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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

L’oecuménisme de la souffrance

Frans Bouwen, M. Afr
5 novembre 2014
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Aujourd’hui, dans la diversité des confessions, des chrétiens meurent au Proche-Orient parce qu’ils sont chrétiens. De quoi interroger nos positions sur l’essentiel de l’œcuménisme.

Les violences qui s’abattent actuellement sur le Moyen-Orient touchent tout particulièrement les chrétiens qui vivent dans ces régions depuis les origines du christianisme. Ces mois-ci la situation s’est encore fortement aggravée, au point de mettre en danger la vie et l’avenir des communautés chrétiennes dans certains pays. Ces nouvelles dramatiques sont largement répercutées par les médias, chrétiens et autres. Certains n’hésitent pas à parler explicitement d’une persécution des chrétiens. Toutefois, avant de généraliser l’usage du terme “persécution” il importe de voir les souffrances des chrétiens dans le contexte plus large : les chrétiens ne sont pas les seuls à souffrir ; bien d’autres groupes, musulmans sunnites ou chiites selon les cas, yazidis, kurdes, etc. en sont également les victimes. Mais les chrétiens paient peut-être le prix le plus cher, en raison de leurs petits nombres et parce qu’ils sont les plus vulnérables : ils refusent de prendre les armes et de répondre à la violence par la violence. Dans le même temps, il faut aussi reconnaître qu’en certains cas des chrétiens sont tués explicitement parce qu’ils sont chrétiens et deviennent ainsi de véritables martyrs.

Dépasser les divergences

Ces violences et menaces ne font pas de distinction entre les chrétiens d’après leur appartenance ecclésiale : orthodoxes, catholiques ou protestants. La meilleure illustration en est le kidnapping des métropolites grec orthodoxe, Boulos Yazigi, et syriaque orthodoxe, Yuhanna Ibrahim, d’Alep, en avril 2013. Ensemble ils étaient partis négocier la libération de prêtres et de fidèles enlevés peu auparavant ; ensemble ils ont été enlevés, et depuis plus aucune nouvelle : sont-ils vivants ou morts ? Est venu s’y ajouter, trois mois plus tard et dans la même région, l’enlèvement du jésuite italien Paolo Dall’Oglio. Lui aussi intercédait pour libérer des personnes kidnappées, et de lui non plus il n’y a pas la moindre nouvelle. Ces trois ecclésiastiques appartiennent à trois Églises différentes qui ne sont pas en communion entre elles, mais ils sont unis dans la même souffrance et, peut-être, dans la même mort. Leur sort a reçu une grande publicité à travers les médias ; il convient de les voir comme les représentants des dizaines et peut-être centaines de chrétiens anonymes, appartenant à toutes les Églises, qui ont connu le même sort mais dont on ne parle pas.

Dans une interview au journal La Stampa, le pape François a déclaré : “Aujourd’hui il y a l’œcuménisme du sang. Dans certains pays, on tue les chrétiens parce qu’ils portent une croix ou ont une Bible, et avant de les tuer on ne leur demande pas s’ils sont anglicans, luthériens, catholiques ou orthodoxes. Les sangs sont mêlés. Pour ceux qui tuent nous sommes chrétiens. Unis dans le sang, même si, entre nous, nous ne parvenons pas encore à faire les pas nécessaires vers l’unité.” En recevant, en mai 2013, le patriarche copte orthodoxe Tawadros II, le pape dit :
“Il existe aussi un œcuménisme de la souffrance : de même que le sang des martyrs a été une semence de force et de fécondité pour l’Église, ainsi le partage des souffrances quotidiennes peut devenir un puissant instrument d’unité.”

Ces paroles méritent de retenir l’attention au moment où les dialogues théologiques en vue de l’unité semblent piétiner. Au lieu de dialoguer sur des questions théologiques parfois assez éloignées de la vie réelle – ou du moins en même temps que ces dialogues – ne faudrait-il pas plutôt essayer de faire la théologie de ce que les chrétiens appartenant à des Églises encore séparées vivent déjà en commun, avant tout ce don de la vie, le témoignage extrême du martyre. En donnant ensemble leur vie pour le Christ, ces chrétiens entrent ensemble dans la pleine réalité du mystère de la mort et de la résurrection du Christ, alors qu’ils ne sont pas encore capables de célébrer ensemble l’eucharistie, le signe sacramentel de ce mystère. Est-ce que cela ne devrait pas faire réfléchir ? Ou du moins donner une urgence nouvelle à toute recherche de la communion parfaite ? Ce défi vital, lancé aux théologiens et aux responsables des différentes traditions ecclésiales, pose d’une manière nouvelle le lien inséparable entre théologie et vie.

Jérusalem, 24 août 2014

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