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Ces chrétiens qui prient en hébreu

Nizar Halloun
27 septembre 2015
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Officiellement son titre est le “vicariat Saint-Jacques pour
les catholiques de langue hébraïque en Israël”. Dans leur grande majorité, ces chrétiens ne sont pas arabes et constituent une chrétienté vivante au cœur de la société israélienne. Tour d’horizon.


« Avinu shebashamayim, yitqadesh shimkha. » Dimanche soir la chapelle de la paroisse de Saint-Siméon et Sainte-Anne est comble. Les paroles du Notre Père résonnent en hébreu. Nous sommes à la paroisse d’expression hébraïque de Jérusalem. Nombreux sont ceux venus assister à la messe à la Kéhila et saluer le père David Neuhaus, vicaire patriarcal de la communauté, au jour de son anniversaire.

La toute première kéhila (le mot signifie communauté) est celle de Jaffa, fondée en 1945 pour des chrétiens catholiques arrivés dans les vagues d’immigrations autour de la fondation de l’État d’Israël en 1948. Dans ces années-là, en dix ans, arrivèrent deux millions de juifs en Israël. Parmi eux se trouvaient des couples “mixtes”, explique David Neuhaus. “Certains d’entre eux étaient juifs, dans tous les sens du terme, sauf qu’ils étaient convertis à la foi catholique.”

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C’est donc dans les années cinquante que furent fondées les premières communautés. Elles accueillirent alors des milliers de personnes. “Le prêtre de Jaffa, dans les années soixante, était en contact avec plus de 3 000 chrétiens” rappelle le père Neuhaus.

Les fondateurs des kehilot (pluriel de kehila, prononcer kéhilote) étaient issus principalement de deux groupes. D’une part, des juifs convertis, sionistes, et d’autre part de nouveaux arrivants, surtout des religieux chrétiens, qui choisirent après la Shoah de vivre en Israël en solidarité avec le peuple juif.

Adapter la liturgie

Un des objectifs premiers de la communauté était d’offrir une place, à l’intérieur de l’Église, aux chrétiens qui vivaient dans la société israélienne, parlaient l’hébreu et cherchaient à pratiquer leur foi dans cette langue. Ainsi, l’adaptation de la liturgie et d’une catéchèse en langue hébraïque s’avérait essentielle. “La traduction et la constitution d’une langue adéquate et fidèle à la tradition catholique étaient certes fondamentales, souligne le père Neuhaus, mais il était important aussi de donner vie à une langue qui rendait évidente la véracité du rapport de la chrétienté au judaïsme.”

Aujourd’hui, le noyau de la communauté de langue hébraïque s’élève à 800 personnes réparties en 6 kehilot situées à Jérusalem, Be’er Sheva, Jaffa, Haïfa, Nazareth et Tibériade. Chaque communauté a ses spécificités et réunit, selon les villes, des fidèles de différents types.

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Elles reflètent la variété de la société israélienne et comptent parmi leurs membres des Russes, des Polonais, des Roumains et des Palestiniens de citoyenneté israélienne. À ceux-là s’ajoutent 60 000 travailleurs migrants (Philippins, Indiens ou originaires d’Afrique) et demandeurs d’asile chrétiens, dont une grande partie se trouve à Tel-Aviv et se réunit au Centre Notre-Dame-Femme-de-Valeur. À titre de comparaison, les chrétiens citoyens d’Israël sont aujourd’hui 160 000. Les trois quarts sont palestiniens de citoyenneté israélienne depuis 1948 et environ 40 000 sont des chrétiens d’origine juive, dont la grande majorité issue de l’orthodoxie russe.

À Jérusalem, le curé de la paroisse hébréophone est… franco-libanais. À la fin de la messe, le père Raffic Nara explique d’une voix posée au milieu des jeux des enfants dans la cour, les particularités et la situation actuelle de sa paroisse. “Depuis quelques années, nous avons franchi le pas pour aller à la rencontre des autres communautés catholiques locales parce qu’il est important que nous soyons un et unis avec les autres Églises du pays. Les questions sociales et politiques qui seront toujours présentes, ne doivent pas nous empêcher d’être unis.”

Avec les migrants

La paroisse fut, à ses origines, composée de juifs convertis au catholicisme et plus tard de migrants de l’ex-Union soviétique. À présent, la situation est différente. La paroisse compte beaucoup d’immigrés chrétiens de tous bords. Certains viennent pour travailler, d’autres sont réfugiés. Dans une ville comme Jérusalem, où la religion se décline en abondance, le père Raffic précise que “la communauté dans son ensemble est très diversifiée. Mais il est important de ne pas confondre les choses. Notre Église n’est pas une communauté ‘juive-chrétienne’, c’est une paroisse catholique en langue hébraïque, de rite latin.

