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Rafi Ghattas : “Les jeunes sont le présent de cette terre. Pas son futur”

Propos recueillis par Cécile Lemoine
28 février 2022
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Rafi Ghattas : “Les jeunes sont le présent de cette terre. Pas son futur”
Rafi Ghattas lors des journées Christ Roi organisées pour les jeunes chrétiens Palestiniens ©YJHP

À 24 ans il vient de quitter sa position de secrétaire général des Jeunes de la patrie de Jésus, un mouvement qui rassemble plus de 3 500 jeunes chrétiens de Palestine. Charismatique, Rafi Ghattas incarne cette jeunesse avide de changement et en quête de reconnaissance de la part de l’Église de Terre Sainte.


Être jeune, chrétien et palestinien, à quoi cela ressemble-t-il ?

C’est beau et complexe à la fois. Nous vivons sur la terre où Jésus est né et a professé son message de paix. Être chrétien prend tout son sens ici. Comparé à l’Europe, les jeunes chrétiens palestiniens sont plus connectés à la religion car ils n’ont rien d’autre à faire. La Cisjordanie et Gaza sont l’équivalent d’une grande prison et les endroits pour se retrouver se résument souvent à l’école ou à l’église. Être un jeune chrétien en territoire palestinien, c’est être confronté à la difficulté de se déplacer pour les grandes célébrations. Les Gazaouis peinent à recevoir des autorisations pour se rendre à Bethléem au moment de Noël. En octobre dernier, des bus venus de Cisjordanie ont été refoulés aux checkpoints alors qu’ils se rendaient aux festivités de Notre-Dame de Palestine à Deir Rafat en territoire israélien. C’était le premier rassemblement des chrétiens de Terre Sainte depuis le début de la pandémie, et ils n’ont pas pu s’y rendre.

Moi j’habite à Jérusalem et ma situation est encore différente. Si je veux me marier avec une fille de Ramallah, de Naplouse, de Taybeh, ou de n’importe quelle ville de Cisjordanie, elle ne pourra pas venir habiter à Jérusalem. Il nous faudra nous installer en zone C, cette horrible partie du territoire palestinien sous administration israélienne qu’on appelle ironiquement “la zone de l’amour”.

Avez-vous déjà pensé à partir ?

Bien sûr. Cette idée traverse l’esprit de tout le monde ici. On connaît tous quelqu’un qui est parti vivre en Europe ou aux États-Unis. Je resterai si Dieu le veut, parce qu’il m’a fait chrétien ici et que c’est bien pour une raison. En arabe, “ghattas” signifie : “celui qui plonge”. C’est un état d’esprit : j’aime plonger dans toutes les choses de la vie. J’ai donc décidé de plonger dans ma foi et d’apporter ma pierre à la continuité de la présence chrétienne sur cette terre. J’ai commencé à servir l’Église vers 12 ans, lorsque j’ai créé le premier groupe de jeunes de mon collège à Beit Hanina, en banlieue de Jérusalem. En 2019 j’ai été nommé pour trois ans Secrétaire général des Jeunes de la patrie de Jésus, le plus grand mouvement de jeunes chrétiens en Palestine. Je viens de quitter ce poste, mais je reste impliqué dans l’organisation à travers d’autres missions.

Pourquoi est-il si important pour vous de prendre part à la vie de l’Église ?

Plus de 2 000 ans après la venue au monde du Christ sur cette terre, les chrétiens ne représentent que 2,4 % de la population en Israël et 1 % en Palestine. Et ces chiffres diminuent tous les ans. Les départs sont de plus en plus fréquents, en partie parce que les pays d’accueil accordent plus facilement des visas aux chrétiens qu’aux musulmans, mais aussi parce qu’il n’existe aucune perspective d’amélioration concrète de la situation géopolitique et économique. La solution à deux États n’est plus réaliste depuis longtemps, mais personne n’a autre chose à proposer. Si personne ne fait rien, nous serons la dernière génération de chrétiens à vivre ici.

L’Église ne parviendrait donc plus à garder ses fidèles ici ?

