Des clés pour comprendre l’actualité du Moyen-Orient

Francesco Ielpo : “Le doux répond à la violence en demandant la vérité”

Propos recueillis par Cecilia Fraternale
email whatsapp whatsapp facebook twitter version imprimable
Hiérarchie catholique- Le patriarche latin, cardinal Pizzaballa, et le custode de Terre Sainte, Francesco Ielpo, escortent le nouveau délégué et nonce apostolique. ©Alon Baskind

Le patriarche latin de Jérusalem a rendu publique une Lettre pastorale-événement sous le titre “Ils s’en retournèrent à Jérusalem en grande joie”.
Un texte exigeant, long. Pour vous donner le goût de le lire (s’il est besoin), nous commençons avec le custode de Terre Sainte une série d’entretiens sur les impressions que laisse ce document.


Le patriarche Pizzaballa a écrit une Lettre Pastorale pour les chrétiens du diocèse. En tant que custode de Terre Sainte, comment avez-vous accueilli ce document ?


La première chose que je dirais, c’est que tout le monde ressentait le besoin d’une réponse faisant autorité à la question : “Comment vivre en chrétien” dans un temps et un contexte de conflit ? Il y a quelque temps des jeunes, lors d’une rencontre à la Custodie, m’ont posé exactement la même question. J’ai donc accueilli cette lettre comme une réponse à un besoin concret, réel, qui interpelle chacun de nous.


Qu’est-ce qui vous a le plus marqué à titre personnel ? Et comme custode ?


Ce qui m’a le plus frappé se trouve dans la deuxième partie, lorsque le cardinal propose une lecture — actualisée dans le présent — de l’Apocalypse de la Cité sainte, la Jérusalem céleste. Parmi les nombreux éléments de réflexion, ce qui m’a le plus touché et éclairé est le passage où il parle de la Jérusalem du ciel comme d’une ville où il n’y a plus de Temple : “Je n’y vis aucun temple, car son temple, c’est le Seigneur Dieu Tout-Puissant ainsi que l’Agneau” (Ap 21, 22).
Une ville où il n’existe plus un lieu particulier où Dieu réside, parce que dans la Jérusalem céleste Dieu ne demeure plus dans un lieu mais dans les relations. Voilà l’un des passages qui m’a le plus marqué, parce qu’il mérite d’être approfondi et décliné dans notre vie.
Je me demande ce que cela signifie pour nous, franciscains de la Custodie, précisément en tant que gardiens des Lieux saints, que Dieu réside dans les relations. Que signifie pour nous, préserver ces relations comme des lieux de la présence de Dieu, surtout dans un contexte aussi multiculturel, multiethnique et multire-
ligieux ?


Cette Lettre s’applique-t-elle à la Custodie et à sa mission ?


C’est une lettre adressée personnellement au diocèse, et la Custodie est également présente dans ce diocèse. Territorialement, la Custodie couvre aussi d’autres diocèses et patriarcats, mais cette lettre nous concerne certainement nous aussi en tant que baptisés et chrétiens. Elle interpelle de façon particulière les frères présents sur ce territoire, parce qu’il s’agit de la lettre de notre évêque.


Demanderez-vous aux frères de la Custodie de la lire et de se l’approprier ?


Nous l’avons distribuée. Plusieurs exemplaires nous sont parvenus. Certains l’ont déjà lue, d’autres sont en train de la lire. C’est assurément un texte qui mérite d’être médité et lu avec calme. Il offre de nombreuses pistes sur lesquelles il est possible de mener diverses réflexions.
Le patriarche parle de la mission des éducateurs.


La Custodie possède des paroisses, des écoles et des mouvements de jeunesse. Veillerez-vous à ce que le message de cette lettre, qui les concerne également, leur soit rendu accessible ? Et comment ?


La Lettre Pastorale s’adresse à tous et le cardinal a déjà fourni certaines indications sur la manière de l’utiliser. Je sais qu’il a également rencontré les curés afin de lancer ce parcours. Il existe donc déjà des orientations concrètes sur la manière dont le texte peut être utilisé dans les paroisses et dans les écoles, en particulier comme outil destiné aux enseignants.


Devant la Fondation Terre Sainte, vous avez parlé de cette lettre comme d’une boussole pour la communication de la Custodie. Pouvez-vous nous en dire davantage ?


