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L’incroyable histoire de communauté catholique d’Arménie

Carlo Giorgi
27 juin 2016
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L’incroyable histoire de communauté catholique d’Arménie
Le nonce apostolique Mgr Claudio Gugerotti - Photo UKastiole CC BY-SA 3.0

Terrasanta.net a interviewé Mgr Claudio Gugerotti, nonce apostolique en Ukraine et expert de l’Eglise arménienne. Il revient sur la découverte de la communauté catholique d'Arménie en 1988.


 « Quinze années se sont écoulées depuis le dernier voyage d’un pape en Arménie : l’itinéraire qu’a suivi François est très similaire à celui pris par le pape Jean-Paul II en 2001. Mais ce qui a profondément changé, c’est qu’aujourd’hui la communauté catholique est organisée et a grandi, alors qu’à l’époque elle sortait à peine de la période soviétique… »

Mgr Claudio Gugerotti, aujourd’hui représentant du pape en Ukraine, a été nonce apostolique en Arménie, Géorgie et Azerbaïdjan de 2001 à 2011. Fin connaisseur de la réalité arménienne, il avait accompagné le pape Jean-Paul II lors de son pèlerinage en Arménie, en 2001, lors de la commémoration du 17ème centenaire de la conversion de l’Arménie au christianisme. Terrasanta.net lui a demandé comment l’Arménie a évolué ces dernières années et ce qu’attendent du pape François les catholiques arméniens.

« Jean-Paul II est allé en Arménie quelques années après la chute du régime communiste, dans un contexte qui lui était très familier. Aujourd’hui, François arrive à un moment où l’Union soviétique fait désormais partie de la mémoire. Mais le pays est confronté à d’autres défis majeurs : la grande pauvreté, l’émigration importante et l’exténuante question de la guerre du Haut-Karabakh… Mais dans l’ensemble, l’esprit œcuménique est demeuré intact depuis 2001. L’Eglise apostolique arménienne est historiquement la plus ouverte des Eglises orientales non catholiques à l’égard de l’Église catholique. De nombreux épisodes nous le confirment ».

Un exemple ?

Lorsque Jean-Paul II est décédé j’étais encore nonce en Arménie, le Catholicos, dénomination donnée au patriarche de l’Eglise apostolique arménienne, me dit : « Voulez-vous que fassions ensemble la célébration pour la mort de Jean-Paul II en la cathédrale ? ». Ainsi, il a célébré une messe dans la cathédrale arménienne apostolique d’Etchmiadzine à laquelle il m’a invité.  A l’issue de la messe, nous avons fait ensemble le bureau des condoléances. Puis il a invité tout le corps diplomatique arménien, et a reçu les condoléances assis sur son siège patriarcal. J’étais assis à ses côtés ; chaque membre du corps diplomatique après lui avoir adressé ses condoléances pour la mort du pape catholique, à lui non-patriarche catholique, est venu à moi qui suis le nonce.

Le voyage du pape François confirme cette grande amitié.

Exactement. Une amitié forte et ancienne. Lorsque Kerekin II, Catholicos de l’Eglise apostolique arménienne, a invité Jean-Paul II en Arménie, il a fait quelque chose qu’aucun autre patriarche orthodoxe n’avait fait avant lui. Il a accueilli le Pape et ce pour toute la durée de son voyage, dans sa maison.  Quand le Pape est arrivé, il a fait sa valise et est allé vivre dans une autre partie de sa résidence, laissant sa demeure à son hôte. Je me souviens du Catholicos entrant dans la pièce où se trouvait le Pape, ému de voir Jean-Paul II en train de lire son bréviaire avec la fenêtre ouverte et le regard fixé sur le mont Ararat. Cette année, François a été hébergé dans cette même maison par le même Karekin II.

En 2015, François a parlé du génocide arménien provoquant des fortes réactions politiques. Y a-t-il des mots ou des gestes que les arméniens attendent de lui ?

Les arméniens « raffolent » du pape François, notamment en raison de la position qu’il a prise à San Pietro en 2015. A cette occasion, il a déclaré docteur de l’Eglise l’un des plus célèbres saints du Moyen-Age arménien, saint Grégoire de Narek. Il l’a fait en présence du Catholicos de l’Eglise apostolique qui a entendu la proclamation de docteur de l’Église universelle, ce qui en soi est une chose catholique… Le pape vient en ami intime et les arméniens attendent seulement de pouvoir le remercier. L’ambiance est chaleureuse.

L’identité chrétienne du peuple arménien est encore profonde ou la modernité a-t-elle eu pour conséquence de tiédir leur foi ?

Nous devons garder à l’esprit que cette Eglise arménienne est la première Eglise nationale de toute l’histoire du christianisme ; la première nation au monde à se déclarer chrétienne, bien avant l’édit de Constantin ; l’une des plus persécutée… ce qui a généré une énorme diaspora. La majorité des arméniens vivent aujourd’hui en dehors de la République d’Arménie, aux États-Unis, en France, en Australie ou au Canada. En dépit de la diaspora, il y a un sentiment d’attachement fort aux racines culturelles de l’Arménie et la religion est l’une de ces racines. Cela ne signifie pas nécessairement une foi très articulée en termes pastoral et catéchétique mais une adhésion atavique au christianisme. Ils ont un sens profond du martyre chrétien.

