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Abraham Skorka: « Mon ami Bergoglio »

Terrasanta.net
1 décembre 2013
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Abraham Skorka: « Mon ami Bergoglio »
Rav Abraham Skorka. (Photo Dominik Cira)

Il est considéré comme l'une des personnalités les plus proches du pape François. Il est l’un des rares à pouvoir se permettre de appeler le Pontife «mi querido amigo » (« mon cher ami »). Le numéro de novembre-décembre 2013 du magazine Terrasanta en italien a publié un long entretien, signé par Manuela Borraccino, avec Abraham Skorka. Nous livrons quelques extraits à nos lecteurs francophones.


Il est considéré comme l’une des personnalités les plus proches du pape François. Il est l’un des rares à pouvoir se permettre de appeler le Pontife «mi querido amigo » (« mon cher ami »). Lorsque, en 2009, publiant l’interview biographique de l’archevêque de Buenos Aires, Jorge Mario Bergoglio, par Sergio Rubin et Francesca Ambrogetti, les éditeurs d’El Jesuita demandèrent au cardinal argentin qui choisirait-il pour en écrire la préface, il a répondu sans hésitation : « Le rabbin Skorka ». Le numéro de novembre-décembre 2013 du magazine Terrasanta en italien a publié un long entretien, signé par Manuela Borraccino, avec Abraham Skorka. Nous livrons quelques extraits à nos lecteurs francophones.

Rav Skorka, vous attendiez-vous à ce que votre ami Bergoglio soit élu pape ?

Disons que, comme on dit en Argentine, je nourrissais l’espoir qu’il soit élu.

Vous avez dit que François serait le meilleur ami que le peuple juif n’ait jamais eu au Vatican. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Je pense avant tout à l’immense acte de courage spirituel qu’il a eu en demandant aux éditeurs de son interview biographique que ce soit moi qui écrive la préface. Ce fut un immense geste! Je pense au programme de télévision que nous avons fait ensemble, à toutes les conversations que nous avons eues et aux graines que nous avons semées. Je pense à lorsqu’il a voulu me conférer un doctorat honoris causa de l’Université catholique d’Argentine, il y a un an, pour le cinquantième anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II : ce fut un geste chargé de sens et de mémoire, avec un poids symbolique très fort. Oui, il a fait voir en lui un véritable ami du peuple juif : parce qu’il a démontré à un représentant du peuple juif son d’engagement pour tous les Juifs, par des faits, et avec beaucoup de courage spirituel.

Pour la première fois un rabbin passe quelques jours en contact étroit avec le pape. Quelles impressions vous procure cette situation sans précédent ?

La plus grande joie pour moi est de voir que notre amitié parle d’elle-même : depuis de nombreuses années, il ne s’agit plus seulement de dialogue interreligieux. Quand je viens à Rome, je prends le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner avec lui. Et je vois avec quelle confiance nous nous tournons l’un vers l’autre, il y a un grand respect mutuel, et une affection manifeste, non seulement avec des mots, mais aussi avec des gestes. Par exemple, depuis que je suis arrivé, le pape a donné des instructions afin que je puisse suivre toutes mes règles alimentaires, en demandant à son personnel de veiller à ce que je puisse avoir tout ce dont j’aurais besoin, et de vérifier la cuisson de mes aliments, il m’a aussi procuré une bouteille de vin kosher… en prenant soin de tous les détails avec une attention particulière. Et je sais que tout le soin qu’il apporte, bien qu’il soit Souverain Pontife, est une façon de montrer « aux quatre vents », comme on dit en Argentine, « celui-ci est un ami ». Le fait de m’accompagner dans mes prières pour le shabbat, devant tous les cardinaux, les évêques et les prêtres présents, le vendredi soir et le samedi, est une expression de proximité. C’est ce qui signifie faire confiance à l’autre : c’est très important.

Comment regardez-vous le processus de rapprochement initié par le Concile Vatican II?

Il est clair que la Nostra Aetate a marqué un tournant dans l’histoire de la relation entre le christianisme et le monde juif. Après le grand rôle joué par le pape Jean XXIII, l’inspirateur de ce tournant, l’homme qui a donné une forte impulsion à ce changement fut Jean-Paul II. Benoît XVI a approfondi un peu tout cela, mais pas à la mesure spectaculaire de son prédécesseur, et par certains gestes de Ratzinger les résultats furent ambigus pour de nombreux juifs.

À quoi faites-vous référence précisément ?

