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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

L’autre : ça s’apprend en cours

Kassam Maadi
30 mars 2017
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Depuis deux ans, l’école latine de Ramallah a introduit un cours de “vie en commun” pour renforcer l’éducation à la tolérance inter-religieuse entre les élèves chrétiens et musulmans.


Depuis deux ans, l’école latine de Ramallah a introduit un cours de “vie en commun” pour renforcer l’éducation à la tolérance inter-religieuse entre les élèves chrétiens et musulmans. Reportage.

La salle de cours de la classe de 10e à l’école latine de Ramallah est particulièrement agitée le jeudi après-midi. Les mains se lèvent, les voix se bousculent, la discussion s’enflamme. C’est la dernière heure de cours de la semaine et c’est le cours de “vie en commun” animé par le séminariste Khaled Jimmo, aumônier de l’école, et le professeur Ayed Sayes, enseignant d’éducation islamique. D’habitude les élèves musulmans ont leur cours de religion dans une autre salle, mais ce cours-là est différent. On y parle de religion tous ensemble dans la même salle. Thème du jour : “Injurier Dieu, un acte de méfiance”. Le professeur Ayed explique qu’en islam, tout comme dans le christianisme, la méfiance signifie le rejet de Dieu et insulter Dieu c’est le rejeter. Mais une question d’une élève exige de préciser : “Le méfiant est-il aussi celui qui n’a pas la même foi que moi ?” L’aumônier Khaled explique que “le christianisme prêche l’amour de tout le monde, y compris de ceux qui n’ont pas la même foi”. Son collègue musulman ajoute que “le méfiant, selon le Coran, est celui qui rejette Dieu tout court, cela n’inclut donc pas les gens du livre, les chrétiens et les juifs – précisant – le terme ‘méfiant’ n’est pas une insulte, mais signifie seulement qu’une personne est loin de Dieu et cela, c’est entre elle et Dieu. Nous avons le devoir de l’accepter”.

Un cours répondant à un besoin

Ce cours a pour but d’éduquer à la tolérance mutuelle les élèves des deux religions. Le programme existe depuis six ans dans plusieurs écoles privées, mais l’école latine de Ramallah a été la première école du patriarcat latin à l’adopter en 2014. Pour Hanna Bassir, directeur de l’établissement, “les écoles chrétiennes ont mission d’enseigner la tolérance et de renforcer le tissu social de la Palestine. Raison pour laquelle nous avons adhéré au programme”. L’initiative avait été lancée par l’Institut Arabe de l’Éducation, IAE, une ONG palestinienne basée à Bethléem, membre du réseau Pax Christi International. Le directeur de l’IAE Fouad Giacaman est à l’origine de l’idée. Il explique que le programme est une version récente d’un projet plus ancien : “Voilà 17 ans, nous avions lancé un programme dans les écoles privées afin de créer des cours d’introduction aux différentes religions, particulièrement les trois religions monothéistes. Après une évaluation de fond et observant la montée du sectarisme au Moyen-Orient, nous avons ressenti le besoin de nous concentrer sur la connaissance mutuelle à l’intérieur de notre société”.

Ce besoin était ressenti aussi dans l’opinion publique de la région depuis longtemps. En 2009, une journaliste et commentatrice jordanienne, Zalikha Abu Richeh, publiait un article dans le quotidien jordanien Al Ghad, appelant clairement à introduire des cours de religion communs dans les écoles, pour que les élèves connaissent les croyances des autres. Parmi les réactions, des opposants à cette initiative argumentèrent qu’il n’y avait pas de besoin, l’islam enseignant la tolérance sans nécessité de connaître les autres religions, exemples à l’appui, la tradition du prophète et l’histoire islamique. D’autres lecteurs soutinrent la proposition, au motif que “la haine grandissante au Moyen-Orient est bien due à l’ignorance, et cela ne peut pas continuer dans un monde qui s’ouvre et se rapproche tous les jours”.

Fouad Giacaman souligne que l’idée intéresse plusieurs pays arabes, et que l’Autorité palestinienne a accepté de l’appliquer dans 16 écoles publiques des régions de Ramallah et Bethléem. L’Institut Arabe d’Éducation fournit des formations aux enseignants ainsi que des intervenants sur des thématiques choisies par les écoles. Le patriarcat latin laisse la décision aux mains de la direction de chaque école, tout en les encourageant à l’appliquer.