La vie d’un chrétien dans la société judéo-israélienne, souligne encore le père Rafic, est confrontée à la question de l’articulation entre sa foi et le judaïsme. Une attention particulière doit être portée par les prêtres sur ce point, surtout en direction des plus jeunes. L’Église s’intéresse à notre expérience ici, et c’est important, car il n’y a aucun autre endroit au monde où les chrétiens sont minoritaires dans une majorité juive.”

Mais le grand tournant vécu par les kehilot ces dernières années, c’est l’arrivée de travailleurs migrants chrétiens. Ils font à présent partie intégrante des communautés. Il faut noter aussi que leur nombre est supérieur à celui de la communauté latine arabe du pays. “Depuis un an et demi, les immigrants ont donné une teneur différente à la communauté. C’est un phénomène nouveau dont nous n’avons pas encore saisi la portée entière.”

Visiteurs israéliens

Beaucoup de juifs israéliens mais aussi des chrétiens locaux et étrangers viennent visiter la paroisse. “Le visiteur israélien ne peut être insensible au fait que nous faisons nos prières dans sa langue, que nous commençons nos prières par la bénédiction baroukh ata adonaï, ’béni soit Dieu’. Nous chantons dans une forme qui lui est familière et nous utilisons en fin de compte les mêmes livres. Ce n’est pas du prosélytisme. Nous avons une tradition qui nous est propre et que nous voulons conserver, et affermir notre identité d’Église locale, témoin du Christ.”

Regina Canetti, 92 ans, est sœur de Notre-Dame de Sion et paroissienne depuis la fondation de la communauté hébraïque de Jérusalem. Elle raconte en français d’une voix douce comment elle débarqua avec sa famille de Bulgarie d’où ils avaient été expulsés. Un périple durant lequel moururent sa mère et son frère. Peu de temps après, c’est l’histoire de sa conversion et son entrée dans la vie religieuse. Une histoire dont elle a fait un livre Fille de Sion.

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“La kehila a beaucoup changé depuis sa fondation, dit-elle, surtout depuis ces dernières années. Elle s’est beaucoup ouverte à la réalité du pays. Au début nous étions très peu nombreux. Les Philippins, les Érythréens, les Africains et les autres immigrants sont venus agrandir nos paroisses. Ils étaient jusqu’à il y a peu négligés à cause de la barrière linguistique et politique.”

Alors même que cette paroisse n’est plus essentiellement composée de convertis, Regina se sent toujours aussi impliquée dans la communauté de Jérusalem. “Cette Église est tout naturellement ma paroisse, je suis une convertie mais je reste toutefois parfaitement juive et parfaitement chrétienne, et je me sens proche de ces gens-là en tant que chrétienne d’origine juive et israélienne.”

Un pont entre communautés

À la paroisse de Jérusalem se trouve aussi Benedetto Di Bitonto, un séminariste qui découvrit la communauté durant son doctorat en littérature hébraïque moderne. “En arrivant ici, je me suis rendu compte que c’était la forme de catholicisme qui me convenait le mieux.”

Beni, comme on l’appelle, consacra 12 ans à l’apprentissage de l’hébreu, de sa littérature, au judaïsme et aux relations judéo-chrétiennes. “Trouver une Église comme celle-ci, c’était une grande découverte pour moi. En arrivant ici, poursuit-il, je ne connaissais rien de la situation de l’Église locale. L’apprentissage s’est effectué sur le tas, en vivant la réalité locale au jour le jour, et c’est toujours le cas.”

Pour Beni le rapprochement entre les Églises locales est manifeste et surtout entre les communautés catholiques de langue arabe et celles de langue hébraïque. “Il faut investir davantage d’efforts et de bonne volonté pour que désormais nous sentions cette unité entre les chrétiens palestiniens et les chrétiens dans la société israélienne. D’autre part, poursuit-il, la communauté a vocation à, non seulement être un pont entre les chrétiens et les juifs, mais aussi entre le Moyen-Orient et la société israélienne.”

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Ces paroisses sont les seules communautés catholiques au monde à prier en hébreu. Entre innovation et continuité linguistique, créant tout naturellement un champ commun avec le judaïsme et répondant à une vraie demande chrétienne au sein de la société israélienne.

