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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Shadia Qubti : « L’Église de Palestine doit faire d’avantage » pour les femmes

Claire Riobé
6 mai 2020
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Atypique Shadia Qubti ? Chrétienne palestinienne, de nationalité israélienne, la jeune femme grandit à Nazareth dans une famille baptiste avant de se tourner à l’âge adulte vers l’Église luthérienne. Après des études de relations internationales, elle choisit de travailler pour l’Église de Palestine. Au fil de sa carrière, sa foi, ses ambitions et ses convictions s’enrichissent et s’opposent tour à tour. Son parcours et son identité atypiques la poussent aujourd’hui à se faire la voix des femmes et de l’Église de son pays. Shadia Qubti interpelle.


Comment définiriez-vous votre identité ?

La plupart des gens sont troublés par mon identité. Ils ne comprennent pas que je puisse être Palestinienne et Israélienne, et sont d’autant plus surpris de savoir que je suis chrétienne. Mon nom de famille, Qubti, signifie « copte » et j’ai effectivement grandi dans le quartier copte de Nazareth, qui a un héritage orthodoxe. En revanche, mes deux parents sont de confession évangélique baptiste, donc ma foi a très tôt été influencée par la théologie protestante. Puis je me suis tournée peu à peu vers l’Église luthérienne, plus traditionnelle. J’utilise aujourd’hui différemment ces éléments de mon identité, selon les environnements dans lesquels je me trouve et les personnes que je côtoie.

Très tôt, vous avez désiré accorder vos convictions religieuses avec votre carrière professionnelle. Quel a été votre parcours ?

J’ai étudié à l’école baptiste, une école privée chrétienne de très bon niveau à Nazareth tout en recevant des cours d’éducation religieuse auprès de l’Église. J’ai ensuite fait ma licence de relations internationales à l’Université hébraïque de Jérusalem, puis un master sur la résolution de conflits et la paix au Trinity College de Dublin. Au fil des années j’ai gardé un lien fort avec ma paroisse en prenant la tête de différents projets. C’est comme ça que j’ai fini par intégrer une ONG protestante liée à ma paroisse, Moussalaha, réconciliation, qui promeut la paix entre Palestiniens et Israéliens. J’y ai reçu de nombreux enseignements très inspirants et une réelle formation à la théologie, qui me portent encore aujourd’hui.

Vous avez ensuite continué votre carrière dans un milieu protestant ?

Oui je travaille depuis trois ans au sein de l’organisation protestante World Vision. Mon métier concerne l’engagement religieux au sein de la société civile, notamment dans le domaine du développement mondial : quel est le rôle des dirigeants chrétiens aujourd’hui face aux enjeux de développement ? En pratique nous croyons que l’Église doit occuper une place dans tous les domaines où les enjeux de développement sont les plus prégnants : pauvreté, exclusion sociale, aide aux familles, processus de paix, etc. Nous avons quelques projets-test, dont un qui concerne l’aide aux enfants en situations précaires. L’idée est d’apporter à leur famille, qu’elles soient chrétiennes ou musulmanes, un soutien pratique mais également spirituel, en travaillant avec les responsables d’Églises locales. La plupart des Églises de Palestine étant orthodoxes et catholiques, c’est avec elles que nous travaillons aujourd’hui.

En 2018, vous avez lancé une série de podcasts, « Women behind the wall », qui donne la parole à des femmes chrétiennes et palestiniennes vivant derrière le mur. Pourquoi ce projet ?

Avec deux amies, nous avons réalisé que bien que beaucoup de visiteurs se rendent en Terre Sainte et s’intéressent aux enjeux de notre région, l’immense majorité des experts qui s’exprime actuellement sur le conflit israélo-palestinien ou le mur de séparation sont des hommes. Comment les femmes palestiniennes, a fortiori chrétiennes, peuvent-elles s’impliquer dans ces discussions et dire haut et fort leur point de vue ? Je crois que les femmes ont une manière de raconter les choses très différente de celle des hommes. Elles ont une perspective et une expérience différentes du conflit, d’abord en tant que mères, femmes ou sœurs, ensuite en tant que Palestiniennes vivant derrière le mur, et enfin en tant que chrétiennes. Nous avons donc créé cette plateforme de podcasts, qui se veut être un espace de parole mis à la disposition de ces femmes pour les aider à élever leur voix et s’exprimer de manière autonome.

Quels témoignages vous ont le plus marquée ?