Pouvez-vous nous parler de la redécouverte de la petite communauté catholique de Gyumri en Arménie, après le tremblement de terre de 1988 ?

Dans les années 80, au Vatican, nous étions tous convaincus que les catholiques en Arménie avaient disparus ou que si un petit nombre demeurait ils avaient tous fui à l’étranger et ne vivaient que dans la diaspora. C’était encore l’époque du régime soviétique, et nous ne pouvions voyager dans le pays pour le vérifier. Puis, en 1988, une catastrophe tout aussi terrible qu’inattendue est survenue : un tremblement de terre dévastateur a fait plus de 20.000 morts en Arménie. Cependant, en raison du tremblement de terre, une brèche s’est ouverte et nous avons pu entrer pour apporter les premiers secours. C’est ainsi qu’une année après, nous avons découvert la communauté des catholiques d’Arménie, oubliée de tous. Des catholiques qui avaient réussi à garder la foi en dépit du communisme et de l’absence d’un prêtre depuis 60 ans.

J’avais à l’époque une trentaine d’année, prêtre, j’avais étudié l’arménien à l’université et travaillé au Vatican pour la Congrégation pour les Eglises orientales. Mgr Giuseppe Pasini, directeur de la Caritas italienne, était à la recherche de quelqu’un pour aller mesurer l’ampleur des dégâts causés par le tremblement de terre qui venait de se produire. Un grand malheur survenait en un lieu où l’on disait qu’une communauté catholique avait vécue. En pleine période soviétique un voyage de ce genre ne pouvait être espéré par un prêtre travaillant au Vatican ! Nous sommes partis à l’aube : d’abord le vol Rome-Moscou et de là regagnâmes l’Arménie. Pendant plus d’un an, nous avons fait « marche avant/marche arrière ». Dans ce pays vivaient des personnes d’une telle corruption qu’il était très compliqué de trouver un moyen convenable d’utiliser les 13 milliards de livres italiennes recueillies par Caritas… Jusqu’à ce jour où, découragés, nous avons décidé d’aller dans une zone de montagne inaccessible avec un journaliste de Vérone qui voulait nous montrer la construction d’une école. Arrivés sur les lieux et à peine descendus de la voiture, nous étions entourés de gens qui nous demandaient si vous étions des prêtres catholiques ? A notre confirmation : larmes, émotion mais aussi annonce bruyante de notre arrivée à toute la communauté, ils ouvrirent les églises ! La nouvelle atteignit même le secrétaire du Parti communiste local qui avoua lui aussi être catholique… une histoire absolument incroyable ! Nous étions à 2.300 mètres d’altitude, dans la région de Gyumri, la ville où le pape s’est rendu. Le dernier pape avait été expulsé 60 ans auparavant. Cependant, ils avaient continué de prier ensemble le dimanche, organisés un rituel basé sur des chants et des prières, plaçant sur l’autel la soutane du dernier prêtre tué. En l’absence d’un prêtre, c’est une personne âgée, un laïc qui animait l’assemblée, ils entonnaient les hymnes dont les femmes les plus âgées se souvenaient. La communauté avait survécu à mille aventures : pour sauver les apparences elle s’était mise d’accord, dans le plus grand en secret, avec le maire – lui aussi catholique. Le maire leur avait dit : « Demain, je viendrais vous ordonner de me rendre les clefs de l’église, vous résisterez et je commencerai à vous menacer de mort et vous me répondrez « nous te tuerons si tu ne pars pas d’ici et si tu ne laisses pas en paix notre église que vous voulez détruire ! ». Je ferai semblant de partir effrayé ».

Un véritable théâtre de la survie mais ce n’est qu’un des nombreux épisodes de l’histoire difficile d’une communauté qui depuis des décennies a survécu seule. Patiemment, avec l’aide et la collaboration de l’Eglise apostolique arménienne, nous avons reconstitué le clergé local, en envoyant d’abord un prêtre, puis un autre qui est devenu le premier évêque des catholiques, ordonné par Jean-Paul II à Saint-Pierre de Rome. Le pape Jean-Paul II lors de mes retours à Rome me demandait de lui raconter ce que j’avais vu. L’argent recueilli par la Caritas italienne a été utilisé pour construire un hôpital, avant même l’arrivée du premier prêtre catholique, un hôpital pour guérir gratuitement ceux dans le besoin et que le pape a souhaité appelé par le nom de son encyclique Redemptoris Mater. C’est encore une fois par miracle, que nous avons trouvé les Camilliens et Petites Sœurs de Charles de Foucauld qui ont accepté de prendre en charge l’hôpital.

Quand j’ai accompagné Mgr. Francesco Colasuonno, alors nonce pour la Communauté des États indépendants (à savoir l’ex-Union soviétique), les gens nous attendaient tous avec le chapelet autour de son cou ; ils ont pleuré et ont dit au nonce : « C’est impossible que vous soyez le nonce apostolique et que le pape sache que nous sommes vivants ». Ils l’ont porté en triomphe, sept hommes le soulevait dans les airs ! 

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