Un microcosme

Dans le désert du Néguev se trouve la ville de Be’er Sheva. Avec 200 000 habitants, elle est la septième plus grande ville d’Israël. En ville, on ne trouve qu’une seule église catholique, c’est la maison paroissiale dédiée à Abraham.

Père Piotr Zelasko, Polonais, est le curé de la paroisse. “Différents groupes fréquentent la maison : Russes, Polonais, Indiens, Philippins, juifs et musulmans convertis, et des Palestiniens de 1948 du nord d’Israël. Chacun a sa messe dans sa propre langue, poursuit-il, regardez par exemple toutes les deux semaines il y a une messe syro-malabare et une autre en arabe mais nous avons aussi des célébrations en hébreu. Nous voulons que chacun conserve sa tradition chrétienne tout en étant un et unis dans le Christ.”

La communauté de Be’er Sheva rassemble donc dans sa diversité tous les aspects de la société. Piotr Zelasko explique que la ville, contrairement à Jérusalem, est sereine “toutefois, rappelle-t-il, nous ne parlons pas politique mais prions fortement pour la paix.”

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La paroisse vit au rythme de la cité et fait partie de la population locale. Le voisinage, alors que l’édifice ne ressemble pas à une église – si la situation même n’est pas violente elle reste très délicate – sait qu’il y a une chapelle. Et lorsque le père Zelasko va faire ses courses il est salué par certains par un Shalom padre !

Sa situation géographique dans le désert a certainement une influence sur la kehila, dont le nom est la ‘Maison d’Abraham’. “Nous voyons Abraham comme celui qui attend dans sa tente dans le désert sans savoir qui va venir lui rendre visite, mais il est prêt à accueillir tout le monde. Dans le Nouveau Testament on dit qu’Abraham a accueilli Dieu lui-même sans le savoir. Il est vrai que notre communauté est très hétéroclite, mais ils se sentent bien ensemble et j’espère que ces liens n’iront qu’en se renforçant, qu’on deviendra une famille ouverte à chaque nouvel arrivant.”

Daniel, Nigérian, vit en Israël depuis 11 ans et fait partie de cette communauté de Be’er Sheva. “Depuis que des prêtres assurent des messes en différentes langues, la situation s’est beaucoup améliorée, explique-t-il en anglais. Notre communauté est graduellement en train de grandir. Je peux suivre la messe en hébreu même si je ne parle pas la langue, cela ne m’empêche pas de prier intérieurement.”

Chrétiens de Galilée

Shireen est du district nord d’Israël, du village de Koufr Yassif, non loin de Saint-Jean d’Acre. “Nous sommes très contents que nos enfants apprennent le catéchisme au cœur de Be’er Sheva. C’est une chose qui nous a beaucoup aidés parce que les enfants sont chrétiens, et à présent ils font partie d’une communauté chrétienne et comprennent leur foi.”

Ces parents palestiniens et citoyens israéliens, ont grandi parmi les communautés chrétiennes de Galilée et leur langue maternelle est l’arabe qu’ils maîtrisent naturellement mieux que l’hébreu, alors que leurs enfants grandissent dans des villes israéliennes et suivent leur scolarité dans des écoles juives. “Personnellement, dit-elle en arabe, je ne connais toujours pas le Notre-Père en hébreu. Pour nos enfants, être dans ces communautés hébraïques est une très bonne chose, ce lieu est fait pour eux. Nous venons donc tous les dimanches ; les jours de fêtes nous les célébrons en famille dans le nord avec les grands-parents et le reste de la famille.”

Aseel fait partie du groupe des jeunes de la paroisse. “Les chrétiens à Be’er Sheva sont minoritaires. Depuis que je viens ici je me sens différente d’une bonne manière, j’ai un sentiment d’appartenance. Je sais qui je suis et d’où je viens, et c’est un lieu où j’apprends l’histoire de ma religion et où je la vis.” “

Pour moi, intervient Saja une jeune fille du groupe, les cheveux au carré et les yeux bleus, je sens ashkara (’grave’ en argot arabe et hébreu) que c’est comme ma seconde maison ici.” “Toutes nos familles sont dans les villages paternels et maternels du nord, intervient Salma à son tour, une autre fille du groupe, mais Piotr est comme notre oncle. Il est toujours là pour nous, et la paroisse à Be’er Sheva est notre petit village à nous.” τ

Dernière mise à jour: 19/11/2023 21:53

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