé à parler ».

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Un processus difficile

La difficulté d’intégration dans la société israélienne pour les jeunes ultra-orthodoxes est également due au manque de connaissances de base en mathématiques, biologie, sciences. Matières qui ne sont pas étudiées dans les écoles religieuses. Quelque 1 300 personnes par an en Israël tentent de quitter le contexte haredi dans lequel elles ont grandi : tels sont les chiffres de l’association Out for Change, fondée en 2013 par d’anciens ultra-orthodoxes désireux d’aider ceux qui décident d’engager un parcours d’intégration dans la société laïque. « Honnêtement, le processus n’est pas du tout facile – explique Bruria Avraham, 29 ans, ancienne ultra-orthodoxe et responsable des communautés Out for Change à Jérusalem et Tel Aviv – Nous devons combler de nombreuses lacunes : lorsque nous quittons notre environnement familial, nous ne connaissons pas la culture à laquelle nous sommes confrontés, souvent nous ne comprenons même pas la langue. Nous devrons trouver du travail sans aucune expérience et nous faire de nouveaux amis. Souvent, la communauté de laquelle nous venons nous isole et les relations avec la famille sont difficiles. Il est donc important de ne pas avoir honte de demander de l’aide en cours de route ». En tant qu’association, Out for Change s’engage à soutenir toute personne qui souhaite sortir de sa communauté ultra-orthodoxe en lui offrant une assistance personnalisée dans l’enseignement supérieur, le service militaire et l’emploi. Au cœur de ce projet se trouve l’idée du grand potentiel que possèdent les anciens haredi, de la contribution qu’ils peuvent apporter à la société israélienne et de la nécessité de leur offrir des chances égales à celles de leurs pairs.

Une moto pour la liberté

Esterina Trachtenberg, une ancienne haredi qui a grandi à Jérusalem, fait également partie des fondateurs de Out for Change. « J’avais l’impression de ne pas faire partie de ce monde, je me posais des questions et je souffrais – raconte-t-elle -. Je suis la deuxième de 12 enfants et j’étais donc constamment sous pression, parce que je devais aider, je devais nettoyer, être avec mes frères, être une mère pour eux parfois. » Esterina, qui à l’époque ne s’appelait qu’Esther, a appris à lire à l’âge de quatre ans. « J’ai un souvenir flou de moi-même – poursuit-elle -. A la maison, nous n’avions que des livres religieux et un jour, je suis allée à la bibliothèque. J’y ai rencontré la première personne qui s’est occupée de moi : une bibliothécaire de la ville. Elle a été la première à m’ouvrir les portes de la connaissance. Elle me mettait de côté les derniers livres de Harry Potter pour que je puisse les avoir en premier, mais mes parents et moi nous disputions toujours parce qu’ils ne voulaient pas que je lise des livres de science et de fantasy.

C’est précisément l’intérêt pour le monde scientifique qui a conduit Esterina à se porter volontaire dans le Magen David Adom (la version israélienne de la Croix-Rouge). Le tournant vient de sa décision de suivre des cours pour combler les lacunes scolaires et passer le baccalauréat, qui ne fait pas partie du cursus des écoles ultra-orthodoxes. « Ma famille m’a dit que si je voulais quitter mon école religieuse, je devrais quitter la maison – poursuit Esterina -. J’avais 16 ans et pour subvenir à mes besoins, j’ai commencé à travailler dans une maison pour personnes handicapées. Ensuite, je suis rentrée en école d’infirmières et plus tard, j’ai eu une expérience de bénévolat à l’étranger, qui m’a beaucoup changée. J’ai réalisé qu’il y avait des millions et des millions de personnes dans le monde qui étaient différentes de moi ». Après un master en Israël et deux ans à Cambridge, Esterina est maintenant chercheuse en neurosciences à l’université de Tel Aviv, collabore avec un site de vulgarisation scientifique et est bénévole pour Out for Change.

« Lorsque des ultra-orthodoxes quittent la communauté où ils sont nées, il est très important de tenir compte de leur background  personnel – explique Esterina – Mes parents, par exemple, ont émigré de Russie avant ma naissance. Les nouveaux religieux sont souvent des outsiders et veulent être « les meilleurs » parmi les observateurs. Ils souffrent généralement parce qu’ils ont une langue et une culture différentes et parce qu’ils ont peur de ce que leurs voisins pourraient dire à leur sujet ». Le voyage pour quitter la communauté ultra-orthodoxe a donc été très difficile, également en raison des origines russes et de la mentalité familiale, d’après Esterina.

