
Pertes humaines, blessés devenus invalides, coûts économiques directs et indirects, atteintes à la santé mentale, hausse de l’émigration des moins de 40 ans les plus diplômés, dégradation de la démocratie. Les guerres déclenchées par Israël avec les États-Unis présentent leur facture. Et celle-ci est lourde, y compris pour l’État hébreu.
Les corps des quatre membres d’une famille, extraits des décombres le 6 avril après qu’un missile iranien a frappé de plein fouet leur immeuble à Haïfa, ont porté à 26 le nombre d’Israéliens morts depuis le début de l’attaque contre l’Iran, tandis que les blessés sont plus de 7 000. Mais dans ce conflit, une nouvelle fois asymétrique, déclenché par Israël contre l’Iran et le Hezbollah le 28 février dernier, on compte au moins 2 076 morts et plus de 26 500 blessés en Iran, parmi lesquels environ 4 000 femmes et 1 621 enfants ; au Liban, 1 497 morts et 4 739 blessés ; en Irak, 139 morts et des centaines de blessés, auxquels s’ajoutent plusieurs dizaines de morts et de blessés en Irak, en Syrie, au Qatar et à Bahreïn. Sans parler des plus de 72 000 morts dans la bande de Gaza — au moins 75 000 selon d’autres sources —, où plus de 700 Palestiniens ont été tués depuis le début de la trêve, le 10 octobre, et où les chiffres de la catastrophe vécue par les survivants sont effarants : des sources sanitaires font état de 60 000 adultes mutilés et d’au moins 4 000 enfants amputés d’au moins un membre.
Le week-end dernier, l’édition en hébreu du quotidien économique israélien Calcalist a publié un rapport selon lequel, au cours de ces 40 jours de guerre, Israël a supporté des coûts de 47 milliards de shekels, soit environ 13 milliards d’euros. Le ministère israélien de la Défense a demandé 39 milliards de shekels supplémentaires, soit environ 10 milliards d’euros, pour couvrir les dépenses militaires : un montant appelé à augmenter avec la poursuite des combats et l’aggravation de leurs conséquences économiques.
Sur le front civil, le journal a indiqué que plus de 26 000 demandes d’indemnisation avaient été déposées pour des dégâts causés par les missiles, estimés entre 1 et 1,5 milliard de shekels, soit entre 276 et 414 millions d’euros. La charge la plus lourde provient toutefois d’un plan d’indemnisation des entreprises et des travailleurs, estimé entre 6,5 et 7 milliards de shekels, soit environ 2 milliards d’euros. Le rapport ajoute qu’il faudrait également l’équivalent de 138 millions d’euros pour prendre en charge les salariés placés en congé sans solde.
97 milliards d’euros engloutis dans la guerre à Gaza
Mais ces chiffres ne sont que la partie émergée de l’iceberg des coûts d’un conflit régional qui a drainé des ressources dans des proportions paraissant de plus en plus insoutenables à long terme pour Israël, n’en déplaise à ceux qui se vantent que la 26ᵉ économie mondiale puisse absorber de tels fardeaux. Selon les estimations diffusées par la Banque d’Israël, pour la seule guerre contre le Hamas dans la bande de Gaza, le coût de la riposte disproportionnée de l’armée israélienne a atteint 352 milliards de shekels, soit près de 97 milliards d’euros : pratiquement un cinquième de l’ensemble du PIB israélien en 2025. L’économiste militaire Gil Pinchas l’a qualifiée de « guerre la plus longue et la plus coûteuse de l’histoire d’Israël ». Il a indiqué qu’en janvier 2026, elle avait coûté quelque 300 millions de shekels par jour, soit plus de 82 millions d’euros, et que ce montant ne reflétait, de toute façon, que les coûts directs de l’armée, sans inclure les coûts indirects liés à la perte de productivité et aux chocs subis par les chaînes d’approvisionnement. La Banque centrale israélienne estime que chaque réserviste mobilisé représente une perte d’environ 38 000 shekels par mois — un peu plus de 10 000 euros — en termes de production économique. Des coûts appelés à s’envoler puisque, avec l’attaque contre l’Iran, le ministère de la Défense a rappelé 100 000 réservistes supplémentaires.
Avec la paix, le revenu par habitant augmenterait de 30 %
Rien de nouveau sous le soleil pour certains des économistes israéliens les plus reconnus. Dans son livre The Israeli Economy: A Story of Success and Costs (Princeton University Press, 2021), un best-seller dans le monde anglophone mais ignoré par la presse en hébreu, l’économiste de l’Université hébraïque de Jérusalem Yosef Zeira a condensé des décennies de recherches, menées notamment en tant que membre du conseil d’administration de l’Aix Group. Ce groupe de réflexion indépendant, composé d’économistes israéliens, palestiniens et internationaux, étudie les conséquences économiques du conflit et les bénéfices qu’Israël et la région pourraient tirer du lancement d’un processus de paix. On sait que l’occupation des Territoires palestiniens génère des profits considérables, provenant notamment de l’expansion de l’économie israélienne en Cisjordanie, du contrôle de ses ressources naturelles, dont l’eau, du recours aux Palestiniens de Cisjordanie comme main-d’œuvre bon marché en Israël et, bien sûr, du développement d’industries militaires produisant les moyens de maintenir l’occupation. Pourtant, Zeira démontre, chiffres à l’appui, que ces profits sont faibles en comparaison des coûts supportés par la société israélienne du fait de la poursuite du conflit, et au regard des gains potentiels qu’un accord avec les Palestiniens permettrait d’obtenir.
