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Les travaux de la grotte de la Nativité ont commencé

Par Marie-Armelle Beaulieu
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Visite - Pour le custode de Terre Sainte, cette visite symbolise bien le travail accompli en commun par les Églises afin d‘entretenir ce patrimoine de la chrétienté. ©Francesco Guaraldi/CTS

Prévus pour durer huit mois, les travaux dans la grotte de la Nativité ont commencé. Pourquoi étaient-ils nécessaires, en quoi vont-ils consister ? Alors que les Églises sont encore bien discrètes sur le sujet, il n’est pas interdit de regarder l’état de la grotte et d’avancer quelques hypothèses.


Que les pèlerins ne s’inquiètent pas : l’accès à l’étoile de la Nativité et au lieu de la crèche est toujours possible. Mais l’aspect de la grotte leur réserve une surprise. Durant le temps des travaux, elle a été mise à nu. Les tentures, les étoffes et éléments décoratifs, tableaux et autres icônes, ont été démontés par chacune des communautés selon ses droits et usages. La grotte, d’ordinaire saturée de tissus, de lampes, d’ornements, se révèle dans un état qu’elle n’a probablement pas connu depuis au moins mille ans. Fin janvier, cela donna lieu à des photos surprenantes. La « cave » la plus visitée du christianisme apparaissait plus que jamais pour ce qu’elle est devenue, un espace sale, sombre et marqué par le temps.

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Il en était de même pour la basilique supérieure avant que les Églises ne décident de sa restauration. On n’en attend pas moins des travaux qui viennent de commencer, d’autant que le chantier a été confié à la même entreprise italienne Piacenti, garantissant ainsi une continuité de méthode et de savoir-faire.

Nouvel angle – Depuis l’étoile  de la Nativité,  la grotte avant d’être dépouillée de ses ornements. ©Nadim Asfour/CTS

Ce qui devrait être restauré

Les raisons de la restauration sautent aux yeux pour quiconque connaît la grotte. Elle est noire, chargée de la suie des lampes à huile qui y brûlent sans interruption depuis des siècles, et de celle des incendies. Le dernier date de mai 2014. À cela s’ajoute l’usure d’un espace minuscule, de forme à peu près rectangulaire (12,30 x 3,50 m), traversé par des millions de pèlerins.

Attirés par l’étoile à 14 branches, les pèlerins sont peu enclins à lever les yeux au ciel. S’ils le faisaient, ils constateraient que le plafond devrait faire l’objet d’un nettoyage en profondeur pour retirer les couches de suie, mais aussi pour s’assurer de la stabilité de la roche et de la maçonnerie. Si la voûte retrouve une teinte plus claire, l’effet sera immédiat : une grotte un peu moins sombre et à l’aspect moins délabré.

Bout de France

S’agissant des parois latérales en marbre, au minimum, elles devraient bénéficier d’un grand nettoyage. Seront-elles remplacées ? Seront-elles démontées pour s’assurer de la solidité des murs qu’elles recouvrent ? Les scientifiques disposent d’outils qui pourraient le déterminer. Probablement des études seront-elles conduites pour découvrir la provenance des marbres et peut-être estimer la date de leur mise en place.

Qu’adviendra-t-il de la tenture ignifugée, offerte en 1874 par le président français Mac Mahon ? Elle fait aujourd’hui pâle figure et semble plus menaçante que protectrice.

Voir les vidéo de la série → Bethléem back in Time (en français)

Quand les groupes se pressent et se suivent, leur intérêt se porte peu sur la qualité du pavement de la grotte. Les plaques de marbre qui le constituent pourraient remonter au VIe siècle. On comprend mieux qu’en dépit de son épaisseur il montre aujourd’hui des signes d’usure au point même d’être percé à l’endroit où repose la pointe des chaussures des pèlerins agenouillés devant l’étoile.

Noir c’est noir – D’après Giammarco Piacenti, Président de Piacenti Spa  qui conduit les travaux, les principales difficultés sont liées aux dépôts de carbone laissés par les lampes à huile, qui provoquent des noircissements. © Photos Francesco Guaraldi/CTS

Le chantier devrait également toucher les points liturgiques : les autels liés à la naissance et à la mangeoire nécessitant également consolidation et nettoyage. L’étoile à 14 branches sera-t-elle changée ? C’est un sujet plus épineux qu’il n’en a l’air.

