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Émile Shoufani : « Le vrai sionisme est mort en 1948 »

Claire Riobé
18 janvier 2020
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Des chrétiens arabes participent au défilé de Noël à Nazareth, la veille de Noël, le 24 décembre 2018.

Prêtre grec-catholique de Nazareth, Émile Shoufani concilie un patriotisme arabe affirmé et une loyauté sans faille à l’État d'Israël. Alliant en lui des convictions aux abords contradictoires, le regard qu'il porte sur le judaïsme est le fruit d'une expérience de vie au service de la paix dans la région.


L’antisionisme et le sionisme, qu’est-ce que ça veut dire ? Je pense que le président français Emmanuel Macron n’a pas saisi que ces notions sont complètement politiques. Le but était de ramener les juifs en Palestine. Le vrai sionisme a cessé d’exister le jour où l’État d’Israël a été établi ; il est mort en 1948. Le mouvement historique et intellectuel qui est apparu il y a une trentaine d’années, appelé le post-sionisme, montre son attachement à l’État d’Israël.“

Le père Émile Shoufani est arabe et israélien. Né à Nazareth, en Israël, le prêtre a travaillé la majeure partie de sa vie pour le dialogue entre les communautés musulmanes, juives et chrétiennes de la région. S’il dit volontiers aimer Israël, et adhérer au projet sioniste originel qui consistait au retour des juifs sur la terre de leurs pères, il refuse cependant de voir en l’État d’Israël une perpétuation du sionisme. À l’écouter, le constat est sévère : le mouvement sioniste politique des origines n’existe plus. Dès lors, quel sens donner au terme d’antisionisme ? Pour Émile Shoufani, le mot est creux et biaisé, détourné à des fins politiques.

Antisionisme : une impossible critique de la politique israélienne ?

Pourtant, force lui est de constater que le sionisme et l’antisionisme recouvrent de nouvelles réalités, en Israël comme à l’étranger. Il l’admet : par glissement de sens, le sionisme ne désigne plus le grand projet politique, déjà accompli, mais s’incarne en l’État israélien lui-même. “Aujourd’hui, les gens qui se disent “sionistes“ entendent par-là qu’ils sont pro-Israël“, regrette-t-il.

Un glissement de sens problématique à ses yeux, car si Émile Shoufani aime son pays, ses ancêtres et ses traditions, pas question pour autant de supporter un État d’Israël “sioniste“, en tant qu’il est leader de la politique de colonisation des Territoires occupés. “Le problème c’est que toute personne qui critique la politique de l’État d’Israël est automatiquement accusée d’antisionisme, d’antijudaïsme ou d’antisémitisme. Mais on ne peut pas accuser les gens comme ça. Moi, je ne peux pas dire aux personnes que je rencontre, chrétiennes ou non, de ne pas faire de critique vis-à-vis d’Israël. En particulier alors qu’on découvre au fil des années que ce qui arrive aux chrétiens du Moyen-Orient est directement lié à la politique israélienne et américaine dans notre région. – Il continue – Les dernières élections en Israël montrent bien qu’il existe aujourd’hui une division dans la pensée politique israélienne. Nous avons d’un côté la politique sioniste menée par Netanyahou et l’extrême-droite, et de l’autre côté une partie de la population, majoritaire, qui refuse cette politique sioniste mais accepte l’État juif en tant que tel.

“Aujourd’hui, les gens qui se disent “sionistes“ entendent par-là qu’ils sont pro-Israël“

Par ailleurs, je remarque que depuis une vingtaine d’années, la critique de la politique du gouvernement israélien est devenue insupportable pour une grande partie du judaïsme français. Moi je comprends cette réaction comme une acceptation totale de la politique de la droite et de l’extrême-droite israéliennes et de Netanyahou. Cela revient à soutenir une politique qui participe continuellement à déstabiliser la situation dans le Moyen-Orient, dans les Territoires occupés, et à Gaza. Ce pays et sa politique ont mis la pagaille dans le Moyen-Orient, et on ne peut pas le cautionner.“

Antijudaïsme et antisémitisme, un combat nécessaire

S’il se méfie de l’antisionisme, les termes d’antijudaïsme et d’antisémitisme réveillent au contraire en lui de vieux souvenirs. Car le prêtre a passé une grande partie de sa vie à œuvrer pour la paix et le pardon entre les communautés de Terre Sainte. Et en 2003, passant outre les nombreuses critiques qui lui sont faites dans le pays, il organise un voyage à Auschwitz-Birkenau, auquel participent près de 500 personnes, dont 300 juifs et arabes israéliens.

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Constate-t-il aujourd’hui une forme d’antijudaïsme au sein du clergé palestinien ? Émile Shoufani ne cultive pas l’angélisme. “Ici, tout est politique, pas idéologique. Nos cardinaux et patriarches sont davantage des politiciens que des pasteurs. On l’a vu dès le Concile Vatican II : il y a eu une nette volonté des évêques orientaux de marquer leur désaccord avec la déclaration de Nostra Ætate. Mais leur réaction était entièrement politique, pas religieuse ! Ils mélangent tout, la foi et la politique israélienne.“

Pourtant, “il n’y a pas du tout de résistance ou de comportements négatifs envers les juifs en Israël. Les chrétiens ne nient pas que Jésus était juif, et le juif comme le judaïsme ne sont pas pour nous des ’problèmes’. C’est la même chose pour les musulmans israéliens.“ Il prend exemple sur Nazareth, qui en 2018 a vu près de 50 000 juifs participer à son marché de Noël, organisé à proximité de la basilique de l’Annonciation. Il l’admet cependant, “bien sûr, la situation est différente dans les territoires palestiniens…“

Et le père de conclure : antisémitisme et antijudaïsme doivent être l’objet d’un “combat“ quotidien, de la part de tous les habitants d’Israël et du reste de l’humanité.

Dernière mise à jour: 18/02/2024 16:23