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Le projet d’un nouvel espace vert suscite des protestations à Jérusalem-Est

Emma Mancini
28 novembre 2013
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Les quartiers palestiniens de Issawiya et At-Tur risquent de perdre des terres agricoles en faveur d'un nouveau projet d’espace vert de la ville de Jérusalem : le Parc national juif, sur les pentes du mont Scopus, au nord-est de la ville sainte. La nouvelle de ce projet fut accompagnée de l’annonce de création de 1500 nouveaux logements dans cette même zone.


(Jérusalem) – Les quartiers palestiniens de Issawiya et At-Tur risquent de perdre des terres agricoles en faveur d’un nouveau projet d’espace vert de la ville de Jérusalem : le Parc national juif, sur les pentes du mont Scopus, au nord-est de la ville sainte. La nouvelle de ce projet – que le journal israélien Haaretz décrit comme un outil visant à empêcher l’expansion naturelle des communautés arabes et qui ne prétend nullement protéger l’environnement -fut accompagnée de l’annonce de création de 1500 nouveaux logements dans la colonie de Ramat Shlomo, dans la même zone.

Illustration de la politique du gouvernement israélien, d’un côté il annule les plans de constructions de 20 000 maisons pour les colons de Cisjordanie, afin de faciliter les négociations de paix avec les Palestiniens ; de l’autre, il approuve de nouvelles mesures urbanistiques controversées à Jérusalem. Le ministère de l’Environnement lui-même a déclaré qu’il était opposé à la création du parc : le ministre Amir Peretz a demandé de réexaminer le projet et que les communautés palestiniennes de At-Tur et Issawiya soient conviées dans sa planification.

On craint que ce nouveau parc national juif affaiblisse davantage un processus de paix déjà fragile ; à plusieurs reprises, l’Autorité palestinienne a posé comme condition pour le dialogue le gel de l’expansion coloniale, requête réaffirmée par le Secrétaire d’État américain John Kerry.

Les plus inquiets sont les habitants de At-Tur et Issawiya, où les services publics sont rares et où les confiscations de terres se poursuivent sans relâche. Mohammed Abu Al Homos, membre du Comité de Suivi de Issawiya, créé il y a six ans pour soutenir la communauté palestinienne, quantifie les pertes subies par le village au cours des dernières décennies : «Avant 1967 et l’annexion de Jérusalem-Est à l’Etat d’Israël, notre village s’étendait sur 12 500 dunums de terres (12,5 kilomètres carrés – ndlr). Aujourd’hui, 45 ans plus tard, il n’en reste que 1300. Pour le nouveau parc, la municipalité a prévu la confiscation de 450 dunums appartenant à Issawiya et 360 à At- Tur. Ils nous ont enfermés dans un ghetto : à l’entrée d’Issawiya, la police (israélienne – ndlr) a installé des check points volants, empêchant quiconque d’entrer et de sortir, où nous sommes sujets à des contrôles continus, souvent suivis d’une arrestation».

En marchant dans les rues étroites d’Issawiya – enclavée entre une base militaire, l’hôpital Hadassah, l’Université hébraïque, la colonie israélienne de French Hill et le mur de séparation – on ne peut que constater les effets de ce cloisonnement sur ​​la vie quotidienne de la population. Les rues larges et éclairées, les ronds-points, les parterres de fleurs du campus de l’université et les quartiers israéliens à quelques mètres de là, tout disparaît pour laisser place à des maisons démolies, des rues étroites, peu de trottoirs et un manque de services patent, tels que la collecte des déchets, ou encore les transports publics.

Ra’ed Abu Taha Ria, membre du Comité de suivi de Issawiya, fut souvent impliqué dans des actes de résistance à la construction du parc national : « Il y a des manifestations et des affrontements avec la police israélienne chaque semaine – explique Raed – Des militants israéliens qui soutiennent notre lutte, ne serait-ce qu’à partir d’un point de vue juridique, participent également aux manifestations. Nous cherchons également à rencontrer le ministre de l’environnement Peretz et les membres arabes du Parlement israélien. Nous avons entendu parler du projet de construction d’un parc dans les médias israéliens, et nous avons immédiatement lancé une pétition auprès de la Haute Cour, pour que la Ville nous remette tous les documents traduits en arabe, afin de comprendre ce qui se passait. Mais il y a quelques mois, la Cour a rejeté la demande, puis nous avons dû nous-mêmes traduire tous les textes».