« Enfant, je rêvais d’une bonne formation et d’une moto, comme s’il s’agissait de liberté. Aujourd’hui, j’en suis à ma septième moto et quand je pense à la vie que j’ai, ce n’était même pas imaginable pour moi ». Les relations familiales restent tendues et ce n’est que pendant cette période de Covid-19 qu’un de ses frères l’a contactée pour lui demander de lui expliquer comment s’opérait la contagion. « Pour l’instant, en famille, je veux rester « sur la touche », cela me va bien comme ça ».

« Nous aussi, nous sommes Israéliens »

Elhanan Knopf, 26 ans, lui, entretient toujours de bonnes relations avec ses parents, malgré les difficultés. « Mes parents, après la déception, essaient doucement de comprendre mon parcours. » Elhanan a quitté il y a trois ans sa vie de Yeshivish ultra-orthodoxe (ou même de Litvish, une communauté qui met l’accent sur les aspects intellectuels de la vie juive et l’étude de la Torah pour les hommes). « Je suis le neuvième de 11 enfants et j’ai un jumeau – raconte-t-il -. Dès l’âge de 19 ans, mon frère jumeau et moi sommes allés vivre dans une yeshiva (école juive pour l’étude du Talmud et de la Torah). Lorsque vous fréquentez ce type d’école, votre parcours est très clair et vous n’avez pas à réfléchir à ce que vous allez faire ». Elhanan et son frère étudiaient la Torah de 8h du matin à minuit, sans place possible pour aucune autre activité. Jusqu’au jour où ils ont décidé que le moment était venu de découvrir tout ce qui n’était pas enseigné dans les écoles religieuses et de se préparer au baccalauréat. « Nous avons donc parlé à nos parents et ils ont accepté, tant que nous restions ultra-orthodoxes – explique Elhanan -. Nous devions apprendre en 10 mois tout ce que l’on apprend en 12 années d’école. Entre-temps, le chef de la yeshiva nous a dit que nous ne pouvions plus vivre là. Cela a été le point de rupture pour les jumeaux.

« Quand j’ai réalisé qu’il y avait autant à apprendre, cela a été très frustrant et j’étais en colère contre ma famille, mes parents, la société d’où je venais. Ce fut un choc – confie Elhanan -la Torah est un lourd fardeau, du matin au soir. Vous devez toujours savoir ce qu’il faut faire. Mais cela pesait trop lourd sur mes épaules, alors j’ai décidé de m’en libérer ».

Après avoir terminé ses examens, Elhanan a voulu s’engager dans l’armée : « Je voulais faire cela pour montrer que je me sentais partie intégrante de la société israélienne, que lorsque vous êtes ultra-orthodoxe, c’est comme si on vous disait constamment : « Vous n’êtes pas des nôtres ». Beaucoup pensent que la vie d’une personne ultra-orthodoxe doit seulement se passer dans la yeshiva et ne doit être liée en aucune façon à celle des autres. Mais nous aussi, nous sommes citoyens israéliens et nous voulons avoir le sentiment que nous appartenons à cette communauté ». Malgré la déception d’avoir servi aux cuisines pendant deux ans, ce fut aussi une période importante : « Quelques mois après mon recrutement, j’ai décidé d’enlever la kippa, d’être moi-même et d’essayer de comprendre ce que je voulais faire de ma vie. Cela a été un lent processus qui m’a amené à me transformer ». Aujourd’hui, Elhanan porte un T-shirt rayé, et vit avec son frère jumeau dans un appartement. Il a travaillé dans le domaine de l’hydrothérapie et exerce plusieurs emplois pour subvenir à ses besoins.

« Après l’armée, j’ai voulu m’inscrire à l’université, mais je n’avais pas encore réussi mon examen de mathématiques. C’est pourquoi je me suis tournée vers Out for Change, où j’ai trouvé un volontaire qui m’a donné des cours particuliers ». Il aurait voulu faire des études de pharmacie comme sa mère, mais ses notes n’étaient pas suffisantes pour pouvoir s’inscrire à ces études. La prochaine étape consistera donc à passer un test universitaire pour savoir dans quelle faculté il pourra étudier. « J’ai l’impression d’essayer d’abattre un mur après l’autre. Quand je crois qu’il me reste un dernier défi à relever, je me retrouve face à un autre défi et encore un autre – affirme Elhanan – mais petit à petit, j’y arrive.

 


TSM 655

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