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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Et Jérusalem fut enfin une maison de prière

Marie-Armelle Beaulieu
21 octobre 2016
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Le coin de terre que Dieu s’est choisi devient chaque jour davantage le théâtre d’une guerre entre croyants. Mais des religieux viennent de lui faire vivre un moment de grâce.


«Le diable, qui est l’origine des divisions, semble avoir élu domicile à Jérusalem.» Dans le discours de son intronisation solennelle à Jérusalem, l’administrateur apostolique, Pierbattista Pizzaballa n’y est pas allé de main morte !

Quiconque séjourne un peu longtemps à Jérusalem est nécessairement amené à s’interroger sur la réalité de la sainteté de cette terre. Qui connaît un peu la Bible se remémore les textes les plus durs sur la ville sainte. Comme Ézéchiel (Ez 16, 1-63) qui lui dit qu’elle est encore plus épouvantable que Sodome en abominations.

Mais Dieu était prêt à sauver Sodome s’il avait pu y trouver dix justes. Ça doit être pour cela que Jérusalem tient encore debout. On les a ! On a découvert une dizaine de justes à Jérusalem. On n’a pas dit des saints… des justes et c’est déjà pas mal.

Pas une seule fois ils n’auront parlé de politique. A Jérusalem, des juifs, des musulmans et des chrétiens se sont rencontrés dans un événement unique. Ils n’ont pas non plus parlé de religion. Ils ont prié, chacun dans leur tradition, les uns après les autres, parfois même ensemble quand leurs textes ou leurs chants étaient suffisamment universels pour les rassembler sans reniement.

Comme Jérusalem n’est décidément pas une ville comme les autres, ce moment unique, qui en fait s’est reproduit chaque jour pendant une semaine, a eu lieu lors d’un «festival de la culture».

Frère Alberto Pari, franciscain de la custodie de Terre Sainte, était de l’aventure. Il en est encore tout ému. D’autant qu’il est à la genèse du projet. «Je me souviens de ma première rencontre avec Tamar (une femme rabbin fondatrice de la communauté Sion rattachée au mouvement juif Massorti). Elle a duré trois heures dans un café de Mamillah au pied de la porte de Jaffa. J’avais l’habit et elle cette sorte de kippa. Sa demande fut directe : « Je veux connaître comment vous priez » m’a-t-elle dit.» Tamar avait déjà entamé la même démarche avec Ibtisam Maḥameed, une Palestinienne, musulmane, fondatrice du groupe «La tente de Hagar et Sarah» (les deux femmes d’Abraham qui ont donné naissance l’une à Ismaël patriarche en islam, l’autre à Isaac patriarche du judaïsme) qui organise des rencontres entre femmes pour des partages autour de leurs fois respectives. Le noyau dur était formé qui allait doucement se démultiplier jusqu’à former un groupe d’une dizaine de personnes qui avaient en commun de parler hébreu et tout le reste à découvrir.

Puis chrétiens et juifs se sont retrouvés plus régulièrement pour échanger sur la Parole de Dieu qu’ils ont en commun. Une expérience qui a duré deux ans et réunissait chaque mois une trentaine de personnes. «Mais les musulmans en étaient exclus, et c’était très intellectuel, nécessitant un bagage scripturaire, patristique ou théologique trop élitiste. Nous sommes repartis sur un projet plus humain, plus pratique.» C’est un projet caritatif qui les a rassemblés. «Nous récoltions des vêtements, faisions en sorte de les remettre en état, pour les distribuer à des nécessiteux. Ce sont les musulmans qui assuraient toute l’intendance.» Après cette année de travaux pratiques communs, Tamar fit le point. «Nous nous sommes connus dans l’étude des textes, nous nous sommes connus d’un point de vue humain, ne devrions-nous pas maintenant nous rencontrer dans la prière ?»

«Et c’est vrai que nous ne savions quasi rien en fait de notre prière aux uns et aux autres. Nous, les chrétiens, avions peut-être une idée de la prière juive et encore… Quels sont les textes utilisés pour la prière, comment est-elle structurée ? Mais surtout, qu’est-ce qu’un fidèle éprouve quand il prie ? Qu’en est-il de la prière spontanée ? A partir de ces interrogations nous avons décidé de nous réunir autour de cette unique thématique de la prière toutes les semaines pour des rencontres de sept à huit heures.»

