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Ramleh: Israël dans un timbre-poste

Cécile Lemoine
23 janvier 2026
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Avec son histoire millénaire, ses 22 % d’habitants arabes, ses églises, ses mosquées et ses synagogues, Ramleh, située entre Jérusalem et Tel-Aviv, est le miroir miniature des évolutions de la société israélienne.


« Ramleh, ville du monde.” Le slogan, bricolé par la municipalité, fait rire doucement les Israéliens. Il fallait bien souligner la grande diversité et la longue histoire de la ville. Mais on ne fait pas plus israélien que Ramleh.

Il faut voir pour comprendre. Qu’à cela ne tienne, la sœur Muna Totah, directrice de l’école Saint-Joseph, nous embarque en voiture pour un petit tour commenté. Située à mi-chemin entre Jérusalem et Tel-Aviv, Ramleh est l’une des cinq villes dites “mixtes” d’Israël. Ses 80 000 habitants sont à 78 % juifs et à 22 % arabes. Un ratio identique à celui du pays.

Ville d’accueil de nombreux nouveaux “olim” (juifs qui font leur aliyah), on y entend toutes les langues : beaucoup de mizrahim (juifs des pays arabes) s’y sont installés dans les années 1950, rejoints après 1990 par des juifs venus de l’ex-URSS, d’Éthiopie… “J’ai été choquée quand j’ai entendu des juifs parler arabe sur le marché”, raconte sœur Muna, arrivée en 2016 de Ramallah, en Cisjordanie occupée.

Marché couvert – Un microcosme aux dimensions de toutes les réalités israéliennes. ©Yossi Aloni/Flash90

La grande allée du marché couvert est le reflet de cette diversité, avec ses spécialités séfarades, yéménites… La minorité arabe est quant à elle essentiellement musulmane, avec une petite communauté de 4 000 chrétiens. Parmi eux, 2 000 grecs-orthodoxes, 1 500 latins, 300 melkites, 50 maronites et quelques anglicans et arméniens.

Marquée par l’histoire

Les trois religions cohabitent, et Ramleh le raconte fièrement sur une fresque peinte sur un des murs de la ville. Une étoile de David, une croix et un croissant de lune surplombent une représentation des monuments phares de la cité : la tour blanche et le bassin des Arches, vestiges de la fondation de la ville par les Omeyyades en 716.

Construite au carrefour stratégique des routes Jérusalem-port de Jaffa, et Égypte-Damas, la ville sert de capitale administrative régionale, remplaçant Césarée. Elle reste un lieu de passage prospère jusqu’à l’époque des Croisades, puis décline sous les Ottomans. Les franciscains y installent une hôtellerie en 1296 pour accueillir les téméraires qui se lancent dans l’expérience du pèlerinage depuis l’Europe.

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Avec ses trois écoles (parmi les plus réputées de la ville) et ses trois églises, la communauté chrétienne assume aujourd’hui une présence discrète mais fort active. Les clochers se découpent dans le paysage parfois proche de l’insalubrité du “ghetto”. Un nom hérité de la Nakba qui désigne le quartier de la vieille ville de Ramleh où ont été parqués, derrière des barbelés, les 700 Palestiniens qui n’ont pas fui lors de l’opération israélienne “Danny” de juillet 1948.

Vue sur Ramleh depuis les toits de l’école Terra Sancta ©MAB/TSM

Le centre-ville est marqué par l’usure. Façades défraîchies, bâtiments délabrés, terrains laissés vagues… Les populations arabes et de nouveaux immigrants sont considérées comme “à promouvoir” par l’État. Comprendre : pauvres. Selon le CBS et la Cour des comptes israélienne, Ramleh est classée au niveau 4 sur 10 de l’échelle socio-économique nationale (10 = très favorisé).

Michael Vidal, le maire Likoud actuel, a été élu en 2017 avec un discours axé sur la sécurité, le renouvellement urbain et l’attractivité, et aime se présenter comme l’homme de la “renaissance de Ramleh”. Grâce à lui, la ville est désormais dotée de larges couloirs réservés aux bus – “Mais il n’y a pas de bus”, note sœur Muna au volant de son utilitaire — et surtout, la ville s’est développée vers l’ouest. Un quartier entier, fait d’une cinquantaine de tours d’habitation, de petits commerces et d’écoles est sorti de terre ces dernières années, attirant les familles des classes moyennes. La ville reste globalement populaire, même dans les quartiers les plus neufs.

Le poids de la criminalité

Derrière le vernis de la diversité et de la coexistence vendue avec le slogan “Ramleh, ville du monde” se cache une réalité plus complexe. En mai 2021, la ville a été l’un des grands foyers de violence intercommunautaire. Juifs et arabes se sont ouvertement affrontés sur fond de tension à Gaza et d’éviction de Palestiniens à Sheikh Jarrah (Jérusalem). Lynchages, vandalisation de lieux de culte, saccage de magasins ont soulevé les limites d’un vivre-ensemble à deux vitesses dans les villes mixtes, où les populations arabes sont souvent négligées.

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À Ramleh, de profonds problèmes de criminalité se nourrissent de cette pauvreté et du vide laissé par l’État. Dans la cartographie du crime organisé en Israël, l’une des familles arabes les plus puissantes est le clan Jarawish, basé précisément à Ramleh. L’entrée de leur quartier est physiquement délimitée par deux blocs de béton rouge. Comme un avertissement. Sœur Muna opère un demi-tour juste avant. Les histoires sanglantes de cette famille, impliquée dans les trafics de drogues, d’armes, et de prêt d’argent sur le marché noir, laissent une peur indélébile chez les habitants de la ville.

L’empreinte de la mafia – 12 septembre 2024, la violence mafieuse se solde par une explosion à la bombe à une centaine de mètres de l’église latine de Ramleh © Avshalom Sassoni/Flash90

En 2024, les règlements de compte, fusillades et explosions de voitures ont provoqué la mort de 16 personnes, dont des enfants, à Ramleh et de 17 autres dans la ville voisine de Lod, selon un rapport de l’ONG Abraham Initiative publié en octobre 2025. Ce sont les deux villes les plus touchées par un problème qui ne cesse d’empirer, faute de politique publique. Au total, 230 arabes israéliens ont été tués en Israël en 2024, un record. L’organisation dénonce régulièrement l’inaction de la police et de l’État : “Plutôt que d’augmenter leurs efforts, on a vu les administrations diminuer la part du budget alloué à la société arabe et à la lutte contre la criminalité”, fustige l’ONG Abraham Initiative dans un rapport.

Mixité, intégration, pauvreté, violence, développement… Ramleh condense les grandes problématiques de la société israélienne. Laboratoire au format poche, elle permet de comprendre ce qui se joue dans ce pays en mouvement perpétuel. Pour le meilleur et pour le pire.