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Le double héritage littéraire et politique d’Amos Oz

Christophe Lafontaine
3 janvier 2019
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Le double héritage littéraire et politique d’Amos Oz
Le président israélien Reuven Rivlin assiste à une cérémonie organisée en mémoire d'Amos Oz, à Tel Aviv le 31 décembre 2018 © Tomer Neuberg / Flash90

Salué par les uns pour ses talents d’écrivain, par d’autres pour son engagement en faveur de deux Etats, mais décrié aussi pour cela par la droite forte, l’israélien Amos Oz est mort le 28 décembre 2018.


Ses yeux perçants se sont fermés définitivement la semaine dernière et n’auront pas vu l’Etat palestinien qu’il appelait de ses vœux et qui aurait coexisté aux côtés de l’Etat d’Israël. Scrutateur de l’identité israélienne, écrivain laïc et engagé, classé à gauche, amoureux de l’hébreu, l’israélien Amos Oz laisse derrière lui une trentaine de romans, de nouvelles et d’essais et une multitude d’articles de presse dans lesquels il a condamné les opérations militaires israéliennes à Gaza ou le fanatisme des « Price Tags » (Prix à payer) contre les églises et les mosquées de Terre Sainte, rapporte l’agence catholique Asia News. Parallèlement à son œuvre littéraire, Amos Oz lègue un testament politique ; lui qui a été aux origines – avec d’autres et après avoir participé aux guerres des six-jours (1967) et de Kippour (1973) – de l’organisation « La Paix maintenant » (Shalom Akhshav) en 1978, il y a quarante ans. Un mouvement israélien – le plus grand groupe politique non-parlementaire israélien -, opposé à la colonisation dans les Territoires palestiniens et prônant la réconciliation entre Israël et un futur Etat palestinien et les autres pays arabes voisins. « La formule que j’ai forgée pour définir le conflit israélo-arabe, c’est de trouver un juste et équitable divorce entre les deux parties », confiait-il à La Croix en 1993. Il n’hésitait pas non plus à dénoncer les discours qui prônent la destruction d’Israël, lui qui n’a jamais cessé de croire en l’Etat israélien.

L’Amos Oz politique, l’Amos Oz écrivain, autobiographe et aussi biographe d’Israël a été traduit dans plus de 30 langues. Partageant son quotidien entre Tel Aviv et Arad dans le Néguev, Amos Oz est mort à l’âge de 79 ans le 28 décembre. Fils unique né en 1939 à Jérusalem dans les dernières années du mandat britannique sur la Palestine, il est issu d’une famille sioniste polyglotte imbibée de littérature classique et juive d’Europe de l’Est qui avait fui l’antisémitisme et qui va vivre la création de l’Etat d’Israël. Amos Oz était le petit-neveu de l’historien et savant Yossef Klausner, auteur d’un livre intitulé « Jésus de Nazareth ». Après le suicide de sa mère qui l’a ébranlé, il partit en 1954 à l’âge de 15 ans pour le kibboutz Hulda au nord d’Israël. Amos Klausner, tuant son père symboliquement, change alors de nom de famille et prend le patronyme Oz (« force», en hébreu). C’est à ce moment-là qu’il lut le Nouveau Testament dans la bibliothèque du kibboutz. Il avait confié plus tard avoir eu alors le sentiment qu’il serait impossible de comprendre l’art de la Renaissance ou la musique de Bach ou les pages de Dostoïevski sans avoir lu les Evangiles.

Un auteur à succès

Elevé en hébreu, il a étudié avec passion la philosophie et la littérature hébraïque à l’université de Jérusalem, et a destiné sa carrière à l’enseignement de celle-ci. A seulement 26 ans, en 1965, Amos Oz publie son premier roman, « Les Terres du chacal. » Son roman foisonnant « Une histoire d’amour et de ténèbres » paru en 2003, fut un best-seller mondial, adapté au cinéma par Nathalie Portman. L’écrivain y évoque son enfance à Kerem Avraham, quartier pauvre de Jérusalem aux premiers jours de l’Etat d’Israël. Il s’y mêle des souvenirs familiaux, de la souffrance, des rêves, des illusions brisées aussi, et un amour incandescent pour la littérature.  

Marié, père et grand-père, lauréat du prix Femina étranger en 1988 pour « La boîte noire » ainsi que du prestigieux prix Goethe 2005 en Allemagne pour l’ensemble de son œuvre, il avait aussi reçu le prix d’Israël de littérature en 1998, le Prix Prince des Asturies (Espagne) en 2007, le prix Méditerranée (étranger) en 2010 et le prix Franz Kafka en 2013. En 1992, il avait également reçu le « Prix de la paix des libraires allemands », un prix considéré en Allemagne comme encore plus prestigieux que le prix Goethe. La France lui avait attribué le titre d’officier des Arts et des Lettres et il était régulièrement pressenti pour le Prix Nobel de Littérature.

« Raconter notre histoire bien au-delà de notre petit Israël»

Son ouvrage paru en français en 2016, « Judas », un huis clos dense qui fait de Jérusalem un personnage, ville où se déroule une intrigue à la charnière entre les années cinquante et soixante, enchevêtre le destin individuel d’un jeune étudiant, et la naissance d’Israël avec en toile de fond un questionnement sur les textes religieux, et en particulier sur les rapports entre judaïsme et christianisme. L’ouvrage explore notamment la figure du traître à travers le disciple qui a trahi Jésus. Ce qui n’est pas un hasard quand on sait que les convictions politiques d’Amos Oz lui ont valu d’être lui aussi considéré comme un traître dans son pays, notamment par la droite forte israélienne. De fait, il n’hésitait pas à dénoncer ces dernières années la politique du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Il boycottait ces derniers temps les événements officiels organisés par Israël à l’étranger pour cette raison. En janvier 2018, il avait signé avec 34 autres personnalités et écrivains une lettre adressée au Premier ministre pour demander le non-renvoi des réfugiés originaires de l’Erythrée et du Soudan. Malgré leurs différends, Benjamin Netanyahu a déclaré que les israéliens se souviendront toujours de sa contribution à la littérature hébraïque et à l’hébreu, saluant en Amos Oz « l’un de nos géants littéraires. »

« Tu n’avais pas peur d’être appelé un traître. Au contraire, tu considérais cela comme un titre honorifique », a déclaré quant à lui, le président israélien, le 31 décembre dernier à Tel Aviv à l’occasion d’une cérémonie commémorative qui a d’ailleurs été diffusée en direct à la télévision, ce qui est exceptionnel en Israël pour l’enterrement d’un écrivain. Enfant, Reuven Rivlin était voisin de quartier d’Amos Oz. Revenant sur leurs souvenirs communs, il a fait l’éloge de l’écriture « si personnelle et universelle » de l’écrivain disparu s’adressant à lui dans un dernier adieu : « tu avais réussi à raconter notre histoire bien au-delà de notre petit Israël. »

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, a fait parvenir une lettre de condoléances lue pendant la cérémonie dans laquelle il a salué Amos Oz comme « un défenseur des justes causes » et « un défenseur de la paix. »

Dans son dernier essai, récemment publié en français, « Chers fanatiques », l’auteur, dans un dernier trait de plume prévient les générations futures des risques du fanatisme estimant que la littérature en est un antidote car elle « se délecte des différences qui existent entre les êtres ».

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