Un exercice pour les enseignants aussi

À l’école latine de Ramallah, Ayed Sayes affirme qu’il enseigne à ses élèves en cours d’éducation islamique que “l’islam encourage les croyants à connaître la foi d’autres gens, car sans la connaissance il n’y a pas de vie ensemble. Le Coran le dit clairement : “Ô êtres humains, nous vous avons créés d’un homme et une femme et nous avons fait de vous des peuples et communautés pour que vous vous connaissiez”, et honnêtement, moi-même j’apprends des choses sur le christianisme dans ces séances”. Khaled Jimmo sourit. Le séminariste trouve que “les cours sont aussi un exercice pour nous, les enseignants. Parfois en cours de religion chrétienne je m’appuie sur des choses qui sont dites dans le cours de vie en commun. C’est un outil complémentaire pour notre travail”.

Une fois par semaine Ayed et Khaled se retrouvent et décident ensemble le thème du cours suivant. “Nous préparons des interventions de 15 minutes chacun, puis nous répondons aux questions, explique Khaled, nous choisissons un thème en fonction de nos observations sur le comportement des élèves. Par exemple, le cours d’aujourd’hui a été choisi car la direction de l’école a noté qu’il y avait chez les jeunes, une augmentation des expressions insultant Dieu, mais les élèves ont détourné la discussion vers ‘qui est le méfiant ?’. Ils ont vraiment besoin de repérer les différences entre eux, et pas seulement les points communs”. Ayed pense que “c’est un bon signe. Un signe de conscience et d’intérêt. Un signe de l’importance de ces cours. Nous faisons très attention à leur laisser la liberté de poser toutes les questions qu’ils veulent. Garder leur confiance, c’est n’interdire aucune question”.

Dans la cour du lycée

Après le cours, la discussion se poursuit entre lycéens mais elle se situe à un niveau plus élevé. Alaa, élève musulman de 17 ans, considère que “l’extrémisme n’est pas que musulman. Trump vient d’interdire aux musulmans de sept pays d’entrer aux États-Unis. C’est de l’extrémisme aussi”. Mourine, sa camarade de classe chrétienne du même âge lui répond que “Avant Trump, l’Arabie Saoudite interdisait l’entrée des non-musulmans à La Mecque”. Pour Alaa, la comparaison n’est pas juste, car “La Mecque est un lieu sacré des musulmans, comme le Vatican pour les chrétiens”. De son côté, Moutaz, musulman de 18 ans, rappelle : “Nous ne sommes ni Saoudiens ni Américains, nous sommes Palestiniens et l’Arabie Saoudite ne représente pas les musulmans, tout comme Trump ne représente pas les chrétiens”. Ses camarades applaudissent son discours entre rires et jeux de mains.

Mourine approuve l’existence de ces cours : “Ils m’ont permis d’apprendre des choses sur les musulmans. Je pensais que nos religions étaient très différentes, mais je me suis rendu compte qu’elles enseignent les mêmes valeurs, comme le respect les uns et les autres, et c’est l’essentiel”. Pareillement Moutaz : “Avant je pensais que le christianisme n’avait aucun interdit, que tout était permis. J’ai découvert que ce n’était pas le cas et que les chrétiens ont un code de comportement très similaire au nôtre”.

Un “vaccin” contre les préjugés

Bien sûr tous les élèves n’apprécient pas l’expérience de la même façon. Amer, 18 ans, explique que “parfois, la discussion après le cours tourne mal. J’ai deux amis qui se sont disputés après une discussion comparative de leurs religions. Ils n’auraient jamais pensé à mettre leurs religions en comparaison et concurrence s’il n’y avait pas eu ces cours. Si l’idée c’est de rapprocher les gens, alors je pense que les cours sont contre-productifs”. L’opinion d’Amer n’est pas partagée par ses camarades. Pour Mourine, “C’est leur faute s’ils ne savent pas discuter. S’ils ne peuvent pas parler de leurs différences sans se disputer ils ont un problème”.

Cet échange entre les élèves est typiquement l’effet désiré par les cours, selon Hanna Bassir : “L’idée est de les faire discuter entre eux. Ils seront tôt ou tard confrontés aux différences, il vaut mieux donc leur donner l’opportunité d’en débattre correctement et avec tolérance dès maintenant”. Pour Fouad Giacaman, directeur de l’IAE, les cours doivent fonctionner comme “Un vaccin anti-préjugés. Les jeunes auront à vivre dans une société diverse, où les différences sont une réalité et les préjugés tout aussi présents. Apprendre à s’y confronter à cet âge, c’est les armer face aux préjugés dans l’avenir”.

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Mars Avril 2017

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