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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Le bibliste Jérôme Murphy-O’Connor s’est éteint à Jérusalem

père Matteo Crimella
13 novembre 2013
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Le bibliste Jérôme Murphy-O’Connor s’est éteint à Jérusalem
Père Jérôme Murphy-O'Connor sur une photo datant de quelques années.

Lundi 11 Novembre, à Jérusalem, l’illustre père dominicain érudit de la Bible, Jérôme Murphy-O'Connor, s’est éteint à l’âge de 78 ans. De nationalité irlandaise, il fut l'un des plus grands experts au monde de l’apôtre Saint-Paul et de ses Lettres. Nous avons demandé au père Matteo Crimella, bibliste et prêtre du diocèse de Milan, un portrait du père O’Connor.


Lundi 11 Novembre, à Jérusalem, l’illustre père dominicain érudit de la Bible, Jérôme Murphy-O’Connor, s’est éteint à l’âge de 78 ans. De nationalité irlandaise, il fut l’un des plus grands experts au monde de l’apôtre Saint-Paul et de ses Lettres. Nous avons demandé au père Matteo Crimella, bibliste et prêtre du diocèse de Milan, un portrait du père O’Connor, qu’il a rencontré pendant ses études à l’École biblique de Jérusalem. Voici le portrait qu’il partage avec nous.

***

« On s’attendrait à voir s’élever le sanctuaire central du christianisme dans un majestueux isolement, alors qu’en fait, des  constructions anonymes s’accrochent à lui comme des cirripèdes. On cherche un grand espace lumineux, alors que celui-ci est sombre et étroit. On cherche la paix, mais l’oreille est assaillie par une cacophonie de chants qui se font la guerre. On voudrait la sainteté, mais on est confronté à un instinct jaloux de possession : les six groupes qui l’occupent – Catholiques latins, Grecs-orthodoxes, Arméniens, Syriens, Coptes, Ethiopiens – se ressemblent étrangement, aux aguets quant à la moindre violation de leurs droits. Nulle part ailleurs n’apparaît aussi bien la fragilité de la nature humaine : il en résume la condition ».  Avec ces mots, presque sculptés dans le marbre, le père Jérôme Murphy O’Connor commence la présentation du Saint-Sépulcre, dans le guide historique et archéologique de la Terre Sainte qui l’a rendu célèbre dans le monde entier (la version originale anglaise, publiée en 1980 par la prestigieuse Université d’Oxford, est ajoutée, en 2008, à la cinquième édition). Avec ces mots, on saisit le type d’homme qu’était « Jerry ». Irlandais, né à Dublin en 1935 dans une famille catholique, il est entré dans l’Ordre des Prêcheurs et, compte tenu de son exceptionnelle intelligence, il fut envoyé, pour étudier, à Fribourg en Suisse, puis en Allemagne, puis à l’Ecole Biblique et Archéologique Française de Jérusalem, où depuis de nombreuses années il fut l’un des professeurs les plus distingués.

Jerry n’avait pas un caractère facile. Toute l’École savait que ses excès de colère pouvaient durer un certain temps, aucune trace n’en subsistait dans ses relations avec ses collègues et ses étudiants : une demi-heure plus tard, le robuste père aux cheveux blancs restait toujours la personne la plus affable du monde.

Au cours de ces dernières années, la maladie l’avait affecté : il ne marchait plus, il était boursouflé et manquait en permanence d’oxygène. Mais Jerry n’avait pas perdu sa verve, et encore moins son humour irlandais. En été 2006, alors qu’il était aux États-Unis pour une série de conférences sur Saint- Paul, il fut frappé par une grave maladie. Il s’attendait au pire, mais l’infatigable dominicain récupéra lentement, retourna à Jérusalem et continua à travailler. On approchait de l’année paulinienne, et beaucoup lui demandèrent, à lui, l’un des plus grands spécialistes mondiaux de l’apôtre du peuple, d’écrire une biographie de Paul pour le grand public : quelque chose de léger, lisible et passionnant. Quelques années auparavant, Jerry avait commencé par publier son magnum opus, la Vie de Paul (traduit en italien par Paideia), un texte érudit pour académiciens. Il lui fut alors demandé une oeuvre différente, il l’écrivit avec brio  : durant l’année paulinienne, chaque fois qu’une nouvelle traduction de la dite oeuvre arrivait à l’école (en italien, polonais, hongrois, coréen et autres langues), il offrait à tout le monde un verre de whisky. La dédicace de ce livre est un chef-d’œuvre d’ironie : « Pour David et Catherine Manning qui ont demandé cette biographie, et à Declan et Emer Meagher, qui ont fait en sorte que je survive pour l’écrire ». Il savait parfaitement que ses problèmes de santé survenus aux États Unis étaient graves, et il remerciait ceux qui lui avaient sauvé la vie.

L’oeuvre de Murphy O’Connor est gigantesque : en plus de l’énorme travail scientifique sur Paul et ses Lettres, on compte aussi beaucoup de volumes écrit pour un public large et varié, sans parler des expertises archéologiques. À l’École, il enseignait Paul et la méthodologie de la recherche biblique.  Son cours de topographie de Jérusalem fut très célèbre. Ses cours sur Paul étaient méticuleux : en un semestre, il traitait au maximum deux chapitres d’une lettre ; dans ses cours de méthodologie, Jerry savait enseigner aux étudiants le travail scientifique ; sur Jérusalem, le mardi après-midi, il parlait pendant des heures, sans lire la moindre note, les moindres dates, noms, circonstances, ou informations archéologiques et artistiques : la ville sainte n’avait aucun secret pour lui. Ses commentaires dans la Revue Biblique sont incalculables. Sa rigueur et son intransigeance ne laissaient aucune place aux hypothèses hasardeuses : de nombreux étudiants, plus fidèles à leur imagination qu’à la méthodologie, ont dû plier bagages et retourner dans leur patrie, humiliés par les jugements sévères de Jerry. Ses opinions ont parfois un peu surpris, mais il avait très rarement tort.

Un jour, en août dernier, au cours d’un repas (depuis un certain temps il mangeait très peu, mais ne renonçait jamais à son verre de vin ou de whisky), il dit en plaisantant qu’il avait cessé de travailler. Pour nous, cela semblait impossible, connaissant sa vigueur dans l’étude. Cette annonce était un signe de sa mort prochaine : Jerry la sentait arriver. C’était un samedi. Le lendemain, Sœur Agnela, une jeune religieuse polonaise qui avait pris soin de Jerry au cours de ces dernières années, avec un dévouement extraordinaire, récita avec lui le rosaire sur le porche ; puis ils allèrent ensemble à la messe. Au déjeuner, Jerry appela un ancien élève (un « ancien de la maison », comme ils disent à l’École), professeur de Nouveau Testament dans une pauvre Université de Madagascar, alors à Jérusalem pour étudier : «Viens dans ma chambre – dit-il – et prends les livres qui t’intéressent ». Le père Lorenzo se retrouva face à une splendide bibliothèque biblique, une bibliothèque qui ferait envie à n’importe qui : c’était l’héritage du grand professeur qui, proche de la mort, voulut aider les pauvres, comme un extrême encouragement dans une vie consacrée à l’étude de la Parole.

Les funérailles du Père Jérôme Murphy-O’Connor eurent lieu mercredi matin 13 novembre, à l’Église dominicaine Saint-Etienne. Tous le dominicains et différents représentants des Église de Terre Sainte se sont rassemblés pour accompagner « le grand Jerry » dans sa dernière demeure.

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