Des clés pour comprendre l’actualité du Moyen-Orient

Réfractaires aux images et aux chiffres

Marie-Armelle Beaulieu
16 mai 2026
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Marie-Caroline et Pierre Lecaulle regorgent d’anecdotes quand ils parlent de leurs visites aux communautés du Nord Israël (voir page 42). Ainsi expliquent-ils qu’à Maghar, les chrétiens n’aiment pas être photographiés. Pourquoi ? Parce que la population de la ville est druze à 60 % et que les Druzes n’aiment pas être photographiés. Religion ésotérique, réservée aux initiés, les uqqal, la communauté valorise la réserve et la protection de l’identité. Ce n’est pas pour rien que les dignitaires druzes étaient surnommés “maîtres du secret”.
C’est à se demander si cela n’a pas déteint sur l’ensemble de la communauté chrétienne du nord d’Israël. À défaut de pouvoir s’y rendre en temps de guerre, on pouvait espérer trouver sur les réseaux sociaux des photos. J’ai utilisé tous les stratagèmes habituels, faisant des recherches avec des mots clés en arabe… pour un résultat quasi nul.
Comment était-ce possible ? L’intérêt de se poser des questions c’est qu’on peut éventuellement y apporter des réponses.
À force de travailler sur ces chrétiens de Galilée, il m’a semblé que la raison pour laquelle ils ne photographient pas chacun des évènements du quotidien, c’est parce qu’ils sont pour eux des non-événements. Ça fait 2000 ans qu’ils sont sur ce coin de terre, qu’ils sont baptisés, qu’ils se marient, qu’ils sont enterrés, qu’ils célèbrent Noël et Pâques.
Être chrétien en Galilée, loin des lieux saints, est aussi banal à leurs yeux que de l’être à Bailleul, à Vieux-Boucau-les-Bains, à Saint-Félix de Villadeix ou Ancy-le-Franc.
Et n’en déplaise à la rédaction, c’est plutôt un signe de bonne santé spirituelle.
Il y a autre chose à quoi les chrétiens de Galilée sont réfractaires, c’est aux chiffres. Certes, grâce au Bureau Central des statistiques israélien, on a une idée assez précise du nombre de chrétiens par districts.
Mais voilà, pour être peu nombreux, la diversité des rites et confessions rend leur comptage particulièrement complexe.
Dès que l’on cherche à savoir combien sont les orthodoxes, les melkites ou les latins, les certitudes disparaissent.
Aucune statistique publique ne répartit la population chrétienne par Églises. Les chiffres avancés proviennent donc d’estimations, souvent issues des institutions
ecclésiales elles-mêmes, ou de travaux académiques partiels. Or ces sources ne reposent ni sur les mêmes critères ni sur les mêmes paramètres.
Deux grandes Églises dominent toutefois clairement parmi les chrétiens arabes du nord : l’Église grecque-orthodoxe et l’Église grecque-catholique melkite. Leur poids respectif est difficile à établir avec précision. Les spécialistes s’accordent généralement sur un équilibre assez serré entre les deux, avec un léger avantage souvent attribué aux orthodoxes. Mais sur le terrain, notamment en Galilée, la forte visibilité des melkites – à Nazareth ou en Galilée centrale – peut donner l’impression inverse.
Les autres communautés restent plus modestes : latins, maronites, arméniens ou protestants forment un ensemble minoritaire mais bien implanté, surtout dans les grandes villes.
Ce flou statistique dit quelque chose de plus profond : l’identité chrétienne en Israël ne se laisse pas enfermer dans des catégories simples. Entre Histoire, migrations, appartenances liturgiques et réalités locales, les chiffres résistent à toute simplification.