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Pr Pirone : islam et nouvelles voies de fraternité

Terrasanta.net
28 juin 2019
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La croix de l’église copte de Saint Antoine près du dôme de la mosquée El Aziem, dans la banlieue de Maadi, à l’est du Caire.

Bartolomeo Pirone, spécialiste des relations historiques entre musulmans et chrétiens vivant dans des pays à majorité musulmane, dresse un état des lieux des relations actuelles à la lumière du passé.


« Des innovations jusque-là inespérées » : c’est par ces mots que Bartolomeo Pirone résume la rencontre qui a eu lieu à Abou Dhabi en février dernier entre le pape François et l’imam de l’Université d’Al-Azhar, Ahmed al-Tayyeb. « Le magistère de l’Église a été efficace – observe le spécialiste -, surtout parce qu’il ne s’est pas concentré sur le prosélytisme, il ne s’est pas imposé, n’a pas prétendu réduire l’Islam à travers le prisme du christianisme. Il a fait en sorte que l’islam conserve son identité et, grâce au témoignage de chrétiens convaincus de l’efficacité de leur foi associée à leurs actes, nous avons pu parvenir à cette rencontre ».

Arabisant de renom, ancien conférencier de l’université de Naples « l’Orientale », et expert du centre Muski des franciscains au Caire, Bartolomeo Pirone a consacré son dernier livre aux relations entre chrétiens et musulmans, Infidèles. Les chrétiens sous le règne de l’islam de Mahomet au XXe siècle.

En partant des réappropriations fidèles de textes historiquement prouvés, « témoins » de cette coexistence entre musulmans et chrétiens, il a écrit un essai de près de 400 pages résumant des années d’études sur le sujet. Ce n’est donc pas un hasard si nous lui avons demandé de revenir sur un événement comme le voyage papal dans la péninsule arabique, chargé de symboles et de vision prophétique.

Citez l’un des aspects significatifs de cette rencontre ?

Pour la première fois du côté musulman, on reconnaît que « les » religions existent et non pas « la » religion. C’est important parce que, si on lit le Coran de bout en bout, on ne trouve jamais le pluriel du terme « religion ». Par conséquent, contrairement à une vision qui voudrait un islam – pour ainsi dire – sclérosé, dans l’hypothèse d’un monothéisme absolu (qui ne tolérerait pas la présence d’autres religions), lors de la réunion d’Abou Dhabi, la présence d’autres religions est reconnue et le concept de « fraternité » est également introduit.

La fraternité, historiquement rejetée par l’islam, est-elle un concept ?

Au tout début, l’islam a remplacé le lien du sang qui unissait tous les membres d’une tribu par celui de la fraternité dans la foi. A tel point que dans les premiers temps, lorsqu’il y a eu un converti d’une autre religion à l’islam (nous pensons à Salman le Perse, le premier converti perse), Mahomet l’a immédiatement admis dans sa propre famille en disant « le Perse est des nôtres ». Il se réapproprie une sorte d’universalisme qui jusqu’alors semblait impossible à concevoir. Et peut-être qu’aujourd’hui certains frémissements enfouis depuis plusieurs siècles peuvent revenir à la surface et rendre à l’islam contemporain un nouveau visage : cela nous fait comprendre que l’islam peut évoluer vers une dimension de reconnaissance des autres. Ce serait un bon point de départ. C’est l’un des mérites du pape François, qui comprend beaucoup mieux que d’autres les manières de marcher ensemble.

Votre livre recueille de nombreux textes et témoignages sur le développement composant cette relation.

Dans un premier temps, Mahomet avait un grand respect pour les chrétiens, il avait même recommandé à ses fidèles de se tourner vers les chrétiens s’il y avait des points obscurs quant à l’interprétation du Coran. Puis, cette excellente considération initiale de Mahomet s’est amenuisée au fil des ans et son prestige de chef religieux et civil de la communauté musulmane naissante s’affirmait. L’Oumma est venue remplacer à la fois le concept de « peuple élu » de la tradition juive et le concept de communauté chrétienne.

Sous ses successeurs, lors des premières conquêtes, on assiste à une détérioration des relations de cordialité envers les chrétiens, définis comme des « infidèles ». Ce sont ceux qui – d’après les musulmans – profanent dans leur doctrine le culte d’un seul et même Dieu, avec leur foi en la Très Sainte Trinité, en considérant Marie comme la mère du Christ, vrai Dieu et vrai homme, et en reconnaissant le Christ comme vrai fils de Dieu.

