
La personne de Jean-Baptiste interroge toujours, par son originalité, la puissance de son message, et son lien avec celui qu’il annonce, Jésus. Mais on sait peu de choses sur le déroulement de sa vie, et sa mort demeure sujet à questions.
Où précisément, quand exactement ? L’article qui suit offre une possibilité.

Le 17 janvier 1807 l’explorateur allemand du Moyen-Orient, Ulrich Jasper Seetzen (1767-1811), entend parler de Mkauer, aujourd’hui Mukawir en montagne jordanienne. Lecteur avisé de Flavius Josèphe, l’historien romain, vraie gazette du Ier siècle ap. J.-C., ce savant identifie aisément le lieu avec Machéronte, une forteresse construite par Alexandre Jannée (103-76 av. J.-C.) dans le Royaume ammonite pour la défense des frontières du territoire reconquis sur le pouvoir séleucide par les Macchabées. Tombée dans le domaine d’Hérode le Grand, fils d’une Nabatéenne, Cypros, et qui avait lui aussi épousé une princesse d’Idumée, Doris, cette forteresse avait échu, et c’est la seule, à Hérode Antipas qui, de l’héritage de son père, avait reçu en 4 av. J.-C. la Galilée et la Pérée – le nom grec de cette petite région de Moab et Ammon. Les autres places-fortes hérodiennes Malatha et Massada dans le Négev iduméen, Hérodium proche de Bethléem, Dok et Cypros autour de Jéricho, Alexandréion en Samarie, étant en territoire judéen, ont fait partie du domaine d’Archélaos, le fils aîné. Mais dès l’an 6 ap. J.-C., ce prince fut destitué par Rome, et son domaine administré directement par le procurateur impérial en place. Du sud au nord, les sept places-fortes formaient toute une chaîne de sécurisation de la frontière orientale et étaient reliées par un système de feux qui, lorsqu’on les allumait, avertissaient des mouvements et éventuelles invasions des Ammonites ou Moabites, “les Arabes” en général.

Le géographe du Ier siècle av. J.-C. Strabon mentionne Machaerus en Transjordanie dont le général romain Aulus Gabinius démantela en 57 av. J.-C. la structure. Le palais, reconstruit par Hérode le Grand 25 ans plus tard, est décrit par Pline l’Ancien (23-79 ap. J.-C.) comme “la plus forte place de la Judée après Jérusalem”. Mais le monarque nabatéen Arétas IV l’abattit en 36 ap. J-C. après une victoire sur les armées d’Antipas [celui-ci, pris de passion pour sa belle-sœur Hérodiade, avait répudié son épouse nabatéenne, fille d’Arétas]. Comme à Massada, les zélotes rebelles de la première guerre juive remirent le lieu en état, mais l’ensemble fut définitivement rasé en 72 par les machines de guerre romaines, un an avant la chute de Massada sa jumelle de l’autre côté du Jourdain. Tous les fortins frontaliers étaient alors devenus inutiles puisque Rome maîtrisait aussi bien l’ouest – la Cisjordanie – que l’est – la Transjordanie – du fossé jordanien. L’empereur Trajan (98-117) annexera d’ailleurs toute la Nabatène, territoire désertique mais prometteur grâce à son commerce caravanier qui reliait les ports de l’océan Indien à la Méditerranée, d’Oman et Aden à Gaza.
Là où Jean fut emprisonné
À 8 km de la côte orientale, le site domine la mer Morte de 1 150 m. Entouré de ravins, comme le piton de Massada, il est à première vue, imprenable et offre la plus grande sécurité. Le dominicain Félix Marie Abel y a fait de premiers repérages en 1907 ; en 1960 l’Allemand August Strœbel y a mené des fouilles, suivi des franciscains du Studium Biblicum Franciscanum Virgilio Corbo et Michele Piccirillo en 1978 et 1992. Pour y accéder il faut suivre une petite route montante dans les collines pelées de Jordanie. Arrivé au guichet d’entrée, il faut encore grimper en courts lacets jusqu’au sommet de l’ancienne forteresse qui se présente, à la manière de l’Hérodium, comme un cône arasé permettant une installation de bâtiments, “un palais magnifique par sa grandeur et la beauté de ses appartements” -Guerre VII, 173-177- de réservoirs d’eau, de thermes et de dépendances.
Au regard des dates, et selon l’auteur judéo-romain Flavius Josèphe, Jean-Baptiste y fut emprisonné puis décapité sur ordre d’Hérode Antipas un ou deux ans avant l’an 30 -Mt 11, 2 : “Jean dans sa prison…” ; plus loin est décrite la scandaleuse mise à mort du Baptiste -Mt 14, 3-12. Dans tous les textes qui la mentionnent, il est dit que Jean a été “livré”, comme on le dira pour Jésus lors de sa Passion. Celle du Précurseur prépare la mort du Christ. Grand orateur, s’adressant à des foules nombreuses et sans distinction des personnes -Lc 3, 12-14 évoque des publicains, des soldats- il exhorte chacun à réviser sa vie, pratiquer la justice et la solidarité avec les pauvres et se tourner d’un cœur renouvelé vers Dieu. Il ne se priva pas de reprocher au tétrarque Antipas son adultère avec sa belle-sœur Hérodiade, première épouse de son frère Philippe, lui-même ethnarque de Galilée et des régions du nord-est jusqu’au Golan. C’est bien cela qui lui valut incarcération, puis élimination.
Les bords du Jourdain
Selon les Évangiles c’est sur les rives du fleuve frontalier que l’on avait fait la connaissance de Jean le Précurseur. Il s’était installé de l’autre côté, par rapport à la terre d’Israël, afin que les juifs qui venaient l’écouter réalisent comme une nouvelle entrée en Terre Promise. Le lieu est désertique, hormis les foisonnantes roselières qui bordent les rives. Mais il est surtout symbolique puisqu’il rappelle, outre la traversée du peuple sous la conduite de Josué (Jos 2-6), l’assomption du prophète Élie sous les yeux de son successeur Élisée (2R 2). C’est donc un lieu de passage “à pied sec”, d’intronisation. Et pas seulement parce que c’est un des gués du Jourdain, mais parce que l’Histoire y a laissé son empreinte.
Du côté jordanien comme sur la rive israélienne, c’est bien sûr ici que les groupes de pèlerins font mention de Jean, là où il plongeait dans les eaux du fleuve les foules venues à lui dans un désir sincère d’être prêtes à accueillir le Messie qu’il annonçait tout proche. Les couples peuvent aussi, en ce même lieu, renouveler leur promesse de mariage, puisque c’est le message de Jean entendu ici qui lui a valu d’être poursuivi par Hérodiade et Hérode Antipas, le couple adultère. Méditer sur son baptême et sur la fidélité conjugale se fait ici avec un geste dans l’eau vive du fleuve.