Étant célibataire et n’ayant pas d’enfant, j’ai été déroutée, je dois dire, par le récit de femmes enceintes ou mères de famille, qui m’expliquaient les conditions dans lesquelles elles doivent donner naissance, leur combat pour maintenir leur famille en vie coûte que coûte, l’incertitude des études que vont mener leurs enfants… C’est dur à concevoir, parfois presque impossible à imaginer. Ces femmes doivent réfléchir à l’homme qu’elle vont devoir épouser en fonction de ses privilèges dans la société. Penser à un lieu où elles pourront accoucher sans danger, au terme de leur grossesse. Peu importe leur quotidien, elles essayent toujours de mener une vie la plus normale possible. Ça m’a vraiment marquée, plus d’une fois, je me suis dit : « Waouh, elles sont tellement fortes, tellement tenaces ! » Elles ont été une vraie source d’inspiration pour moi, c’était très stimulant.

Cette expérience a-t-elle fait évoluer votre rapport à la foi ?

En fait j’ai passé beaucoup de temps après ça à chercher une Église ouverte aux femmes, notamment aux femmes en responsabilité, et qui ne considère pas le genre comme étant un déterminant au sein de l’Église. C’était très important pour moi et cette posture correspond d’avantage à la théologie luthérienne, il me semble. C’est en partie pour cela que j’ai quitté l’Église baptiste pour la luthérienne. J’appartiens aujourd’hui à une Église luthérienne de Jérusalem dont le pasteur est une femme… ce qui est assez rare !

Quel regard portez-vous sur votre carrière à la fois au sein de l’Église et dans le domaine du développement international ?

J’ai réalisé au bout de quelques années que si les femmes sont bien présentes dans ce secteur [du développement international], la plupart d’entre elles occupent toujours des postes de coordination ou d’assistance administrative, par exemple. Très peu sont dirigeantes et je crois que c’est un problème particulièrement présent au sein des organisations chrétiennes.

Chez les chrétiens la vision répandue est que le chef doit être le pasteur. Voir une femme diriger n’est pas quelque chose de communément admis. Dans les organisations que j’ai rencontrées les femmes font tout le travail en amont, mais quand on en vient à la prise de décision, elles ne sont plus là. Si vous considérez les femmes palestiniennes comme un groupe démographique à part entière, elles sont statistiquement plus éduquées que les hommes, mais quand on compare ce niveau d’éducation avec leur présence à des postes de direction, cela n’est plus le cas. C’est frappant. Cela a parfois été pesant pour moi : j’ai de réelles compétences en leadership et me suis faite, au fil des années, la voix de la cause palestinienne et de l’Église locale. Pourtant, j’ai toujours du mal à me faire entendre et à trouver ma place en tant que femme.

D’où vient, selon vous, ce déséquilibre de genre ?

Je pense que c’est en partie culturel, dû au côté patriarcal de la société orientale, mais également dans une certaine mesure au fait que l’enseignement de l’Église n’a jamais été vraiment remis en question. L’Église palestinienne est confrontée à tellement de défis aujourd’hui… ajoutez à ce gros bazar la question de l’égalité des genres, c’en est trop pour elle! (rires).

Je suis connue au sein de l’Église pour être celle qui met régulièrement ce sujet sur la table : comment encourageons-nous les femmes au leadership au sein de l’Église ? Mais il faut que cela vienne des deux côtés : de la part des fidèles, qui demandent du changement au sein de l’Église, et de la part des dirigeants de l’institution, qui doivent être leaders dans ce domaine. Les femmes chrétiennes elles-mêmes sont les premières à douter de leurs capacités de réussite… elles doivent réaliser qu’elles ont réellement quelque chose à apporter dans le processus décisionnel chrétien. Plus il y aura de femmes demandant des opportunités de travail à l’Église, plus celle-ci modifiera son fonctionnement et ouvrira ses portes. Et elle sera la première bénéficiaire de ces changement, j’en suis persuadée.

Comment vous voyez-vous dans les années à venir ?

Honnêtement, c’est une question à laquelle je pense souvent. La situation ici ne s’améliore pas et c’est un peu désespérant en un sens. Dans le climat politique actuel, il est quasiment impossible de parler de paix. Je suis directement confrontée à cette réalité à travers mon travail, avec le sentiment que les choses n’avancent pas. Se heurter à ce mur d’injustices peut être très frustrant sur le long terme. Je me demande donc souvent comment je vais pouvoir continuer à avancer. Je crois profondément qu’à long-terme nous gagnerons la paix, mais je crains que nous ne devions passer par des événements pires encore que ceux que nous avons déjà vécus, pour que chacun comprenne que nous n’avons finalement pas d’autre solution que la paix…

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 Aller plus loin: Le podcast Femmes derrière le mur est toujours en ligne

Pour les anglophones, bonne nouvelle, le podcast Women behind the wall est toujours en ligne sur le site. Il est constitué de 10 épisodes radiophoniques. Des jeunes femmes, des femmes, des grands-mères témoignent de leur quotidien de leurs combats, de leurs rêves.

Un 11e épisode a été ajouté à l’occasion de la crise du coronavirus Covid-19. Il interviewe des femmes et des hommes sur leur perception de la crise dans le cadre de l’occupation israélienne.

www.womenbehindthewall.com

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