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Interview : Fraternité en Irak, 5 ans de solidarité avec les minorités

Terresainte.net
7 juillet 2016
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Sensible au sort des minorités irakiennes, un groupe d’amis créée l’association Fraternité en Irak en 2011. Leur objectif ? Aider les minorités religieuses à rester dans leur pays natal et à y vivre dignement.



(Jérusalem/TD) – En 2011, un groupe d’amis créée l’association Fraternité en Irak afin d’aider les minorités religieuses – chrétiens, yézidis, shabaks, mandéens, kakaïs – à rester dans leur pays natal et à y vivre dignement. Concrètement, l’association aide les déplacés à faire face aux situations d’urgence et entreprend des projets dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’intégration sociale et économique. Faraj Benoît Camurat, président de Fraternité en Irak, a accepté de répondre à nos questions.

 

Combien l’association compte-t-elle de bénévoles (permanents) ? 

Fraternité en Irak [FEI] ne compte que des bénévoles, elle n’a aucun permanent. Depuis cinq ans, environ 150 Français sont déjà partis en Irak avec l’association. Il forment le noyau dur. De nombreux autres bénévoles nous aident aussi, sans être jamais partis. Ils forment un grand réseau qui soutient et participe à cette fraternité avec les Irakiens.

Comment êtes-vous perçus par le gouvernement Irakien ? Et au Kurdistan ?

Nos projets sont essentiellement basés au Kurdistan irakien. Nous entretenons de bonnes relations avec les autorités kurdes, à qui nous rendons régulièrement visite. À Kirkouk, nous voyons ainsi périodiquement le gouverneur de la province. Récemment, nous avons noué des liens avec le directeur de l’université, qui accueille les 400 étudiants déplacés soutenus par FEI. À Erbil, nous sommes en contact avec les autorités kurdes pour l’import de médicaments ou pour des autorisations de mise sur le marché des produits de nos boulangeries et autres usines de crème de sésame. Les démarches sont parfois longues, mais jusqu’à présent, elles ont abouti.

Quel est votre projet le plus important à l’heure actuelle ?

Nos plus grands projets réalisés sont la construction de l’église du camp d’Ashti à Erbil et le doublement de la capacité de l’école multi-confessionnelle de Kirkouk. Aujourd’hui, nos projets en cours les plus importants concernent l’aide aux étudiants de Kirkouk. C’est une aide sur le long terme puisque le diocèse de la ville a besoin de fonds toute l’année pour accueillir les étudiants déplacés. Ils reprennent leur cursus mais manquent de tout : logement, nourriture, fournitures, transports…

Notre défi actuel est le retour à l’emploi des déplacés. Pour cela nous avons lancé un programme de formation et nous créons des entreprises qui fournissent des emplois.  

Combien avez-vous de volontaires sur place (français et autres nationalités) ?

FEI n’a pas de volontaires français en permanence sur le terrain. L’association fonctionne par missions d’une à trois semaines qui se succèdent tous les mois. Chaque mission est dirigée par un chef qui connaît déjà le terrain. Chaque volontaire paye l’intégralité de son billet d’avion et de ses frais de séjour sur place afin de réduire au maximum les frais de fonctionnement de l’association. Cela implique un engagement et une forte motivation des volontaires !

Ce mode de fonctionnement ne peut marcher que si les volontaires partent plusieurs fois en Irak et deviennent à leur tour chef de mission. Les personnes qui s’engagent avec l’association ont donc progressivement de vraies responsabilités.

Entre les missions, FEI s’appuie sur ses membres irakiens, des amis maintenant nombreux que nous connaissons depuis 5 ans et qui sont eux aussi bénévoles. 

Qui supervise les projets sur place ?

Nos projets sur place sont supervisés par nos volontaires, en lien avec les responsables locaux. L’église Al Bichara par exemple, fut construite dans le camp de déplacés chrétiens d’Ashti, à Erbil, à l’été 2015 : FEI a répondu à une demande de Mgr Petros Mouche de construire une église dans ce camp où les quelques 7000 habitants ne disposaient pas de lieu adapté pour pratiquer. Les volontaires de l’association, en lien avec le directeur du camp, le Père Emmanuel, ont trouvé le terrain adéquat, puis ils ont conçu les plans avec un membre irakien de FEI qui est ingénieur. Avec lui ils ont supervisé l’embauche des ouvriers, tous réfugiés, ils ont levé les difficultés techniques, puis ont suivi le chantier. En tout cinq équipes de volontaires français se sont relayées durant la construction.  

