Des clés pour comprendre l’actualité du Moyen-Orient

“Je suis la porte”

Claire Burkel, Enseignante à l’École Cathédrale-Paris
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En passant par les portes de deux villes bien connues des textes bibliques, nous allons mieux comprendre cette phrase de Jésus qui se désigne lui-même dans l’Évangile de Jean comme porte
où passe son troupeau.


L’expression biblique “de Dan à Beer Sheva” représente l’étendue du territoire d’Israël du nord au sud du pays sous la royauté. Les références sont nombreuses depuis l’époque de David, autour de 1000 av. J.-C. Ces deux villes, précisément, sont munies des portes les plus emblématiques de ce que représente dans l’Écriture une entrée de ville.

Au nord

Dan est une cité fondée vers la fin du IIIe millénaire av. J.-C. selon des textes égyptiens qui en attestent l’emplacement dès le XIXe siècle et des archives de Mari, la grande cité sur l’Euphrate, dont les rois respectifs échangeaient des correspondances. Le livre de Josué, qui magnifie la “conquête” du territoire en faveur d’Israël justifie sa présence. Après la scission des tribus à la succession de Salomon, pour officialiser la rupture politique, le roi des dix clans du Nord, Jéroboam Ier [930-910] fit élever deux sanctuaires afin que son peuple ne se dirige plus vers Jérusalem pour rendre un culte à Dieu -1R 12, 26-33 ; à la séparation politique devait correspondre la séparation religieuse. Il y eut donc Bethel au sud et Dan au septentrion de son royaume. Plusieurs fois détruite et reconstruite, Dan fut abattue par les troupes de l’Assyrien Teglat Phalasar III en 732 -2R 15, 29- et pour une longue période. On ne retrouve là que sous la domination hellénistique puis romaine des traces d’habitat.

Muraille monumentale – La mesure de la porte de Dan est aux proportions de son enceinte défensive, gigantesque ! ©Blandine Masse-Navette

Pour sa défense la ville de Dan disposait de murailles, elles aussi plusieurs fois reconstruites et renforcées, et une porte d’entrée monumentale. Les archéologues ont dégagé une porte de l’âge du Bronze Moyen [2000 à 1550 av. J.-C.] dont les dimensions 19,5 m de large sur 26,5 m de longueur en font la plus grande trouvée à ce jour dans le pays. Partant de l’est, elle monte une pente douce, est entièrement dallée de basalte et ouvre sur une large voie qui se poursuit dans la ville vers l’ouest.

Près de l’entrée était installé un banc en pierres de taille, long de 4,5 m, à côté duquel ce qui pourrait être un trône : un socle entouré de bases de colonnes prêtes à supporter un baldaquin. Ce banc évoque le Ps 69, 13 : “les gens assis à la porte” ; ainsi que la conclusion du mariage de Ruth la Moabite avec Booz le Bethléemite : “Booz était monté à la porte et s’y était assis ; il prit dix hommes parmi les anciens de la ville et tous s’assirent” -Rt 4, 1-11. Déjà le neveu d’Abraham : “Lot était assis à la porte de la ville” (de Sodome) -Gn 19, 1. D’après les éléments archéologiques cette porte fut incendiée vers 885 par le roi araméen Ben Hadad qui “conquit tout le pays de Nephtali” dont la ville de Dan - 1R 15, 20.

Et au sud

La porte de Beer Sheva est un peu moins vaste, seulement 14 m sur 17 m mais elle comporte une chicane, un angle qui rend l’entrée moins aisée. Elle est aussi entourée, de part et d’autre de la voie d’entrée large de 4 m, de deux salles à usage défensif : on pouvait y installer une garde ayant son propre arsenal. De chaque côté on a dégagé à gauche, à l’ouest, des bâtiments sans doute à usage public, pour l’administration de la cité et à droite, vers l’est, des magasins servant à stocker des grains, des jarres d’huile et de vin. Elle joue son rôle de sas d’entrée au sud de la ville, juste à côté du puits creusé à l’extérieur du rempart.

On se trouve là aussi au lieu des transactions avec les nomades éleveurs de troupeaux, les commerçants en denrées agricoles, ou tout autre affaire à régler, familiale, religieuse ou royale. Un ostracon, fragment de terre cuite portant inscription, a été trouvé sur le sol d’un des “magasins” : “15 de la part de Tolad b Beth Amam” qui devient clair si l’on sait que “b” est un bath, une mesure de 45 litres de liquide et que Amam, El Tolad et Tolad sont des villes du district de Siméon, c’est le Négev, mentionnées en Jos 15, 26 et 30 ; 19, 4 et 1Ch 4, 29. Nous voilà renseignés sur un aspect commercial de ces villes méridionales.