Parce que, si nous sommes appelés à raconter la vie — surtout la vie des chrétiens — et à raconter la Terre Sainte, il est essentiel pour moi que le regard avec lequel nous observons cette réalité, afin de la raconter et de la communiquer, soit le regard de l’Église et non mon regard personnel.
Bien sûr, il y a aussi mon regard de custode, mais quelle est la clé d’interprétation de notre quotidien ? Cette lettre est une clé de lecture de la réalité, faisant autorité et portée par un regard de foi.
Et cela m’intéresse beaucoup. C’est pourquoi, comme je l’ai dit, elle peut véritablement devenir une boussole qui oriente ensuite les approfondissements sous forme d’articles, de publications ou d’événements culturels. Une aide pour se recentrer, une lentille précise.


La douceur de François d’Assise peut-elle encore être exemplaire sans fuir la dure réalité ?


Cette question est intéressante, parce que nous confondons souvent la douceur avec une forme de renoncement face à la réalité. Comme si le doux était toujours celui qui reste un pas en arrière. Celui qui capitule.
Et surtout celui qui n’essaie même pas.
Dans l’imaginaire commun, le doux est celui qui reste au second rang, qui, lorsqu’un conflit éclate, fait tout pour s’en tenir à l’écart. Or la douceur évangélique est une disposition du cœur qui permet aussi de demeurer en plein conflit sans se laisser empoisonner par lui. Sans se laisser aspirer ni entrer dans la logique de cette spirale propre au conflit, qui nourrit toujours un désir de vengeance.
Le doux est celui qui, lorsqu’il reçoit une gifle, ne se contente pas de tendre l’autre joue, mais demande pourquoi il a reçu cette gifle. Ce n’est pas non plus quelqu’un qui se met à pleurer, qui s’en va en suscitant la pitié des autres et en tombant dans le victimisme. C’est celui qui demande : “Pourquoi m’as-tu frappé ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?” Il renvoie toujours à la vérité. Il invite toujours à la raison, à la vérité des choses.
Sa force réside dans la vérité, qui constitue une perspective opposée à la violence.
Si nous y réfléchissons bien, quand devenons-nous violents ? Lorsque nous n’avons plus de raisons.
Je crois donc que François n’était pas un homme faible, mais quelqu’un qui aimait la vérité, cette vérité qu’il avait rencontrée dans le Christ Jésus, Lui qui est la vérité, la vie et le chemin. Et ainsi, fort de cette vérité, il a désiré de toutes ses forces et durant toute sa vie que d’autres puissent eux aussi faire cette rencontre.
C’est ce qui a fait de lui l’homme le plus libre de ce monde et, en même temps, le plus joyeux, même au cœur des tempêtes de l’existence.


Pizzaballa dit à plusieurs reprises que les chrétiens ont une manière unique de vivre parce qu’ils croient en une espérance incarnée. Quelle image de cette espérance vous vient à l’esprit ?


L’espérance incarnée, c’est la présence de Jésus-Christ. L’Église croit en cela, et moi aussi j’y crois.
C’est une présence qu’il faut toujours apprendre à reconnaître. À Marie Madeleine, le Ressuscité apparaît ; il est là avec elle, mais elle le prend pour un jardinier. Les disciples d’Emmaüs marchent plusieurs heures à ses côtés ; il rompt le pain et ce n’est qu’alors qu’ils le reconnaissent.
Il arrive comme un inconnu. Pourtant, chaque fois, c’est bien Lui qui se cache, qui se manifeste sous les traits d’un étranger. C’est le Ressuscité, et il se reconnaît toujours à travers des signes.
Pour Marie Madeleine, c’est son nom prononcé. Pour les disciples d’Emmaüs, c’est la fraction du pain. Pour les disciples au bord du lac, c’est la pêche miraculeuse.
C’est quelque chose que l’on ne parvient pas à expliquer seul, quelque chose qui dépasse toutes nos attentes.
Cette espérance incarnée peut donc être présente lorsque j’ai d’abord le désir de savoir Le reconnaître, puis expérimenter de l’amour pour Lui.
Alors seulement on s’aperçoit, on s’émerveille, lorsque l’on voit, par exemple, certaines religieuses se dépenser gratuitement pour les plus pauvres, pour les bédouins, pour les sans-abri de Tel-Aviv. Dans ces gestes, il y a la présence du Ressuscité.
Ou encore lorsque je vois des familles chrétiennes qui se marient et mettent des enfants au monde malgré les difficultés : voilà une espérance incarnée.

Dernière mise à jour: 12/07/2026 20:12

Sur le même sujet