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Vivre ensemble palestiniens et juifs : réalité ou utopie ?

Ariana Poletti
30 juillet 2017
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Vivre ensemble palestiniens et juifs :  réalité ou utopie ?

Neve Shalom/Wahat as-Salam : deux noms, deux langues, deux peuples. un seul village. Palestiniens (chrétiens et musulmans) et juifs y habitent ensemble et veulent croire dans un avenir meilleur.
Ils veulent servir d’exemple et témoigner que vivre en paix est possible.
Comment ? Terre Sainte Magazine en a discuté directement
avec les habitants de l’Oasis de paix.


Mon peuple habitera une oasis de paix”. Bruno Hussar, s’inspira de ce verset du prophète Isaïe (32, 18) quand il fonda le village où la cœxistence devenait vie commune. Ainsi naquit en 1974, sur une colline à mi-chemin entre Jérusalem et Tel Aviv, Neve Shalom/Wahat as-Salam. En hébreu et en arabe cela signifie : Oasis de paix. Aujourd’hui dans ce village coopératif habitent environ 250 personnes. Neve Shalom est un village unique en son genre, où palestiniens et juifs, à parité de population, font partie d’une seule communauté. Ici, leurs enfants sont dans la même classe et ils apprennent aussi bien l’arabe que l’hébreu. Pour habiter à Neve Shalom il est nécessaire de postuler : un comité citoyen est chargé du choix. Et la liste d’attente est très longue. Neve Shalom attire beaucoup de personnes qui croient à la paix. Mais alors pourquoi, après plus de 40 ans, ne pas avoir fondé un deuxième Wahat as-Salam ? Où en est l’oasis de paix ?

 

 

Intuition

Il n’est pas exagéré de parler d’oasis : le soleil, les fleurs, les oiseaux qui chantent. C’en est presque surréaliste.
Daud habite sur cette colline depuis plus de vingt ans. Il parle arabe avec une vieille femme qui porte de grosses lunettes puis passe à l’hébreu pour héler un enfant. Jeans, chemise, cheveux en brosse, ni kippa ni keffieh sur la tête, un étranger ne comprend ses origines que lorsqu’il se présente. Il a 40 ans, il est chrétien palestinien, citoyen d’Israël comme tous les arabes qui habitent en Israël. Bien que la situation des Palestiniens d’Israël soit très différente de celle des Palestiniens de Cisjordanie, Daud est toutefois convaincu que “l’objectif du village est bien de représenter un exemple concret d’une vie ensemble entre Israéliens et Palestiniens”.
Au départ, le village de Neve Shalom/Wahat as-Salam n’était qu’une idée. Bruno Hussar, un religieux dominicain d’origine austro-hongroise vivant à Jérusalem, commença par réunir un groupe de discussion précisément sur cette colline, un endroit calme et inhabité à l’époque. Ces terres appartenaient au monastère voisin des trappistes de Latroun. Les thèmes abordés portaient alors essentiellement sur la confrontation entre religions différentes. Bruno réalisa bientôt que ces rencontres, de plus en plus fréquentes et fréquentées, dépassaient le simple débat. Ainsi, l’idée d’un village en commun prit-elle corps. “Au début il ne s’agissait que de caravanes, sans eau courante ni électricité. Mais ces pionniers sont restés parce qu’ils croyaient à la paix possible”. Ce sont les mots de Daud, qui raconte l’histoire de son village même s’il n’y est venu que quand Neve Shalom s’était déjà stabilisé. “On a essayé de créer une réalité nouvelle, une zone commune. Ici on a appris que l’autre, l’ennemi, n’est qu’un être humain. Et ça n’est pas évident ! C’est pourquoi nous ne voulons pas représenter un mouvement politique. Nous travaillons avec les gens, les uns à côté des autres”.

 

 