L’aire géographique menacée de confiscation est essentiellement agricole où ont été planté de maïs, haricots et lentilles. « La zone touchée fit déjà dans le passé l’objet d’expropriation pour la construction de la colonie de Ma’ale Adumim et de la route la reliant à Jérusalem. Ils ont confisqué près de 12 milliards de dunums (1200 hectares) de terre. De nombreux habitants d’Issawiya ont vu leurs terres divisées en deux parties, sans recevoir le moindre remboursement. Aujourd’hui encore, avec le projet du Parc national juif, la ville de Jérusalem ne prévoit aucune sorte de compensation, affirmant qu’il s’agit d’une saisie pour la protection de l’environnement, et donc le bien de la communauté locale ».

«L’objectif – poursuit Ra’ed – est d’empêcher l’expansion de notre village, de plus en peuplé : nous avons besoin de nouveaux espaces, mais nous sommes coincés entre les colonies israéliennes et les bases militaires. Il nous faut des écoles, des cliniques, des centres culturels, des terrains de jeux et de l’espace pour construire de nouvelles habitations ».

Mais Issawiya ne se résigne pas : tous les ménages du quartier disposent d’un représentant au sein du Comité populaire et deux avocats, Mohammed Dahle et Mohannad Jbra, ont été engagés pour poursuivre la bataille juridique contre la Ville. « Tout le monde dans le village prend part à la lutte – raconte Mustafa dit Rabab Al Safadi, directeur du Centre communautaire d’Issawiya – . Si nous cédons, notre quartier cessera d’exister. Pour cela, nous sommes prêts à en payer le prix: beaucoup de jeunes sont arrêtés par la police israélienne lors des manifestations ».

« Nous n’avons jamais reçu de communications officielles des autorités israéliennes – poursuit Rabab – Nous savions que quelque chose se tramait quand nous avons vu le début des travaux et surtout quand la presse a commencé à en parler. Dans le même temps, le premier ordre de démolition de certaines structures agricoles détenues par les résidents est tombé : ma famille s’est vue confisquer 70 dunums de terres pour la construction du parc. Nous n’avons perçu aucun remboursement, mais même si cela devait arriver, personne n’accepterait d’argent en échange de notre terre : il n’y a presque plus de parcelles agricoles à Issawiya, nous en avons perdu la quasi-totalité. Un paradoxe : ils disent construire le parc pour protéger l’environnement, et ils détruisent les terres agricoles ».

« Nous sommes très inquiets. Nous ne savons pas de quoi sera fait notre avenir. S’ils continuent à nous prendre des terres, le village sera condamné à disparaître, et de nombreux habitants seront obligés de partir parce qu’il n’y aura plus d’espace pour subvenir à la croissance naturelle de la population. On le voit lors des mariages : les jeunes se marient de plus en plus tard parce qu’ils n’ont pas d’endroit où construire leur maison ».

Selon des militants impliqués dans la bataille juridique contre le nouveau parc, l’objectif israélien est clair : utiliser le parc pour unir définitivement Jérusalem à la colonie de Ma’ale Adumim, rompant ainsi toute voie d’accès entre la ville sainte et la Cisjordanie. Cela empêcherait la continuité territoriale d’un futur État de Palestine.

«Par ce parc national – reprend Abu Al Homos – ils cherchent à établir un lien direct entre la Vieille Ville et le projet E1, un couloir entre Jérusalem et les colonies de Ma’ale Adumim. Cela entraînerait la mort d’Issawiya, en particulier du point de vue du développement économique et social. Avec la nouvelle vague de confiscations prévues, les agriculteurs vont perdre les quelques terres qui leur restent ; les résidents perdront des possibilités d’emploi (ce qui augmentera le taux de chômage déjà élevé) ainsi que de l’espace pour agrandir le village, qui manque d’écoles et de cliniques : de plus en plus d’enfants sont contraints de fréquenter des écoles loin d’Issawiya à cause du manque de salles de classe ».

C’est précisément pour cette raison qu’Issawiya s’était organisée, avec l’aide de l’association Bimkom, une ONG d’architectes et d’ingénieurs israéliens, pour travailler sur un plan de développement du quartier : « De 2004 à 2010, nous avons conçu une carte du village, en particulier dans la zone sud de ce qui est maintenant l’objectif de la ville de Jérusalem – explique Darwish Darwish, mukhtar de village (équivalence du maire élu par la communauté) – . Nous avons présenté le plan au maire et au comité de planification, mais en 2010, le conseil municipal a rejeté le plan, précisément parce que sur cette aire allait être construit le parc national. Ainsi, ils ont détruit la possibilité de redonner un peu de dignité à la communauté qui voulait utiliser cette zone pour de nouvelles écoles, des cliniques, des centres culturels ».

Pourtant Issawiya continue son combat contre un sort apparemment scellé : les 17 000 habitants palestiniens ont décidé rester sur leurs propres terres.

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