Emergent ainsi des situations dans lesquelles l’islam tient sous son autorité des communautés chrétiennes dans les pays conquis. La fiscalité est un instrument clé.

Les communautés chrétiennes ont toujours été soumises au paiement de la ğizya et du kharaj, les taxes sur l’immobilier et sur les personnes. Une considération d’opportunisme a prévalu : les chrétiens restaient sous les statuts juridiques émanant de l’Islam et ont contribué à accroître le trésor public. La double imposition garantissait des revenus utilisés pour la stabilisation de l’islam et le maintien des formes d’assistance réservées par l’islam aux veuves par exemple, aux orphelins, aux nécessiteux.

L’islam devait être rendu visible par la prédication, la da’wa, c’est-à-dire l’exhortation à le reconnaître comme religion ultime, donnée par Dieu au prophète Mahomet. Mais une fois qu’un ou plusieurs chrétiens se convertissaient à l’islam, ils n’étaient plus obligés de payer la double imposition. Cette opportunité masque ainsi également l’intention de l’islam de faire en sorte que tout le monde puisse devenir musulman.

L’équilibre se maintient-il encore après l’an 1000, au moment où les Européens commencent à se développer ?

Les relations s’enveniment lorsque les chrétiens se voient considérés comme des ennemis de l’islam d’un point de vue historique et social, presque au service des puissances occidentales qui tentent de les expulser (comme par exemple la présence musulmane de la Palestine à l’époque des croisades). Les relations se détériorent, en particulier avec les franciscains de Terre Sainte et d’autres ordres religieux qui font l’objet d’un contrôle permanent, même du point de vue fiscal. L’islam conditionne ensuite la vie interne des communautés chrétiennes, comme les élections de plusieurs patriarches et chefs religieux…

Le thème des bâtiments ecclésiastiques, que vous abordez surtout dans l’histoire de l’Egypte, est un sujet brûlant encore aujourd’hui dans certains pays musulmans…

Le sujet concerne la présence de l’islam sur les territoires où existaient déjà des églises au VIIe siècle. Il y a une question de priorité historique de l’église par rapport à la mosquée en tant que telle. Une fois que l’islam s’est affirmé et s’est emparé de terres qui avaient été chrétiennes, tout doit être imprégné par les éléments de l’islam. La mosquée a un rôle central. S’il y a une église, il est nécessaire qu’il y ait une mosquée, car elle représente l’affirmation de la supériorité d’une religion venue, certes, plus tard, mais qui bénéficie d’un privilège de la part de Dieu.

Concrètement dans le passé, comment s’est manifestée cette coexistence sur les terres de l’islam ?

Si la mosquée est le symbole central de la religion, c’est donc là que doivent se trouver les symboles des autres communautés religieuses. Et ces symboles, d’un point de vue physique, doivent être « inférieurs » : par exemple, le clocher doit être plus bas que le minaret, le dôme d’une église doit être plus petit que celui de la mosquée, etc. Par conséquent, la cohabitation entre la mosquée et l’église est toujours dictée par la nécessité de reconnaître une priorité pour la mosquée. Si l’église, d’une façon ou d’une autre, est en conflit avec la mosquée, c’est à elle de perdre, l’église peut même être démolie. N’oublions pas que l’église, avec sa riche représentation d’images et la représentation de la croix dans son essence même, possède une grande force d’images et, dans les communautés sémitiques, l’image est ce qui transmet immédiatement la réalité.

Comment ont été vues les fêtes religieuses chrétiennes dans l’islam ?

Les auteurs musulmans nous présentent une série d’analyses chronologiques de fêtes chrétiennes et nous aident ainsi à comprendre ce que les musulmans entendent par nos fêtes, comme Pâques, le baptême du Christ, la découverte de la Sainte Croix, etc. Nous avons des textes indiquant ce que pensent les chrétiens de certaines fêtes, et quelle idée s’en font les musulmans. C’est un sujet qui les intéresse particulièrement. Du point de vue linguistique, ils transforment les définitions de nos croyances ad usum de l’islam. Lire ces textes et voir comment ils introduisent des coutumes ou des traductions d’un style clairement juif ou chrétien (souvent à cause des traditions apocryphes) nous permet d’étudier les sources de ces auteurs musulmans, hommes de haute culture scientifique. Ce n’est pas facile de les « ridiculiser » dans la manière de présenter ces choses. Nous sommes incités à comprendre pourquoi ils en ont parlé et comment ils l’ont fait. (F.P.)

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