Ancien diplomate européen, Bernard Philippe signe avec l’historien Vincent Lemire : “Jérusalem, l’histoire n’est jamais écrite”.
À rebours du fatalisme ambiant, les deux auteurs proposent de regarder la ville sainte à hauteur d’habitants et d’imaginer un avenir fondé sur le partage plutôt que sur la séparation. Pour Terre Sainte Magazine,
Bernard Philippe revient sur un livre traversé d’espérance et qui complète étonnamment la Lettre Pastorale du cardinal Pizzaballa.

Comment est née l’idée de ce livre ?
Elle est née lors du colloque organisé à Paris pour les cent ans de Terre Sainte Magazine1. J’y ai retrouvé Vincent Lemire, que je connaissais déjà à Jérusalem. Depuis plusieurs années, je voulais travailler sur cette ville, mais avec une certaine réticence. Jérusalem est souvent abordée à travers ses dimensions les plus explosives : les passions religieuses, les affrontements politiques, les projets diplomatiques qui découpent la ville comme une carte abstraite.
Vincent m’a proposé un autre regard : partir du terrain, des habitants, des quartiers, de la ville telle qu’elle est vécue au quotidien. Cette approche municipale, urbaine et concrète m’a immédiatement séduit. Elle permettait de sortir des impasses habituelles tout en conservant une idée centrale : Jérusalem ne peut être pensée que dans son unité.
Comment s’est déroulée l’écriture avec Vincent Lemire ?
L’écriture a été profondément bouleversée par les événements. Après le 7-Octobre, Vincent est devenu l’un des principaux analystes du conflit dans l’espace médiatique. Quant à moi, comme beaucoup, j’ai été saisi par la violence du choc.
Notre difficulté était simple : comment écrire sur Jérusalem alors que Gaza occupait toute l’attention et que la région semblait basculer chaque semaine dans une nouvelle phase de la guerre ?
J’ai rédigé les premières versions des chapitres. Vincent les a reprises, enrichies, resserrées. Malgré les circonstances, nous avons réussi à maintenir le fil conducteur du projet : montrer qu’il existe encore des chemins de paix alors même que tout semble les contredire.
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Votre livre s’intitule “Jérusalem, l’histoire n’est jamais écrite”. Pourquoi ce choix ?
Parce que nous refusons le fatalisme.
Aujourd’hui, beaucoup considèrent que la violence constitue l’état naturel des relations entre Israéliens et Palestiniens. L’une des forces du regard historique consiste précisément à montrer que ce n’est pas vrai. L’histoire de Jérusalem n’est pas seulement une succession de conflits. Elle est aussi faite de périodes de coexistence, de voisinage, de compromis et parfois même de coopération.
Vincent apporte ici quelque chose de fondamental : il rappelle que le présent n’épuise jamais le réel. Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas le seul avenir possible.
Nous sommes tous les deux très marqués par la pensée de Paul Ricœur et par son idée du “futur du passé”. Le passé contient des promesses inachevées, des ressources qui peuvent encore être mobilisées pour construire l’avenir. Notre livre cherche à retrouver ces ressources.

Jérusalem, L’histoire n’est jamais écrite
Éditeur : Albin Michel
Date de publication : 29 avril 2026
Langue : Français
Nombre de pages de l’édition imprimée : 288 pages
ISBN-10 : 2226509585
ISBN-13 : 978-2226509581
Qu’apporte le regard du diplomate à celui de l’historien ?
L’historien apporte l’épaisseur du temps. Il rappelle que rien n’est figé et que les sociétés évoluent.
Le diplomate, lui, est davantage attentif aux mécanismes qui permettent de sortir des conflits. Mon expérience européenne, notamment la relation franco-allemande, m’a profondément marqué. Nous avons tendance à croire que la réconciliation consiste à oublier les blessures. C’est faux. La réconciliation passe au contraire par leur traversée.
L’Europe de l’après-guerre n’a pas contourné les traumatismes. Elle les a affrontés. La Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier en est l’illustration parfaite : on a repris les ressources qui avaient servi à faire la guerre pour en faire les fondements de la paix.
Cette capacité à inverser la violence est au cœur de ma réflexion. Nous ne sommes pas condamnés à rester prisonniers du passé.
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Depuis la parution du livre, la guerre s’est poursuivie et la région s’est encore embrasée. Votre démarche n’est-elle pas devenue plus fragile ?
Elle est devenue plus nécessaire.
