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Abou Georges, le tailleur du Saint-Sépulcre

Nizar Halloun
30 juillet 2018
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Abou Georges (à droite) et (à gauche) Abou Jiries, fils d’Abou Fakhri, réunis dans le chœur grec-orthodoxe du Saint-Sépulcre par Terre Sainte Magazine.

Voilà 35 ans qu’Abou Georges n’avait pas fait la route de Bethléem pour visiter le Saint-Sépulcre. Il est revenu, à la demande
de Terre Sainte Magazine, pour partager ses souvenirs.
Lui qui a travaillé à la grande restauration de l’édifice
commencée en 1962 et achevée en 1996.


Nous étions deux tailleurs au Saint-Sépulcre”, dit Shoukri Moussa Aboul Reesh que tout le monde appelle Abou Georges, le père de Georges. À 86 ans, Abou Georges a le regard étincelant et le sourire généreux. “J’y étais moi de 1961 à 1981, et Abou Fakhri de 1963 à 1985. Je n’y suis pas retourné depuis”, dit-il.
Les deux amis ont travaillé 20 ans ensemble. “J’étais tailleur, il était sculpteur. Ton père, dit-il au fils d’Abou Fakhri, dessinait et moi je sculptais selon ses tracés, que Dieu aie piété de son âme… Quand on voyait ton père arriver on disait : “Voilà le Fahel ! le grand !” Parce qu’il pouvait faire ce que nous autre nous ne pouvions pas.”
“Je me suis disputé avec le patriarche (grec-orthodoxe) pour diverses raisons et je ne voulais plus y retourner”, explique-t-il dans la voiture en direction du Saint-Sépulcre, 35 ans après sa dernière visite. Les relations humaines dans ce lieu peuvent être pour le moins qu’on puisse dire… compliquées.
Sur la route, Abou Jiries nomme une à une les familles palestiniennes à qui appartenaient les belles villas toujours visibles le long de l’antique route d’Hébron. “Regarde là et là… ces maisons en pierre de taille, regarde la beauté. Où trouver une telle qualité aujourd’hui ?”
Arrivé au Saint-Sépulcre, il s’assied dans la fraîcheur de l’ombre, au pied du Golgotha. Observant autour de lui le flux des touristes qui circule entre les colonnes et les vieilles pierres qu’il a – pour certaines – restaurées de ses propres mains. Le toz, tempête de poussière et de sable, a laissé place à un ciel bleu et des rayons de soleil se reflètent dans les pierres lisses à l’entrée de la basilique. “La chaleur de l’été ressemblait à celle de l’enfer mais à l’intérieur il faisait toujours frais”, se rappelle Abou Georges.

 

 

Pierre Locale

Les douze colonnes du Saint-Sépulcre qui forment la rotonde au centre de laquelle on trouve le tombeau sont constituées de trois gigantesques parties. Les visiteurs prennent rarement le temps de les observer. Le tailleur et le fils de sculpteur tâtent la pierre, la caressent et montrent ses veines. “Celles-ci sont faites principalement de deux types de pierres”, expliquent-ils. “La pierre des chapiteaux est une pierre Malaki, pierre Royale en arabe. Ensuite il y a celle de Slayeb, elle venait de la profonde carrière rouge du même nom qui se trouve entre Beit-Safafa et Beit Jala. Ces pierres étaient extraites sur commande, emmenées au monastère grec-orthodoxe de Mar Elias où elles étaient dégrossies, puis transportées au Saint-Sépulcre.
La pierre Slayeb, appelée aussi mizze ahmar, a la caractéristique d’être une pierre rouge marbrée, dure, ayant des veines, ce qui la rend délicate à extraire. Contrairement à cette dernière, la pierre Malaki est une pierre blanche mate, dure et sans veines qui à l’avantage de se laisser sculpter. Elle permet à la lumière d’être absorbée et à l’ombre de faire ses effets. Elle se mêle avec aisance avec les pierres voisines des arcades, balustrade, et galeries. Avec le temps elle durcissait et devenait très résistante. Cette pierre provenait des carrières de Qalandia ou de Beit-Sahour.

