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Famille, identité et droits des femmes : où va la Turquie ?

Manuela Borraccino
16 septembre 2016
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Famille, identité et droits des femmes : où va la Turquie ?
Femmes turques avec leurs enfants à Istanbul (photo G. Caffulli)

La Turquie étudie une réforme du droit de la famille. Pour le professeur Kelly Pemberton - auteur de nombreux essais sur le pays – on s’apprête à faire un bond en arrière en matière de droit des femmes.


Aucun doute n’est permis : les femmes turques ont largement contribué au succès du Parti pour la justice et du développement, l’AKP du président Recep Tayyip Erdoğan. Cependant, pour Kelly Pemberton – docteur d’Etudes sur la religion et les femmes à l’Université George Washington et auteur de nombreux essais sur la Turquie – le projet de loi sur le droit de la famille s’il était approuvé  – il est toujours en discussion à Ankara – pourrait marquer un recul en matière de droit des femmes. Un droit qui exprime « la lutte actuelle pour l’identité culturelle turque » partagée entre kémalistes et instances de la nouvelle classe moyenne religieusement conservatrice et qui se trouve en pleine ascension avec l’AKP.

Professeur Pemberton, la publication en Turquie d’un rapport de la commission parlementaire sur le divorce a fait sensation. Il viserait l’approbation d’un projet de loi considéré par certains comme « le dernier clou du cercueil des femmes et des enfants ». Qu’en pensez-vous ?

Il ne me semble pas qu’il y ait un véritable débat public sur le rapport intérimaire de la commission parlementaire sur le divorce : cela ne semble pas être une priorité en Turquie, et ce l’est encore moins après la tentative de coup d’Etat du 15 juillet. Ce qui est certain c’est que les groupes féministes et autres militants laïcs, voient le rapport comme un grand pas en arrière en matière de droit des femmes et de l’Enfant : il y aurait de nombreuses dispositions visant à rendre plus difficile pour une femme d’obtenir un divorce, mais également une pension en cas de séparation ou s’extraire d’un mariage violent. Certains des éléments les plus controversés portent sur l’abaissement de l’âge minimum légal pour contracter un mariage à 15 ans, alors qu’il est jusqu’à présent fixé à 17 ans. C’est dire combien le gouvernement fait peu pour lutter contre le fléau des mariages précoces ou soi-disant « mariages religieux » (officiellement interdit). Le mariage de mineurs sont fréquents, en particulier en Anatolie. Selon certaines estimations, au moins 33 % des mineurs en Turquie sont, ou ont été, mariés. Le mariage est aussi un moyen mis à la disposition des hommes pour contourner l’interdiction de la polygamie, les mariages religieux n’étant pas reconnus par l’État. Un autre aspect controversé concerne l’impunité pour les adultes se livrant à des relations sexuelles avec un(e) mineur(e) et qui ne peuvent être poursuivis s’ils épousent le/la dit(e) mineur(e). De nombreux militants considèrent que c’est une véritable licence pour les pédophiles et les violeurs, une pratique déjà très répandue et ce également dans plusieurs pays arabes. Cette question est au centre des batailles des militants en faveur des droits des femmes et des mineurs. Je pense que le débat sur le rapport de la commission sur le divorce fait essentiellement écho aux ingérences de l’Etat en matière de libertés individuelles ; la Diyanet (le Ministère des Affaires religieuses), a apparemment intensifié son emprise sur la vie des citoyens essayant d’appliquer l’idéologie de l’État aux comportements moraux.

Qu’exprime cette bataille de l’évolution de la condition féminine en Turquie ?