Cependant, même si Neve Shalom ne se définit pas politiquement, le village a dû faire face au contexte politique autour de l’Oasis. “Le village est né et a pu se développer en premier lieu grâce à l’aide du monastère et aux aides étrangères”, explique Daud. Et en effet il est entièrement construit sur les terres du monastère de Latroun, qui se trouve juste à côté. En soutenant leur projet, les moines ont décidé d’offrir ces propriétés aux habitants de Neve Shalom. C’est pourquoi le village ne peut pas dépasser un certain nombre d’habitants et des sélections sont nécessaires, son domaine n’est pas indéfiniment extensible : il s’agit d’un terrain privé, qui n’appartient pas à l’État mais au village. La question du territoire est l’un des facteurs qui empêchent la création d’un deuxième Wahat as-Salam. “Israël n’est pas prêt à nous accorder plus de place pour élargir le village, même si chaque année nous demandons les autorisations. Mais la réponse est non, donc on ne peut pas accueillir tout le monde”, continue Daud. Comment choisir, alors ? Un comité citoyen – le Comité d’Admission dont les membres changent d’année en année – se réunit chaque année pour décider, tout en respectant les pourcentages de 50 %-50 %. Le choix implique un long processus qui peut durer jusqu’à 2 ans : “lorsqu’ils choisissent une famille arabe, ils doivent choisir une famille juive aussi”. Aujourd’hui, plus de 300 familles sont en liste d’attente dans l’espoir de pouvoir rejoindre Neve Shalom. L’idée du Comité fait partie de la philosophie de coopération du village : “La communauté se construit chaque jour : quand tu décides de vivre ici, tu sais que tu dois collaborer d’une façon ou d’une autre. En sus de son travail, chaque habitant mène une activité pour le bien de la communauté. Faire par exemple partie du Comité, mais aussi beaucoup d’autres activités pratiques”. C’est ce qui différencie Neve Shalom des autres villes israéliennes, où, bien évidemment, des Palestiniens ont continué à habiter après 1948 et 1967. Selon Daud : “A Haïfa, par exemple, Palestiniens et Israéliens cohabitent. Mais ici c’est différent, nous ne vivons pas l’un à côté de l’autre. Nous vivons ensemble”.

Lire aussi >> A Jérusalem, juifs, chrétiens et musulmans veulent espérer ensemble leur futur

Intégrer la différence

Et en effet, à Neve Shalom, les activités d’intégration ne manquent pas. Comme il s’agit aussi d’un projet formatif, l’action éducative est centrale. Une crèche et une école primaire réunissent les enfants de Neve Shalom, mais pas seulement. 90 % des enfants viennent du pays entier pour apprendre la paix, ou plus concrètement pour y suivre un programme d’études assez particulier. Dès les premières années d’école, ils apprennent les deux langues (hébreu et arabe), l’anglais et la culture, la littérature et les traditions mutuelles. À partir de l’école, à Neve Shalom “on essaie de faire des différences une richesse, sans les effacer”, explique Daud. Ses fils y ont étudié. Ainsi, l’école primaire de Neve Shalom est unique dans son genre en Israël : le programme d’enseignement officiel est associé à des activités éducatives originales “appropriées à la poursuite des objectifs du village”. Il s’agit d’une “école non officielle”, reconnue seulement depuis 2015, après des dizaines d’années de demande. Après l’école primaire, ces enfants doivent se diriger vers les villages voisins pour continuer leur parcours. Mais il existe un autre programme éducatif mis en place par le village pour les jeunes : l’École de la paix. Des rencontres, séminaires et formations annuels ont lieu entre juifs et palestiniens. Le but ? Comprendre et étudier le conflit et ses racines, ensemble. Depuis 1979, plus de 45 000 jeunes ont pris part à ces rencontres pour la paix organisées à Aqaba. Pourquoi se rendre en Jordanie ? Afin que même les Palestiniens de Palestine puissent y participer.
Neve Shalom encourage et construit une paix concrète : ici, ces conditions particulières font que “la solution à un seul État démocratique, pour tous, est testée chaque jour”, dit Daud. Le village n’est pas un paradis isolé, coupé de la réalité du pays. Des tensions existent, “que nous ne voulons pas dissimuler”. En se promenant entre les ruelles du village, une femme s’adresse à Daud. Elle regarde les seuls étrangers présents à Neve Shalom ce jour-là, en scrutant par-dessus ses épaisses lunettes, la tête inclinée. Elle se présente, insistant sur le fait qu’elle a “grandi à Wahat as-Salam” et qu’elle “préfère le dire en arabe”. Elle est fière de ses origines : le fait de vivre ici ne signifie pas les effacer ou les annuler. “Vivre ici, pour moi, c’est se tourner vers l’avenir de ces terres, Israël et Palestine. Nous pouvons vivre ensemble, différents, curieux, dans le respect mutuel”. Elle y croit, malgré les mauvaises nouvelles qui chaque jour l’obligent à regarder la réalité en face. Neve Shalom a-t-il toujours du sens ? Daud réagit vite : “Oui, Neve Shalom/Wahat as-Salam, c’est la réalité, ce n’est plus une utopie. La présence de ce village est significative aujourd’hui plus encore qu’hier : nous donnons au monde entier un exemple de paix possible”.♦


Des nouvelles en ligne

Vous trouverez toutes les informations nécessaires et utiles sur Neve Shalom/Wahat as-Salam en visitant leur site Internet en anglais. wasns.org

Dernière mise à jour: 22/01/2024 14:27

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