Les deux escaliers d’accès – entrée et sortie – devraient eux faire l’objet d’une restauration, à la fois pour la conservation et pour la sécurité. Le communiqué des Églises, qui annonçait fin janvier le début des travaux, mentionnait d’ailleurs des “mesures de renforcement technique dans des sections adjacentes”, signe que le chantier ne restera pas strictement limité aux quelques dizaines de mètres carrés de la grotte, mais touchera des zones de liaison, d’appui, ou de circulation.

Si l’on en croit le travail mené lors de la restauration de la partie supérieure de la basilique, le travail pourrait chercher à restaurer sans transformer, et sécuriser sans « muséifier » un lieu destiné à voir passer des foules, qui est aussi un lieu de culte vivant.

On peut s’attendre également à ce que l’entreprise Piacenti documente ce qui pourra l’être de la morphologie ancienne du lieu pour une meilleure compréhension de l’accès originel à la grotte avant les grands et successifs réaménagements de la basilique. En revanche, aucun archéologue ne devrait être associé aux travaux, lesquels sont prévus pour durer huit mois. Mais les retards, dans tous les chantiers entrepris par les Églises ces dernières années, invitent à la prudence.

Un lieu documenté très tôt

La grotte de la Nativité est un lieu chargé de mémoire. Cela explique la prudence des Églises qui en partagent la propriété et l’usage au moment de faire état d’un accord.

S’agissant de l’historicité du lieu, les Évangiles sont sobres : Matthieu situe la naissance “à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode” ; Luc mentionne la mangeoire faute de place à l’hôtellerie. Le lien explicite avec une grotte n’y est pas formulé, mais la tradition se fixe très tôt.

Au IIe siècle saint Justin, martyr, affirme que Joseph et Marie auraient occupé “une grotte très près de Bethléem” et que Marie y aurait mis au monde Jésus. Vers le IIIᵉ siècle, Origène écrit que la vénération attachée au lieu est suffisamment établie pour que même des non-chrétiens, “dans ces parages”, connaissent la grotte et la crèche montrées aux visiteurs. La mémoire de Bethléem n’est donc pas une construction tardive : elle s’enracine très tôt dans une géographie de pèlerinage.

Le site a aussi traversé des phases de profanation et de reconquête. Saint Jérôme, installé à Bethléem à partir de 384, évoque un lieu autrefois obscurci et détourné sous Hadrien, puis redevenu un sanctuaire de prière. Il parle d’un espace exigu, presque un “trou”, et mentionne les prières des fidèles dans des cavités voisines. Cette réalité est essentielle : la grotte de la Nativité ne se comprend pas isolément, mais comme le noyau d’un réseau de grottes et d’anciennes citernes sous et autour du complexe.

Re-Découverte – Dans la niche au-dessus de l’étoile, on distingue des restes de mosaïques qui seront restaurées et interprétées. © Photos Francesco Guaraldi/CTS

La basilique elle-même devient très tôt un écrin monumental. Les témoins anciens situent la grotte sous l’église constantinienne ; la basilique est consacrée en 339. Incendiée puis détruite en 529, elle est reconstruite en 565 par l’empereur Justinien, qui lui donne sa structure actuelle.

La circulation interne évolue un peu plus tard : d’un seul accès ancien, on passe à deux escaliers entre le VIᵉ et le IXᵉ siècle – une fourchette envisagée grâce aux témoignages des pèlerins – afin de fluidifier le mouvement des pèlerins.
La grotte prend alors cette forme durable : un espace rectangulaire, structuré par ses points liturgiques, et “pris” dans l’architecture supérieure.

C’est précisément cette continuité — IIᵉ siècle, IVᵉ siècle, VIe et croisée, malgré incendies, séismes, restaurations partielles — qui donne au chantier actuel son poids : on n’intervient pas sur un décor, mais sur un lieu où chaque strate matérielle est aussi une strate d’Histoire. Si la grotte apparaît aujourd’hui mise à nu, c’est peut-être la meilleure image de ce qui se joue : retrouver un équilibre entre la conservation, la sécurité, et la fidélité à un lieu qui a traversé près de deux millénaires et annonce toujours la naissance d’un Dieu qui s’est fait homme pour le Salut du monde.

Dernière mise à jour: 19/03/2026 22:54