En raison du conflit, le niveau de risque pour les investisseurs est en effet très élevé en Israël : l’incertitude freine les investissements et, par conséquent, l’intensité capitalistique est faible par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE. Après des décennies de recherches universitaires, Zeira démontre que « si nous trouvions une solution politique au conflit et réduisions le service militaire de trois ans à un an, les jeunes entreraient plus tôt sur le marché du travail, ce qui accroîtrait le capital humain et la production de 4 % : avec l’augmentation des investissements et de l’accumulation de capital, nous obtiendrions une hausse du revenu par habitant d’au moins 30 % ». Ces données sont peu connues, mais même le ministère israélien de la Défense s’appuie sur ces recherches pour élaborer ses propositions de réduction du service militaire obligatoire.
Deux peuples traumatisés
Il y a ensuite les coûts sanitaires. On sait à quel point la vie des Israéliens et des Palestiniens est entièrement conditionnée par ce conflit qui se prolonge depuis 80 ans, avec des conséquences considérables sur la santé mentale, liées au sentiment d’insécurité, de précarité et de stress permanent qu’il provoque. Dès avant le 7 octobre 2023, de nombreuses recherches avaient montré que la bande de Gaza — devenue depuis 2007 la plus grande prison à ciel ouvert du monde, dont personne ne pouvait sortir — et, ces dernières années, les Territoires palestiniens occupés également, comptaient parmi les plus fortes concentrations au monde d’enfants et d’adolescents souffrant de troubles psychiatriques, de phobies et de séquelles du conflit. Dans le même temps, les effets du conflit sur les militaires et les civils juifs restent trop peu connus, souvent censurés par la presse en hébreu elle-même : de nombreuses études ont indiqué qu’environ 20 % des citoyens israéliens présentent des symptômes de trouble de stress post-traumatique (Post-anxiety disorder ou Post Traumatic Stress Disorder, abrégé en PTSD, considéré comme l’un des troubles les plus difficiles à soigner), en raison des tensions permanentes liées à leur sécurité personnelle.
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Au cours des deux dernières années et demie, le taux de suicide parmi les soldats ayant participé aux combats dans la bande de Gaza a presque doublé — 22 suicides en 2025, le niveau le plus élevé des quinze dernières années —, tout comme le nombre de réservistes demandant à être démobilisés après les traumatismes vécus à Gaza. Depuis le début de la guerre contre l’Iran, les conseils d’experts se multiplient pour faire face au manque de sommeil provoqué par les alertes incessantes obligeant à descendre dans les abris, aux pertes de mémoire et à la consommation excessive de nourriture et d’alcool pour tenter de maîtriser l’anxiété.
Un solde migratoire également négatif en 2025
Un autre coût du conflit suscite l’inquiétude et apparaît, ce qui n’est pas un hasard, davantage dans les médias anglophones que dans ceux en hébreu : les 150 000 Israéliens — 82 400 en 2024 et 69 000 autres en 2025 — qui ont quitté le pays après le 7 octobre 2023. Un solde migratoire négatif pour la deuxième année consécutive, avec davantage d’Israéliens qui partent que de personnes qui arrivent, est un phénomène rare en Israël. Dans les entretiens de nombreux réservistes, il apparaît comme une conséquence directe du conflit, de l’instabilité politique et de règles d’engagement de plus en plus opaques et aux limites de la légitimité, à Gaza comme dans les Territoires occupés. Ce n’est pas un hasard si ceux qui émigrent ont moins de 40 ans, possèdent un niveau d’études moyen ou élevé et des profils professionnels dans les hautes technologies. Une perte nette de capital humain pour un pays qui s’est hissé au sommet des classements mondiaux précisément grâce à ses investissements dans l’éducation et les universités.
Le terrorisme juif, une menace existentielle pour Israël
Enfin, la violence des colons en Cisjordanie rend évidente la nécessité d’un changement de cap : pour les services de sécurité israéliens, le Shin Bet, leur agressivité et l’impunité qui leur est garantie constituent aujourd’hui la principale menace pour le maintien de l’État de droit en Israël. « Le terrorisme juif met en danger l’existence même d’Israël », écrivait à la fin de 2024 l’ancien chef du Shin Bet, Ronen Bar, évincé six mois plus tard par le Premier ministre Netanyahu. Aujourd’hui, alors que tous les regards sont tournés vers l’Iran et le Golfe, la violence des colons en Cisjordanie se déchaîne. Khirbet Humsa, Naplouse, Tulkarem : ce ne sont que les derniers lieux de pogroms perpétrés avec la complicité de l’armée et de confiscations de maisons de Palestiniens. « Israël, par l’intermédiaire des pillards juifs, poursuit l’expulsion progressive des Palestiniens de leurs terres et, ce faisant, pourrait se rendre coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité », pouvait-on lire le 8 mars 2026 dans un éditorial non signé du quotidien Haaretz, engageant donc sa direction. « Et tout cela se produit au lieu de remplir le devoir d’une puissance occupante de protéger les droits d’une population vivant sous occupation. »