Je me réfère à son discours à Auschwitz (le 28 mai 2006 – ndlr). Le pape s’est lui-même appelé «fils du peuple dans lequel un groupe de criminels arriva au pouvoir au moyen de promesses mensongères, (…) par la force de la terreur et de l’intimidation, de sorte que notre peuple a pu être utilisé et abusé comme instrument de leur soif de destruction et de domination ». J’ai l’impression que le pape a voulu en quelque sorte concentrer le blâme sur quelques-uns qui ont dominé les esprits de beaucoup. Et cela ne me convainc pas. Pas du tout. Je ne pense pas que vous pouvez envoyer un message de ce genre face à l’aberration qu’est le nazisme. Bien sûr, il y a des gens qui ont un charisme très fort, et qui peuvent entraîner les autres. Mais celui qui reste confus est celui qui se laisse confondre : dans l’obscurcissement il y a une disposition totalement passive que nous ne pouvons pas accepter ou tenter de justifier.

Et du pape François, qu’attendez- vous ?

Qu’il puisse faire un pas en avant au dialogue, qu’il ne soit pas seulement question de sympathie, d’harmonie humaine, mais que nous puissions vraiment nous engager profondément, avec des faits concrets, dans la construction d’un monde meilleur, en nous sentant véritablement frères. Et en sachant que nos deux traditions, bien que différentes, sont générés à partir d’un tronc commun.

Vous avez dit à plusieurs reprises qu’il devrait y avoir un État palestinien aux côtés de l’État hébreu. Comment pressentez-vous la fin du processus de paix ?

Je ne pense pas que ce soit fini : en fait, nous sommes de retour aux négociations. La L’important est qu’il y ait des discussions. Ce que j’espère, c’est que Dieu nous aidera à veiller à ce qu’il y ait la paix en Israël, comme nous le demandons tous les jours dans nos prières. Béni soit le Seigneur tous ceux qui s’efforcent de parvenir à la paix des deux côtés ! Mais nous devons aider tout le monde, nous pouvons tous faire quelque chose, chacun de nous doit ressentir cette responsabilité. Il y a beaucoup de chapitres qui seront abordés, il y a des limites, des compromis… Mais le rêve des Juifs, après 2000 ans, est d’avoir un état en paix. Avec la fondation de l’État d’Israël en 1948, nous avons atteint 50% du rêve : ce qui nous manque maintenant, ce sont les autres 50%, pour qu’Israël vive en paix. L’hymne national israélien est intitulé HaTikva, l’espoir. Et je suis sûr que, comme nous avons réalisé le rêve d’avoir un état, Dieu nous aidera à parvenir à la paix. Comme dit le Psaume (29, v 11 ndlr) : «Le Seigneur donnera la force à son peuple, et le Seigneur bénira son peuple dans la paix ».

Pensez-vous que le pape se rendra en Terre Sainte l’année prochaine ?

Je l’espère. Il travaille pour cela, et je comprends que le président israélien Shimon Peres se soit impliqué personnellement avec le Pape pour faire tout son possible dans la reprise des négociations avec les Palestiniens, et pour assurer la pleine coopération avec l’Autorité palestinienne, afin que ce voyage puisse avoir lieu de manière aussi profitable que possible pour tout le monde.

Talmudiste et biophysique

Né à Buenos Aires (Argentine) en 1950, de formation scientifique (il a un doctorat en chimie) et juridique (il a enseigné le droit juif à l’Université d’El Salvador), Rav Abraham Skorka est recteur du Collège rabbinique d’Amérique latine, où il enseigne la littérature biblique, et est à la tête de la communauté juive Benei Tikva. En 1990, il a rencontré l’archevêque de Buenos Aires Jorge Mario Bergoglio. Tous deux ont travaillé ensemble sur ​​le patrimoine de la sagesse du judaïsme et du christianisme, et sur ​​les grands thèmes de la vie humaine : Dieu et le diable, la prière et la culpabilité, la famille et le divorce, la politique et la puissance, la bio- éthique, religieux, la pauvreté, l’Holocauste. Les conversations ont conflué dans une émission de télévision sur trente épisodes et ont ensuite été publiés dans l’essai Sobre el Cielo y la Tierra (2010), traduit en français après l’élection de Bergoglio à la papauté, avec le titre Le ciel et la terre (Rizzoli, 2013). En octobre 2012, cinquante ans après le deuxième Concile du Vatican, Skorka a reçu un doctorat honoris causa de l’Université catholique d’Argentine : ce fut la première fois en Amérique latine que le titre a été décerné à un rabbin.

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