Plus la situation se dégrade, plus il est urgent d’affirmer que la violence n’est pas l’unique horizon. Nous assistons aujourd’hui à une forme de colonisation des esprits. Beaucoup finissent par considérer que tout accord est impossible, que l’autre est irrémédiablement hostile et qu’aucune alternative n’existe.
Cette résignation est extrêmement dangereuse.
Notre livre constitue une modeste tentative de résistance intellectuelle. Vincent a utilisé une formule que j’aime beaucoup : nous avons besoin d’une “utopie politique”.
L’utopie n’est pas un rêve irréaliste. Le rêve c’est d’aller sur Mars. L’utopie, c’est partir de réalités déjà présentes pour les pousser plus loin. Elle naît de la tension entre le “déjà-là” et le “pas encore”.
À Jérusalem, nous voyons encore des pratiques, des expériences et des initiatives qui montrent qu’un autre avenir demeure pensable. C’est à partir d’elles que nous travaillons.
Vous avez lu La Lettre Pastorale du cardinal Pierbattista Pizzaballa. Qu’a-t-elle fait résonner en vous ?
J’ai été frappé par la proximité entre nos deux démarches.
La lettre du patriarche et notre livre sont parus à deux jours d’intervalle, sans aucune concertation. Pourtant, ils convergent sur de nombreux points essentiels. Nous affirmons tous trois que Jérusalem occupe une place centrale dans toute perspective de paix. Nous insistons également sur la nécessité de partir des réalités humaines concrètes plutôt que des abstractions idéologiques.
La différence tient surtout au registre. Le cardinal développe une réflexion spirituelle et pastorale. Nous essayons, pour notre part, d’en proposer une traduction urbaine, juridique et politique.
Je dirais volontiers que nos deux textes se répondent. Là où La Lettre Pastorale trace un horizon, notre livre tente de proposer quelques chemins pour s’en approcher.
Dans votre livre, vous insistez aussi sur ce que les traditions religieuses peuvent apporter à Jérusalem. Pourquoi cet aspect vous paraît-il si important ?
Parce qu’on demande souvent aux religions de rendre compte de leurs échecs et beaucoup plus rarement de leurs ressources.
Or chacune porte un trésor qui pourrait contribuer à la construction de la paix. Dans la tradition juive il existe une réflexion très profonde sur la réparation. Dans l’islam la miséricorde occupe une place centrale. Quant au christianisme, il possède une tradition exceptionnelle du pardon.
Ces notions ne devraient pas rester confinées à la sphère religieuse. Hannah Arendt l’avait parfaitement compris. Elle montre que le pardon n’est pas seulement une vertu spirituelle ; il constitue une nécessité politique.
Sans pardon, les sociétés restent enfermées dans leurs blessures. Sans possibilité de recommencer, l’Histoire devient un enchaînement infini de représailles.
Je crois profondément que Jérusalem a besoin de puiser dans ce que chacune de ses traditions possède de meilleur. Les communautés religieuses ont une responsabilité particulière : mettre leurs ressources spirituelles au service de la paix plutôt qu’au service des divisions.
L’Europe a-t-elle encore quelque chose à dire sur Jérusalem ?
L’Europe n’a pas été à la hauteur de sa responsabilité. Son manque d’unité a considérablement affaibli sa parole.
Mais je continue de penser qu’elle possède une expérience unique à partager. L’Europe a appris, souvent dans la douleur, à transformer des rivalités historiques en coexistence pacifique. Elle a développé des outils pour penser la diversité, organiser la coexistence et protéger les droits.
Jérusalem pourrait même devenir un sujet capable de rassembler à nouveau les Européens. L’idée d’une ville unifiée mais partagée, fondée sur l’égalité des droits, la subsidiarité et le respect des appartenances multiples, constitue un terrain sur lequel beaucoup pourraient se retrouver.
Plus profondément encore, la question de Jérusalem touche à quelque chose d’essentiel dans l’histoire européenne. Participer à la construction de la paix entre Israéliens et Palestiniens ne relève pas seulement de la diplomatie. C’est aussi une manière pour l’Europe de rester fidèle à ce qu’elle a appris de son propre passé.
Au fond, notre livre repose sur une conviction très simple : aucune société n’est condamnée à la violence perpétuelle. L’Histoire reste ouverte. C’est précisément pour cela qu’elle n’est jamais écrite.
- TSM a fêté ses 100 ans lors d’un colloque qui s’est tenu aux Bernardins à Paris
le 20 novembre 2021. ↩︎