Cette façon de faire garantit la bonne marche des projets et nous permet de rendre compte de façon très précise à nos donateurs de l’utilisation de leur argent. En même temps, les volontaires français qui ne sont pas là tout le temps peuvent rester relativement discrets et s’effacer devant nos partenaires irakiens, afin de ne pas se substituer à eux aux yeux de leur communauté.

Quelle est la plus grande difficulté pour les minorités irakiennes en ce moment ?

C’est l’incertitude quant à leur avenir. Leurs villages seront-ils libérés ? Quand ? Dans quel état les retrouveront-ils ? Seront-ils alors protégés ? À qui pourront-ils se fier ? Cela fait beaucoup de questions sans réponse…

Observez-vous un exode des minorités ? Si oui, vers où ?

Des dizaines de milliers de chrétiens et de Yézidis ont quitté l’Irak depuis l’arrivée de Daech à Mossoul et dans la plaine de Ninive même s’il est difficile de donner un chiffre exact. Les plus chanceux arrivent à obtenir directement un visa pour l’asile en France ou dans d’autres pays occidentaux. Les autres rejoignent les pays limitrophes (Turquie, Jordanie, Liban principalement) où ils font des démarches auprès du Haut Commissariat aux Réfugiés pour être envoyés dans des pays occidentaux, mais cela peut prendre des années, à tel point que certains sont rentrés en Irak, estimant y être mieux installés. Enfin, comme le reste de la population du Moyen-Orient, des membres des minorités ont pris la route de l’Europe clandestinement, en passant par la mer Egée. Il y a quelques mois, une famille de Qaraqosh est morte noyée en mer. Les funérailles ont eu lieu à l’église Al Bichara du camp d’Ashti, camp qu’ils avaient quitté quelques jours auparavant…

L’espérance, la foi des chrétiens sont-elles minées par la guerre, ou au contraire ravivées face aux persécutions ?

Pour beaucoup de chrétiens déplacés, la foi est refuge. Tout le reste s’est effondré et c’est la seule chose qui soit sûre. Dans les camps où les déplacés vivaient sous des tentes de toiles à l’été 2014, un groupe de femmes se réunissait tous les soirs pour prier le chapelet autour d’une statue de la Vierge. Les baptêmes, les mariages et même la messe dominicales n’ont jamais cessées d’être célébrés. Par ailleurs, de nombreux chrétiens estiment que le fait que leur communauté n’ait pas été décimée comme c’est le cas des Yézidis notamment, est un véritable miracle. Mais il ne faut pas sous-estimer le choc du déplacement et la sidération qui a suivi. Certains déplacés sont tombés dans un état de dépression assez profond. Loin de chez eux et chamboulés dans leurs habitudes – la messe quotidienne pour la plupart – ils n’ont pas toujours réussi à renouer avec la pratique dans les camps. C’est pour cela que la construction de l’église Al Bichara était très importante. Elle a donné un lieu de vie et de pratique de leur foi aux déplacés au sein même du camp.

Y-a-t il un autre point important que vous souhaiteriez mentionner ?

Oui, on entend souvent dire que la fin des chrétiens d’Irak est proche et qu’il n’y a plus d’espoir pour eux. Ce genre de réaction correspond souvent au placage de nos regards d’occidentaux sur la situation très difficile que vivent les chrétiens là-bas. En réalité pourtant, c’est un peuple qui a une énergie extraordinaire et une force de résilience qui est une leçon pour le monde. Après avoir vécu l’arrivée de Daech et la tragédie de l’exode, combien de peuples se seraient tout simplement couchés ? Dans les camps de réfugiés il y a certes des personnes dépressives, des personnes qui souffrent, des personnes qui font des cauchemars toutes les nuits, mais tout cela n’a pas éteint l’élan vital hors du commun des chrétiens d’Irak. Comment ne pas être impressionné par ces boulangers qui se lèvent chaque matin et travaillent dans une chaleur étouffante pour nourrir le camp d’Ashti ? Comment ne pas voir que la vie est plus forte quand on sait que depuis le mois d’août 2014, plus de 500 mariages ont été célébrés parmi les déplacés ? Daech a peut-être conquis des terres et des villages mais il n’a pas enlevé aux chrétiens d’Irak leur foi et leur flamme, aujourd’hui l’Église en Irak a un dynamisme que beaucoup de diocèses occidentaux aimeraient avoir.

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