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Liban: le «oui, mais» des maronites sur le mariage civil

Christople Lafontaine
26 février 2019
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Liban: le «oui, mais» des maronites sur le mariage civil
La question de l'instauration d'un mariage non-confessionnel est un vieux serpent de mer au Liban ©Rajasrour

La ministre libanaise de l’Intérieur a suscité la polémique en se prononçant récemment en faveur d’un mariage civil facultatif au Liban. Les musulmans sont contre, le patriarche maronite émet des conditions.


Au Liban, le mariage civil n’existe pas. Seul le mariage religieux est reconnu. Le pays du Cèdre, qui est un Etat communautaire et multiconfessionnel, n’a pas de code civil de statut personnel unifié. Il n’y a qu’un statut personnel religieux qui définit et reconnaît une personne en fonction de la communauté dont elle est issue. C’est la communauté religieuse qui régit ainsi les questions de mariage, de divorce, de garde des enfants, et d’héritage. Souvent en la faveur des hommes. Les détracteurs du système y voient une double inégalité entre les hommes et les femmes d’une part, et entre les différentes communautés d’autre part.

Dans cette optique, la nouvelle ministre libanaise de l’Intérieur, lors d’une interview sur la chaîne Euronews, a jeté un pavé dans la mare. « Personnellement, je suis pour qu’il y ait un cadre régulant le mariage civil », a-t-elle affirmé le 15 février dernier en précisant qu’il s’agirait d’une option facultative.  « Je vais essayer d’ouvrir une porte pour un dialogue sérieux et profond », a-t-elle déclaré.  Avec le souhait d’en débattre avec « avec toutes les instances religieuses. »

Au Liban, pour l’heure – on l’a compris – seuls les mariages religieux, chrétiens et musulmans, sont autorisés et enregistrés auprès des tribunaux de chacune des 18 communautés religieuses reconnues dans le pays. D’où la difficulté que rencontrent les couples mixtes (islamo-chrétiens) qui souhaitent se marier sans que l’un d’eux ne renonce à sa religion.

Paradoxalement une fois conclus à l’étranger – au bémol près qu’il s’agisse uniquement de mariages mixtes et interchrétiens, les mariages sont enregistrés dans les fichiers d’état civil libanais. Ainsi, profitant du stratagème, de nombreux couples libanais (800 par an selon les estimations relayées par L’Orient-Le Jour) se rendent généralement dans les pays voisins, notamment à Chypre, en Turquie, en Grèce ou même en Italie, pour conclure une union civile.

Au débat soulevé par la ministre de l’intérieur, la réponse des musulmans est sans appel. « Nous refusons le mariage civil parce qu’il va à l’encontre de la charia » (loi islamique), a donné comme fin de non-recevoir Dar el-Fatwa, la plus haute instance musulmane sunnite du pays, cité dans L’Orient-Le jour. Pour Dar el-Fatwa, « le mariage civil est également contraire aux dispositions de la Constitution libanaise, sachant que l’article 9 de la Constitution a accordé aux communautés religieuses le droit de légiférer sur le statut personnel. »  L’instance sunnite fait remarquer, par voie de conséquence que le mariage civil ne peut pas être adopté au Parlement sans prendre l’avis de Dar el-Fatwa et des autres représentants des communautés religieuses du Liban. Sur le même ton, le Conseil suprême islamique chiite a également exprimé son opposition.

Un mariage civil obligatoire ?

Le projet semble toutefois mieux accueilli par le cardinal Bechara Raï, le chef de l’Eglise maronite (principale communauté chrétienne au Liban). L’agence de presse catholique Fides rapporte que le plus haut dignitaire religieux chrétien du pays, a déclaré le 22 février dernier après une rencontre avec le Président libanais, Michel Aoun qu’il n’était pas « dans l’absolu » contre une loi qui reconnaisse le mariage comme un lien civil et a précisé ses propos en se prononçant en faveur d’un mariage civil obligatoire pour tous et non pas facultatif comme l’a proposé la ministre de l’Intérieur.  « Il n’existe pas de loi facultative. La première caractéristique d’une loi est d’être contraignante. En la rendant facultative, le pays apparaîtrait comme fragmenté et des problèmes commenceraient à émerger. » Ainsi plaide-t-il pour « une loi civile unique pour tous les Libanais », a rapporté L’Orient-Le Jour.

Et si une loi obligatoire venait à être adoptée, le prélat maronite, a affirmé qu’« il serait ensuite de [son] devoir de patriarche d’expliquer aux maronites que le mariage est l’un des sept sacrements de l’Eglise, qui doit être célébré s’ils veulent vivre de manière authentique leur Christianisme. » Ceci parce qu’il appartient à chacun la responsabilité de prendre en conscience ses décisions face à Dieu, rajoute Fides.

Un scénario fort improbable ?

Mais comme dit plus haut, l’hypothèse selon laquelle le mariage soit rendu obligatoire, souligne Libanews, reste « un scenario fort improbable. » Sachant que les autres communautés religieuses (notamment musulmanes, on l’a vu) sont contre un mariage civil obligatoire.

Cela n’a pas empêché, comme l’a indiqué L’Orient-Le Jour, des dizaines de personnes de descendre dans la rue samedi dernier à Beyrouth devant le ministère de l’Intérieur pour appeler l’Etat à reconnaître les mariages civils célébrés sur son territoire. Le Liban qui a finalement réussi à former un gouvernement après près de neuf mois de gestation, a annoncé que ses priorités étaient l’économie et la lutte contre la corruption. Est-ce que la question du mariage civil est considérée comme prioritaire ? Si le débat n’est pour l’instant pas à l’ordre du jour au Parlement, il est toutefois déjà relayé sur les réseaux sociaux. Et certaines ONG ne manqueront pas de se faire les hérauts du mariage civil. En 2013, 51% des Libanais s’étaient prononcés en faveur de l’instauration du mariage civil. A l’époque, le ministère libanais de l’Intérieur avait défrayé la chronique en enregistrant un premier mariage civil célébré au Liban, renforçant l’espoir d’une éventuelle légalisation.

Mais c’est surtout en 1998 que le projet fut à deux doigts d’aboutir. Une proposition de loi instaurant le mariage civil dans le pays avait été adoptée en Conseil des Ministres. Celui-ci avait toutefois été finalement écarté en raison de son rejet catégorique par les autorités religieuses. Le débat a près de 70 ans. En effet, c’est en 1952 que la toute première proposition de loi sur le mariage civil facultatif avait été soumise au Parlement.

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