Les laïcs voient ce débat comme l’une des armes stratégiques d’une guerre beaucoup plus large contre les femmes et qui n’a fait que s’accélérer avec l’arrivée au pouvoir du parti AKP. Ces militants critiquent la montée de l’islam politique mais le considèrent aussi comme un exemple de culture patriarcale qui dépasse toutes les classes sociales et les idéologies en Turquie, qui va même au-delà de la division entre laïcs et religieux. Les partisans de l’AKP, ceux de l’autre bord, voient dans ce thème le reflet des efforts du parti et son souci de maintenir la stabilité du pays promouvant l’unité de la famille. En somme, alors que le rapport de la commission sur le divorce est clairement une question politique, elle semble, à mon avis, être une expression de la lutte pour la définition de ce qu’est ou doit être l’identité culturelle de la Turquie. Cette lutte a forgé la Turquie depuis l’avènement du kémalisme jusqu’à la prise du pouvoir par l’AKP et la croissance d’une classe moyenne et l’intégration de franges de la société restés en marge durant des décennies mais qui se sentent aujourd’hui représentées : leurs voix sont écoutées et leurs préoccupations considérées par les politiques de l’État.

Le taux officiel d’emploi des femmes en Turquie ne dépasse pas 31 %, le taux le plus faible pour les pays membres de l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE). Quelles tendances prédisez-vous pour l’avenir des femmes turques ?

Je crois que les pressions économiques sur l’État, y compris la crise des réfugiés syriens et les tensions avec les Etats-Unis comme l’Union européenne, auront un impact négatif sur l’économie turque. Si cela advient, cela réduira de manière significative les possibilités pour les femmes de devenir économiquement indépendantes et de participer à l’économie formelle. Il faut dire que, pendant des années, l’État a cherché à accroître l’emploi des femmes en encourageant ces dernières à entrer dans le secteur des services et promouvant des politiques en faveur de la famille (en particulier au travers de l’ouverture de crèches et l’offre de contrats à mi-temps jusqu’à ce que les enfants soient en âge d’aller à l’école primaire) et de la reprise du travail après un congé de maternité. Grâce à ces mesures, la participation féminine à l’économie formelle a déjà augmenté au cours des cinq-six dernières années et si l’économie turque reste stable, l’Etat continuera à encourager cette participation.

Quel a été, selon vous, le rôle des femmes dans l’émergence d’une nouvelle classe moyenne issue de l’Anatolie et dans le succès du parti au pouvoir ?

Depuis les années 90, les femmes voilées ont été un outil favorisant l’arrivée au pouvoir du Parti Refah puis l’AKP, notamment par du porte-à-porte afin d’amener d’autres femmes à voter pour ces partis. Les femmes ont également investi des domaines économiques compétitifs visant les consommateurs musulmans. Bien que le voile ait été interdit des lieux publics en 1989, et partiellement autorisé à partir de 2010, des femmes portant le voile ont été en mesure d’atteindre des niveaux d’instruction élevés dans les villes, même si, pour beaucoup d’entre elles les possibilités d’emploi sont restées limitées ; celles qui ont pu émigré dans les pays du Golfe ou dans les pays à majorité musulmane ont envoyé des fonds à leur famille. D’autre part, l’AKP a promu des incitations fiscales pour les familles avec trois enfants qui, en dépit de ne pas être l’objectif visé par ces mesures, ont conduit de nombreuses femmes à choisir de rester à la maison et de ne pas aller sur le marché du travail. Ces politiques coexistent actuellement avec le fruit du travail entrepris par des groupes islamiques (organisations formelles et informelles, à la fois civiles et religieuses) depuis une longue décennie ; ils ont cherché à promouvoir les valeurs et la terminologie islamique dans la société turque, et beaucoup d’entre elles se reflètent dans le comportement et la représentation du corps féminin. Je crois en fait que l’AKP a donné un formidable élan à cette tranche de la population turque religieusement conservatrice, de plus en plus urbanisée et économiquement située dans la classe moyenne : la popularité du parti reste relativement élevée parmi ces citoyens, en dépit de la marée montante de l’autoritarisme, la répression de la liberté d’expression ou encore la baisse apparente des droits des femmes.

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