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La pierre, trésor local

La pierre c’était autrefois une histoire de famille. Les paysans palestiniens avaient presque tous une carrière pour extraire les pierres pour la sinisleh, mur de pierres sèches pour le soutènement des champs. “Mon père était le tailleur de la carrière d’où viennent les colonnes”, explique Abou Georges qui se rappelle que les ouvriers composaient des chansons. “Elles aidaient à rythmer la cadence afin de synchroniser les coups de masse durant l’extraction”, explique Abou Jiries.
“Il n’y a pas de pierre dure, disent les maçons français, mais que des bras mous !” Les tailleurs de pierres palestiniens quant à eux disent “Le petit doigt est témoin de mon travail”. Une manière de prouver que le travail a été fait à la main, grâce au ciseau tenu par le petit doigt et non à la machine. “Tout travail fait à la main a bien plus de valeur, explique Abou Jiries, d’où l’importance de l’effort et du temps investi dans les murs que ce soit ceux d’un champ d’oliviers ou ceux du Saint-Sépulcre.”
Ernest Richmond, un architecte anglais, décrit l’église mère comme “vivante du fait des poussées et contre-poussées prévues par ceux qui l’ont conçue afin d’assurer son équilibre sans risque de perturbation”. Cet équilibre, cependant, avait été perturbé par huit siècles de détérioration progressive et par l’incendie de 1808, sans oublier les vingtaines de tremblements de terre enregistrés.
Au cours des années 1970, un à un, les nouveaux piliers de pierre ont été érigés. “Plusieurs se sont cassés lors de l’installation”, poursuit Abou Georges. “C’était un travail de grande précision, ça ne plaisantait pas, il s’agit d’une charge de plus de 20 tonnes.” “Toute l’infrastructure de la vieille ville était minable, me racontait mon père”, continue Abou Fakhri, ce qui rendait le transport de ces pierres extrêmement difficile. Soit tout le chariot versait dans les ruelles de la ville, soit une colonne en tombait et se brisait.”
Les deux tailleurs caressent les “nouvelles” colonnes faites sur le modèle de piliers trouvés près du lac de Tibériade. “Elles ont été polies afin de correspondre au marbre rose de l’édicule”.
À chaque étape de la restauration, tous les choix étaient âprement discutés entre les Églises, rappellent les deux hommes. Ainsi des chapiteaux. Fallait-il choisir le style corinthien proposé par l’architecte français et religieux dominicain Charles Coüasnon ou le chapiteau byzantin choisi par l’architecte grec ? Les deux propositions furent rejetées. Un comité d’experts trancha pour s’inspirer de chapiteaux du Ve siècle trouvés dans les ruines de Chorazin, dans le voisinage de la mer de Galilée. Ils n’étaient associés ni au style byzantin ni au royaume croisé de Jérusalem.
“Les chapiteaux étaient le plus dur à sculpter. Un chapiteau demandait plus de six mois de travail. Abou Fakhri venait nous tracer les lignes et nous faisions le travail. Et tout cela se faisait à partir d’un modèle grandeur nature.”

 

 

Savoir-faire

Le vrai maçon connaît la consistance de la pierre, même en utilisant des instruments qui peuvent paraître rudes. Il peut d’un coup de masse obtenir le résultat qu’il souhaite. “La pierre est aussi légère qu’une plume, dit Abou Fakhri (dont le nom de famille ‘Rishee’ veut dire justement plume), et avec l’expérience un ciseau ou une chasse (1) peuvent raser la pierre comme une lame”, ajoute-il.
Les deux tailleurs, comme ceux qui les ont précédés, savent lire dans la pierre, dans sa forme brute et travaillée. Ils savent retracer son histoire, reconnaître la carrière-mère et l’outil qui a été utilisé pour la travailler.
Le regard pensif d’Abou Georges est accompagné de paroles de désolations à l’égard de ses contemporains qui manquent de passions et de reconnaissance. “Ce savoir-faire est un art en voie de disparition et sa non-valorisation contribue à son effacement graduel et définitif. Il est essentiel souligne Abou Georges, s’inspirant de ce qui a été fait dans cette basilique, que soient mis en place des programmes pour enseigner ces techniques qui disparaissent, c’est essentiel.”
Le travail de la pierre selon les deux hommes a besoin d’une sensibilité que l’on acquiert au fil du temps. Le travail, il est vrai, est intimement lié à la forme sculptée mais aussi à l’instrument utilisé qui ne peut être maîtrisé que par une longue pratique. “On sentait lorsqu’on donnait un coup de masse, on sentait jusqu’où le coup allait arriver. Nous connaissions le poids de chaque outil, une “sensation” nécessaire car c’est grâce à elle qu’on acquiert la précision du travail.”
Le travail dans la basilique a rythmé la vie de ceux qui y ont travaillé. La basilique s’impose à qui la côtoie de si près avec sa douceur, son propre environnement, tant la pénombre que la douce brise que ressentaient les ouvriers en été. Elle accorde aux ouvriers des privilèges et des délicatesses que ne connaissent que les habitués.
“Peu de gens le savent mais lorsque mon père est parti à la retraite, confie Abou Jiries, il sortait très peu dehors parce qu’il n’était plus habitué à la lumière du soleil.” “Nous venions tôt le matin et nous rentrions tard l’après-midi, continue Abou Georges, “on ne voyait pas le soleil, quand je sortais de la basilique ma tête commençait à tourner.”
Épaulé par Abou Jiries, il retrouve le soleil et le parvis de la basilique. “Yalla. Merci.” dit-il en français, faisant semblant de conclure. “Ah ! c’est là que nous travaillions, ici même” a-t-il relancé. La tente des tailleurs était jadis sur le parvis et souvent les ouvriers regardaient les jeunes dames qui venaient en pèlerinage par les trous qu’ils perçaient dans la toile à coups de ciseaux. Descendus par la Porte-Neuve, les tailleurs décident de repartir par un autre chemin, comme autrefois, quand ils choisissaient pour le chariot lourd de colonnes la porte la plus aisée.♦

 

Posant la main sur un mur datant du IVe siècle, Abou Georges est heureux d’avoir inscrit son travail dans la continuité de ceux qui, avant et comme lui, ont bâti la basilique de la Résurrection.

 

(1) Nom du “burin”utilisé dans la taille des pierres.