Vous avez bien lu, une rencontre hebdomadaire d’une journée entière. A ce rythme, c’est le noyau dur qui se retrouvait. Trois ou quatre chrétiens, trois ou quatre musulmans trois ou quatre juifs. «Lors de la première réunion, chacun a parlé de sa prière personnelle, de celle de sa communauté, chacun a aussi un peu raconté sa propre histoire. Au moment du déjeuner quelqu’un demanda à un prêtre de dire une prière. Il se pencha aussitôt vers frère Alberto. «Une prière chrétienne se termine toujours par au nom du Christ… ». Pouvait-on la terminer ainsi devant des juifs, surtout quand on la prononce en hébreu, quand Christ se dit Machiah, et que la signification de Messie ne peut pas leur échapper. «Ce n’est pas comme si on avait prié en latin, en grec ou n’importe quelle langue». Mais les deux hommes se comprirent en un regard. L’authenticité de leur amitié à tous reposait sur l’acceptation de leur altérité. Ce n’est qu’à la fin de la journée que le prêtre expliqua que la prière chrétienne se conclut toujours au nom du Christ Messie. «Nous ne pouvions pas renoncer à notre identité. Et cela n’a pas été facile pour tout le monde de l’entendre, de le comprendre». Et des expériences rugueuses le groupe en a eues, mais il a persévéré durant près de sept mois à ce rythme d’une journée entière par semaine. Ils ont même vécu ensemble un week-end dans le désert, vivant sous la tente. «Une vraie retraite spirituelle», dit frère Alberto. De quoi vous changer un homme et une femme !

Le jeune franciscain en est convaincu, c’est parce qu’il y a eu tout ce travail entre eux, avec cette volonté de ne pas verser jamais, à aucun moment et d’aucune manière dans la moindre forme de syncrétisme religieux que la semaine qui s’est déroulée à Jérusalem a pu non seulement attirer du public mais produire sur ce public un tel effet. Car tous les participants ont été bouleversés. «Nous savions, dès lors que notre groupe avait été sollicité pour participer à ce festival, que se joindraient à ces journées de prières toute sorte de gens, venant de tous horizons, des traditions que nous représentions comme de l’athéisme. C’est la raison pour laquelle nous n’avons pas voulu prendre pour la semaine des thèmes comme la beauté d’être ensemble, la paix, l’amour… autant de thématiques qui peuvent laisser croire que nous sommes juste tous égaux. Non, nous avons voulu des thèmes comme l’unité de Dieu, la demande dans la prière, la miséricorde et le pardon.»

«Nous ne sommes pas le premier groupe à faire du dialogue interreligieux, mais nous sommes certainement celui qui a pris le plus de temps et le plus de soin à penser ce que nous allions proposer à un plus large public.» Car durant une semaine dans le cadre de ce festival de culture, le groupe proposait plusieurs heures chaque jour de rencontres interreligieuses veillant à suivre sa conviction : c’est dans le respect et la conscience de l’altérité que la rencontre peut conduire plus loin.

Ainsi, il y a eu ce soir animé par chacun à tour de rôle dans sa tradition, cette participation à la prière dans une synagogue, ou une nuit soufie avec la danse de derviches tourneurs, comme encore une messe en hébreu. Entendre la messe, le Credo comme aussi les paroles du sacrifice eucharistique en hébreu pour un juif observant peut-être particulièrement choquant. Plus que quiconque, et plus que nombre de chrétiens eux-mêmes, il comprend ce que cela emprunte au judaïsme comme à quel point cela l’en éloigne, mais aussi l’interroge.

La semaine a pris fin. Tous ceux qui ont participé à une des prières souhaite le faire de nouveau. Le noyau des organisateurs a terminé épuisé, heureux et dépassé. «Nous ne savons pas encore ce que nous allons faire de tout cela. Quelle suite donner. Les sollicitations sont nombreuses. Nous avons besoin de nous revoir entre nous.»

Frère Alberto lui se dit privilégié d’avoir eu l’occasion de rencontrer et d’entendre, tous ces mois durant, ceux qu’il appelle des «sages». Il a été frappé de voir combien le public venu aux différentes journées de prière était jeune.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes que de voir à Jérusalem comment ceux qui se réclament de Dieu peuvent à ce point salir son projet pour l’humanité. Mais Jérusalem, si pécheresse soit-elle reste la ville que Dieu s’est choisie, et sur les remparts de laquelle il a placé des veilleurs.

Terre Sainte n. 6/2016
Novembre Décembre 2016

Terre Sainte n. 6/2016

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