Non, parce qu’elle n’arrive pas à s’adresser à la jeunesse. Or les jeunes sont le présent de cette terre. Pas son futur. C’est aujourd’hui qu’ils décident de l’avenir du pays, en partant ou en construisant quelque chose ici. C’est donc à eux qu’il faut donner envie de rester. C’est sur eux qu’il faut miser. Sur nous.

Sur quels points devrait-elle évoluer ?

Il faut laisser les jeunes faire pleinement partie de l’Église, nous impliquer dans les processus de décisions, et pas seulement nous confier les activités de Noël. Il faut aussi nous aider à rester ici. Pas seulement en nous distribuant de l’argent – même si c’est quelque chose que je respecte et qui est nécessaire – parce que cela crée de la dépendance. Ne nous nourrissez pas. Apprenez-nous à pêcher. Donnez-nous les clés pour construire notre avenir. Pourquoi ne pas rendre les écoles chrétiennes, privées, très chères, et plébiscitées par les familles musulmanes, gratuites pour les chrétiens ? Nous attendons de l’Église qu’elle prenne notre défense, qu’elle soutienne nos droits, qu’elle cesse d’avoir peur. Soyez comme Jésus. N’ayez pas peur de renverser la table comme Jésus l’a fait avec les marchands dans le temple. Il faut en finir avec cette époque où l’on ne voulait pas voir les problèmes. Il est temps de parler en vérité et de prendre position sur des sujets importants en respect de ses valeurs, et quand c’est nécessaire.

Attendez-vous quelque chose du synode sur la synodalité, dont la phase diocésaine s’étend jusqu’en août 2022 ?

Ce synode est spécial. Il s’adresse non pas aux membres du clergé, mais aux laïcs. Celui des années 2000, pourtant dédié à la Terre Sainte et au Moyen-Orient, n’a rien amené de concret. J’espère qu’avec celui qui vient de s’ouvrir on pourra sentir le changement, et que la parole des gens qui forment les Églises d’ici sera enfin entendue. Parce qu’ils ont des choses à dire et à revendiquer.

Avez-vous un rêve pour l’Église ?

Il y a trois ans j’étais à Ramallah pour ma nomination au poste de Secrétaire général, et j’ai dit que je rêvais qu’un jour, tous les chrétiens du pays de Jésus, les jeunes de Cisjordanie, de Galilée, de Jérusalem, de la bande de Gaza, puissent se rassembler pour le festival du Christ-Roi que nous organisons à Bethléem chaque année. En raison de l’occupation israélienne, c’est presque impossible. Mais cette année le rêve est presque devenu réalité : les jeunes de Galilée ont pu se rendre à Bethléem. Seuls les Gazaouis manquaient à l’appel. J’espère qu’un jour cette terre redeviendra une.

Finalement, qu’est-ce qui différencie la nouvelle génération de chrétiens dont vous faites partie de celles de vos parents ou de vos grands-parents ?

Nous voulons du changement. Lorsque quelque chose ne va pas dans l’Église ou dans le pays, mes parents diront : “Ce n’est rien, la prochaine fois ils feront attention.” Non ! Je ne veux pas attendre la prochaine fois. Les choses doivent bouger maintenant.

Le pape François a dit qu’être un bon chrétien, c’est savoir se révolter. Les jeunes sont là pour déranger. Notre patriarche, S. B. Mgr Pizzaballa, nous l’a dit : pour que les choses bougent, on ne doit pas arrêter de pousser nos revendications. Nous sommes prêts à prendre nos responsabilités et à faire nos propres choix.

Chaque génération a ses leaders. À nous de créer les nôtres.

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Bio express

  • Âge : 24 ans
  • Profession : Journaliste
  • Vie associative : ex-Secrétaire général de “Youth of Jesus’ Homeland – Palestine”, plus grand mouvement de jeunes chrétiens palestiniens fondé en 1964 par celui qui deviendra patriarche latin Michel Sabbah
  • Ville : Jérusalem
  • Rite : catholique latin

 

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