Palestiniens et Israéliens ont au moins une chose en commun : le climat. Aussi, depuis cinq ans, Myriam Darmoni Charbit organise-t-elle des rencontres entre citoyens juifs et arabes palestiniens d’Israël (1) autour du climat, au sein de l’association israélienne The Green Network. Une approche douce devenue indispensable, dans un pays polytraumatisé.
Depuis le 7-Octobre, cette Franco-Israélienne redouble d’efforts pour prouver que le vivre-ensemble reste possible.
En quoi consiste The Green Network, le Réseau vert ?
L’association Reshet yeruka rassemble des animateurs juifs et arabes, laïques et religieux, partout en Israël. L’idée est de créer un vivre-ensemble de proximité : réunir des voisins qui ne se rencontrent jamais, autour du climat. Le support varie : ateliers de cuisine ou de poésie, des fresques du climat, etc. On veille à l’équilibre entre les communautés, et surtout à la durée : six à dix rencontres au minimum. On ne se rencontre pas vraiment en une seule fois.
Pourquoi choisir de parler du climat, dans un contexte de guerre ?
J’ai longtemps travaillé sur le dialogue, en parlant directement du conflit. Ce qui était déjà difficile, est devenu presque impossible avec la guerre. Les gens sont à fleur de peau. Parler frontalement de Nakba ou de Shoah bloquerait tout. Le climat permet une approche plus douce, en partant d’une urgence commune, qui crée un objectif partagé. Certaines de nos rencontres commencent près d’une rivière, à écouter l’eau, les oiseaux. Ça apaise. Puis on se met à parler de la nature, à partir d’un poème ou du paysage. Et peu à peu, des paroles plus intimes surgissent.
Comment en êtes-vous arrivée au dialogue ?
Je suis tombée dedans très jeune. Quand je suis arrivée en Israël, il y a quarante-deux ans, j’avais seize ans. Dès mes premiers mois, quand j’apprenais l’hébreu à l’université hébraïque de Jérusalem, j’ai noué des amitiés avec des Palestiniens. Un an plus tard, je participais à mon premier groupe de dialogue. Puis je n’ai jamais vraiment arrêté — sauf pendant mon service militaire. Le dialogue fait partie de mon ADN.
Quel a été l’impact du 7-Octobre ?
Il a réveillé les peurs les plus profondes : la Shoah chez les juifs, la Nakba chez les Palestiniens. Les juifs israéliens qui me regardaient avant en se disant “elle est gentille, mais un peu naïve”, sont devenus bien plus critiques. On m’a dit : “Comment peux-tu parler de paix après ça ?” Moi je réponds : justement. On a vu ce qui arrive quand on cesse d’en parler.
Vous considérez-vous comme une militante pour la paix ?
Clairement. Au début, je croyais aux solutions politiques, qui passent par les urnes. Puis j’ai été découragée. Le dialogue s’est alors imposé comme une étape nécessaire pour se rencontrer, comprendre la souffrance de l’autre. Sans cela, aucune paix n’est possible.
Comment tenir, quand on travaille pour la paix dans un contexte aussi violent ?
C’est très dur, je ne suis pas naïve… D’ailleurs, aujourd’hui, la plupart des gens qui participent à nos ateliers sont déjà un peu motivés pour aller vers l’autre. Ce n’est donc pas forcément le public le plus important à convaincre. Mais c’est mieux que rien. Ce conflit est une tragédie entre deux peuples attachés à une même terre. Il faudra une solution négociée. Est-ce que ce sera une solution à deux États, ou une autre ? Ça je ne sais pas. Mais il faut continuer à se parler.
Doutez-vous parfois du vivre-ensemble ?
Jamais. J’ai vu trop souvent le dialogue fonctionner. Des gens, qui avaient peur les uns des autres, finir par se comprendre, voire par créer des liens profonds. Ma mission, c’est de créer cette proximité, qui permet la compassion dans un système qui fait tout pour qu’on n’ait plus aucune empathie les uns pour les autres.
Quel message adressez-vous à ceux qui désespèrent du dialogue ?
Comme d’autres, j’ai pensé à quitter Israël. Mais, le dialogue me donne l’énergie de rester. Quand ça marche, c’est presque magique. On croit être irréconciliables, puis on découvre qu’on se ressemble. Aujourd’hui, réussir, ce n’est pas résoudre le conflit. C’est apprendre à s’écouter et à se parler avec bienveillance.
L’engagement de Myriam Darmoni Charbit est un grain de sable dans un désert de dialogue. Il pourrait paraître dérisoire — si elle ne parvenait pas, avec un naturel désarmant, à vous convaincre qu’il est essentiel.
1. Le durcissement sécuritaire l’empêche désormais d’accueillir des Palestiniens de Cisjordanie.