Et en Samarie
Un autre lieu garde aussi la vénération de la prison et du martyre de Jean, c’est la ville de Sébastyié au centre de la Samarie, l’ancienne capitale du royaume israélite du Nord. Saint Jérôme, qui a voyagé à plusieurs reprises dans le pays, atteste, en 386, qu’ici sont “les tombes des prophètes Élisée, Abdias et Jean le Baptiste”. Dès l’époque byzantine fut construite une église à sa mémoire dont il reste aujourd’hui une crypte, reconnue par les habitants musulmans du village comme la vraie prison du prophète ; et aussi le lieu de sa mise à mort.
Les ruines dans ce village palestinien ont été souvent fouillées depuis 1908 et ultimement par le franciscain Piccirillo, déjà actif en Jordanie. Le premier édifice chrétien fut détruit par un parti de Samaritains en 529. Venant au XIIe siècle, les architectes croisés avaient alors tout loisir de remonter sur cet espace vide une nouvelle église.
Ils élevèrent même une grande cathédrale en l’honneur du cousin de Jésus (selon Lc 1).
Visitée par le marquis de Voguë vers 1850 elle fut “après celle du Saint-Sépulcre à Jérusalem, la plus considérable et la plus ornée que les Croisés avaient élevée en Terre Sainte”. De proportions importantes on y voit dans l’exécution de toutes les parties un soin qui “fait honneur aux architectes croisés et porte les caractères les plus évidents de son origine française” (1). Sur 48 m de long, 23 m de large, elle comportait trois nefs et trois absides.
Aujourd’hui, toujours pour honorer la mémoire du prophète Yahia (le nom de Jean le Baptiste en arabe), une petite mosquée est bâtie dans le vaste espace ruiné. On assiste à ce que les archéologues reconnaissent comme un empilement de lieux saints.

Dans le secteur sud de la ville une petite église byzantine, est, elle aussi dédiée à Jean. Son plan est simple, une nef centrale, deux bas-côtés étroits et deux petites absides autour du chœur en demi-cercle. Le sol dallé était recouvert de mosaïques qui ont presque totalement disparu. À l’entrée du bas-côté gauche, au nord puisque l’église est orientée, huit marches mènent à une minuscule crypte qui ne comporte qu’une niche absidiale avec un plateau qui devait servir d’autel. Les murs étaient peints de fresques qui ont été effacées et ne sont aujourd’hui plus distinctes. L’auteur de ces lignes a pu prendre en 1999 quelques photos où des traces de couleurs laissaient encore voir le dessin du martyre de Jean et de la découverte de son chef, après la décapitation ; elles illustraient la finale du récit de ce drame que racontent les trois évangiles synoptiques [Mt 14, 3-12 ; Mc 6, 17-29 le plus détaillé ; Lc 3, 19-20 qui ne mentionne brièvement que l’emprisonnement du Précurseur].
Une conclusion locative ?
Le site de Machéronte, qui n’est nommé dans aucun évangile, offre la meilleure des probabilités et nous ferons confiance à l’auteur judéo-romain… ainsi qu’au texte de Marc, qui montre que la prison était proche de la salle des fêtes, du banquet d’anniversaire donné par Hérode en l’occurrence. Or Antipas ne possédait que ce territoire, et non pas la Samarie, où il n’aurait pas pu organiser de festivités. Nous tiendrons donc Machéronte en Jordanie pour le lieu plus authentique de la prison et de la mise à mort de Jean. La crypte de Samarie ne serait que le lieu de son tombeau, selon ce qu’écrit Mc 6, 29 : “Les disciples de Jean, ayant appris qu’il avait été décapité, vinrent prendre son cadavre et le mirent dans un tombeau”, forcément à distance du bras vengeur d’Antipas. C’est par commodité pour les pèlerins que l’on a fait croire à un lieu unique réunissant les deux événements.t
- Citation in Les églises de Terre Sainte paru en 1860, éditeur Victor Didron.
Dernière mise à jour: 18/09/2026 17:34

