Frère Ibrahim, quelle est, selon vous, la mission première des écoles chrétiennes ?
La mission principale de toutes nos écoles est claire : éduquer à la paix. C’est vrai pour les écoles franciscaines, mais aussi pour celles du patriarcat grec-orthodoxe, des latins, des anglicans. Toutes poursuivent la même vocation. Ce sont, de plus, les écoles les plus anciennes du Moyen-Orient. À Bethléem, par exemple, notre école existe depuis 1598.
Vos écoles accueillent des élèves chrétiens et musulmans. En quoi cette cohabitation est-elle une expérience éducative spécifique en Terre Sainte ?
Les enfants entrent chez nous dès l’âge de 3 ans et restent souvent jusqu’à 18 ans. Pendant 15 ans, ils grandissent ensemble : chrétiens et musulmans, côte à côte. Cela crée une éducation très particulière, une éducation portée par l’Église, fondée sur la paix, le pardon et la coexistence.
Cette mixité existe aussi dans certaines écoles catholiques en Europe. Quelle est la différence ici ?
En Europe, les musulmans sont généralement minoritaires. Ici, ils sont majoritaires. Aujourd’hui, dans beaucoup de nos écoles, la majorité des élèves est musulmane. Et la demande est immense : pour 50 ou 55 places, nous recevons parfois plus de 500 candidatures. Tous veulent venir chez nous, notamment à cause du niveau académique.
Comment enseigne-t-on la paix à des enfants qui grandissent dans un contexte de guerre et de violence ?
C’est extrêmement difficile. Les enfants vivent cette réalité au quotidien et posent des questions très dures. Des enfants de 12 ans, musulmans comme chrétiens, nous demandent : “Où est Dieu ?” en voyant ce qui se passe à Gaza ou ailleurs. Nous n’avons pas toujours de réponses, mais nous essayons de les aider à comprendre, à ne pas sombrer dans la haine, à apprendre à vivre en paix.
L’éducation à la paix implique aussi de parler de l’“autre”. Que dites-vous des Israéliens et des juifs dans vos écoles ?
Nous insistons sur une chose essentielle : on ne peut pas généraliser. Tous les Israéliens ne sont pas pareils, et beaucoup veulent la paix. Jérusalem est une ville unique, où vivent chrétiens, musulmans et juifs. Nous apprenons aux enfants que la seule solution est de vivre ensemble, d’accepter l’autre, de pardonner. C’est difficile, mais nécessaire.
Vous avez parlé d’“enfants qui ont perdu le sourire”. Comment l’école peut-elle guérir ces blessures invisibles, surtout depuis le 7-Octobre ?
Il n’y a pas d’autre chemin que le pardon. Si nous continuons dans la haine, la violence et la vengeance, rien ne changera. Nous essayons de remplacer cette logique par le pardon et la paix. Après tant de victimes palestiniennes et israéliennes, nous disons : basta ! Assez de haine. La paix est la seule solution pour les trois religions.
Les enseignants eux-mêmes sont très éprouvés : checkpoints, permis, longues heures d’attente… Comment tiennent-ils ?
Oui, leurs cœurs sont blessés aussi. Cela a été un problème majeur, mais pour l’instant, les permis ont été accordés. Ces enseignants font des sacrifices énormes. En Cisjordanie, notamment autour de Bethléem, ce sont souvent les seuls à avoir encore un salaire depuis le début de la guerre. Ils font vivre leurs familles dans des conditions très dures.
Être enseignant aujourd’hui en Terre Sainte, est-ce encore un métier ou déjà une vocation ?
C’est une vocation. Une mission. C’est ce que nous rappelons aussi à nos enseignants : ce qu’ils font a un sens profond, humain comme spirituel.
En une phrase, que représentent les écoles de la Custodie pour l’avenir de la Terre Sainte ?
Nous essayons d’offrir aux jeunes un avenir meilleur que celui que nous avons vécu.
Un avenir ici, ou ailleurs ?
Ici, en Terre Sainte. La mission de la Custodie est précisément de permettre aux chrétiens de rester : par l’éducation, par le travail et par le logement. Nous avons 18 écoles, plus de 3 000 employés et des centaines d’appartements. Sans cela, il n’y aurait presque plus de chrétiens ici.
Pourtant, les départs se multiplient…
Oui. Depuis le début de la guerre, près de 200 familles chrétiennes ont quitté la région de Bethléem. À Jérusalem, il reste aujourd’hui moins de 7 000 chrétiens arabes. Avant 1948, la seule paroisse latine comptait près de 90 000 fidèles. C’est une réalité très dure.
Les écoles pèsent lourd dans le budget de la Custodie ?
En Cisjordanie, oui : elles représentent plus de 70 à 75 % des dépenses, notamment à Bethléem et Jéricho. En Israël, la situation est différente car l’État donne quelques subventions.


