
À Ramleh, il existe une maison dont l’histoire est intimement liée au conflit israélo-palestinien et qui tente aujourd’hui, à son échelle, de le transcender. Voici le récit de la Maison Ouverte.
Bashir Al-Khayri avait 6 ans quand il a fui, avec sa famille, sa maison de Ramleh. Dalia Ashkenazi avait 1 an quand sa famille y a emménagé. Nous sommes en juillet 1948. En plein dans la guerre israélo-arabe qui a suivi la déclaration d’indépendance israélienne. Israël lance une offensive pour établir un corridor entre Tel Aviv et Jérusalem. C’est l’opération « Danny ».
Les villes palestiniennes de Lod et Ramleh, sont dans la trajectoire de cet assaut. Effrayée, la famille de Bashir quitte sa maison et son beau citronnier, pour se réfugier à Ramallah. Comme eux, 50 à 70 000 Palestiniens ont quitté Ramleh et la ville voisine de Lod. C’est la Nakba.
En octobre 1948, la famille de Dalia Ashkenazi arrive dans le nouvel État d’Israël, depuis la Bulgarie, où elle a fui lHolo-causte. Après quelques semaines dans un camp de réfugiés, la famille est envoyée à Ramleh, une petite ville où, leur avait-on dit, des maisons vides étaient prêtes à accueillir les immigrants. Ils s’installent dans l’une d’elles. Un beau citronnier trône dans le jardin.
Destins croisés
Dix-neuf ans plus tard. Juillet 1967. Par une chaude journée d’été, Dalia entend la cloche de sa maison sonner. Elle a 20 ans, ce sont les vacances et elle est seule à la maison. Quand elle ouvre, elle voit trois jeunes hommes en costume-cravate. « J’ai eu une révélation. Je savais qui ils étaient. Ça complétait le puzzle », raconte-t-elle dans un documentaire radiophonique réalisé en 1998 par Sandy Tolan.
Bashir Al-Khayri et deux de ses cousins ont obtenu de quitter Ramallah pour venir en Israël. Ils sont venus voir la maison de Ramleh. Dalia, qui a grandi avec l’idée que les Palestiniens sont l’ennemi, accepte pourtant. « À la seconde où je suis entré, j’ai eu l’impression d’entrer dans un endroit sacré », se souvient Bashir dans le même documentaire. Au moment de partir, il l’invite à Ramallah. Elle viendra. S’ensuit la création d’un lien unique entre les deux familles.
Lire aussi >> Ramleh: Israël dans un timbre-poste
Le dialogue est parfois impossible. En 1968, Bashir, membre des FPLP, est accusé d’avoir posé une bombe à Jérusalem. L’avocat palestinien a toujours nié, mais cette affiliation et le recours à la terreur indigne l’Israélienne. Il passe 15 ans en prison. Le lien est coupé.
En 1985, le père de Dalia meurt, et celle-ci hérite de la maison. Qu’en faire ? Elle part à Ramallah, rencontre Bashir et lui soumet son dilemme. Comme la loi israélienne ne permet pas à la famille palestinienne d’y vivre, Bashir propose de transformer la bâtisse en garderie pour les enfants arabes de Ramleh. La maison au citronnier accueillera des bambins jusqu’en 1991, date à laquelle elle devient l’Open House, la Maison Ouverte, un centre dédié à la coexistence et au renforcement de la population palestinienne de Ramleh.
Moi j’y crois
Vivian Rabia, une chrétienne communiste très engagée pour le droit des femmes, y organise des camps d’été avant de reprendre les rênes des programmes quand la maison est confiée au Rossing Center, une ONG dédiée au dialogue et à l’éducation. « Il faut continuer l’histoire de la maison », expose Vivian. Depuis le 7-Octobre, sa mission est plus compliquée que jamais dans une ville où les tensions intra-communautaires sont à vif. « Les juifs ici sont plutôt de droite. Dans les premiers mois de la guerre, ils n’allaient plus dans la vieille ville, par peur des Palestiniens.
Lire aussi >> Au Rossing Center, l’idéal de société partagée à l’épreuve de la guerre
Il y a beaucoup de haine. C’est devenu difficile, pour les Israéliens, d’entendre l’histoire pa-lestinienne », regrette la quinquagénaire, qui confie avoir parfois peur de faire son travail : « Quand je reçois des groupes, Je ne me sens pas à l’aise de parler de l’histoire de la Nakba, de celle de la maison. J’ai peur que des gens se plaignent à la police… » Des centaines de citoyens arabes se sont fait arrêter en Israël depuis le 7-Octobre, pour avoir exprimé un soutien à Gaza.
Dans ce contexte, la mission de la Maison Ouverte s’est concentrée sur un groupe d’échanges entre étudiantes juives et arabes, et sur des activités autour des violences faites aux femmes dans la communauté arabe. Non sans difficultés: « C’est dur pour les juifs de venir ici », souffle Vivian. Son entourage a du mal à comprendre son engagement en faveur du dialogue. « Ma famille et mes amis me disent que ça ne vaut pas le coup, que rien n’a changé, et que rien ne changera. Moi, j’y crois. » Dans la cour, le citronnier est toujours là. Aussi beau que ses fruits.