Et au sud Beer Sheva – La porte qui s´ouvre sur la ville présente ce qui date de l´Antiquité (les gros moellons depuis le sol) et ce qui a été reconstruit par les archéologues (les briques au-dessus) pour donner une idée de la hauteur d´autrefois. ©SBF

Une porte, ce n’est pas seulement pour entrer

Dans toutes les villes du Proche-Orient on pénètre par une entrée assez large qui comprend une légère chicane vers la gauche, plus rarement à droite, puis un passage en double, parfois triple tenaille (ce qui explique les largeurs), composées de part et d’autre de quatre ou six alvéoles qui étaient utilisées comme salles de garde. Les bois ont disparu, qu’il s’agisse de longues barres mobiles ou de solides vantaux, mais la structure est révélatrice : on n’entre pas dans une cité sans avoir été observé et contrôlé, parfois mis en état d’infériorité. Cet espace assez imposant permet du stockage et donne aussi la possibilité de se réunir pour contrôler les troupeaux et bêtes à vendre qui viennent des pâturages, faire les transactions commerciales, conclure des marchés ou des mariages.
Quelques notes très claires en donnent les largeurs et hauteurs : “Saül aborda Samuel au milieu de la porte” -1S 9, 18 ; “David était assis entre les deux portes” -2S 18, 24 et 19, 1 : “David monta dans la chambre supérieure de la porte”.

On repère aussi dans l’Écriture une fonction législative, car des jugements sont rendus aux portes : “Un fils indocile sera conduit dehors aux anciens de la ville, à la porte.”-Dt 21, 19 ; “Ses fils sont privés de tout appui, accablés à la porte, sans défenseurs.” -Jb 5, 4 ; “Ouvrez-moi les portes de justice ! C’est ici la porte du Seigneur, les justes y entreront.” -Ps 118, 19-20. Le Ps 127, 5 évoque “un débat à la porte”. Quant à Pr 22, 22 il prévient : “N’opprime pas le pauvre à la porte.”, comme Is 29, 21 : “Ceux qui tendent un piège à celui qui juge à la porte.” et avant lui Amos : “Ils haïssent quiconque réprimande à la porte ; oppresseurs du juste, vous qui à la porte déboutez les pauvres, haïssez le mal, aimez le bien et faites régner le droit à la porte.” -Am 5, 10-15.

Après la conquête du Macédonien Alexandre, qui ouvre au Proche-Orient la période hellénistique, des bâtiments spécifiques sont construits à l’intérieur des villes où se règlent ces affaires. En témoigne un texte en Gn 22, 17 : “ta postérité conquerra la porte de tes ennemis” qui a été traduit en grec dans la version des Septante, au IIIe ou IIe siècle av. J.-C. par “ta descendance occupera les villes de tes ennemis”. Ce n’est donc plus à la porte des cités qu’ont lieu les événements, les transactions.

Ainsi Jésus

Celui qui connaît l’Écriture, qui est venu l’accomplir en sa chair, va user aussi de cette même image dont nous avons vu les riches développements : “Entrez par la porte étroite… étroite est la porte” -Mt 7, 13-14. Jésus ne veut pas seulement donner une “morale” mais il indique par-là la fonction de jugement que chacun détermine selon ses propres attitudes. Lui-même, le Verbe de Dieu, se dit porte : “Je suis la porte des brebis, la porte, c’est moi” dans l’épisode Jn 10, 1-11, ce que la tradition chrétienne a résumé : “L’Église est le bercail dont la porte unique et nécessaire est le Christ” Lumen gentium 6 (constitution du Concile Vatican II, novembre 1964).

En lui, par lui seront rendues la justice en sentences équitables ; les pauvres seront défendus, des alliances pourront être conclues ; l’accès à “la cité de Dieu” sera aisé et lumineux, quand on atteindra la Jérusalem céleste que décrit le livre de l’Apocalypse : “La cité sainte est munie d’un rempart pourvu de douze portes… les douze portes sont douze perles ; chaque porte formée d’une seule perle… ses portes resteront ouvertes le jour car il n’y aura pas de nuit” -Ap 21, 12…25, comme l’annonçait cinq ou quatre siècles auparavant le vieil Isaïe : “Tes portes [Jérusalem] seront toujours ouvertes, ni le jour ni la nuit on ne les fermera” -Is 60, 11.

L’expression de Dan à Beer Sheva

1S 3, 20 du temps de Samuel ; 2S 24, 2 lorsque David entreprend le recensement de tout son royaume ; et au début du règne de Salomon : 1R 5, 5 “Juda et Israël habitèrent en sécurité, chacun sous sa vigne et sous son figuier depuis Dan jusqu’à Beersabée.”

Dernière mise à jour: 18/05/2026 13:49