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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Pia, la femme du Concile amoureuse de la Terre Sainte

Giorgio Acquaviva
28 avril 2016
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C’est hier, mercredi 27 avril, qu’ont eu lieu à Milan les funérailles de Pia Compagnoni, guide de Terre Sainte très appréciée. Elle nous a quittés dimanche dernier. Notre souvenir et reconnaissance.



Pia Compagnoni ou la « guide de Terre Sainte » par définition, s’est envolée dans le ciel dimanche dernier, jour où l’Église catholique latine proposait – au travers des paroles de l’évangéliste Jean – un « commandement nouveau » pour les disciples de Jésus. Les Églises orthodoxes célébraient également en ce jour le dimanche des Rameaux. Pia croyait beaucoup à ce qu’elle appelait la « pédagogie des dates ».

Je l’ai rencontrée pour la première fois un après-midi de printemps de l’année 1984. Je travaillais au bureau des chroniques provinciales du journal Il Giorno quand on m’annonça sa visite. Je la connaissais de nom et de renommée, j’en fus tout ému.

Pia voulait me parler des nouveaux programmes qui se développaient aux Pèlerinages Paolini – sachant que je suivais l’activité pastorale de l’archevêque de Milan, le cardinal Carlo Maria Martini – et m’a demandé si j’étais intéressé par une visite en Terre Sainte. Bien sûr, j’ai répondu par l’affirmative, et c’est ainsi qu’est né mon amour pour Jérusalem.

Naturellement, Pia m’avait réservé quelques surprises, et je m’en aperçu dès la Galilée en « montant » vers la ville sainte, au travers d’un psaume de l’Ascension et l’explication que les roches de Judée sont en fait les cœurs de pierre des pèlerins qui ont reçu du Seigneur un cœur de chair. Elle me dit encore que je devais absolument rencontrer Rina Geftman et la communauté de langue hébraïque en me transmettant leurs coordonnées. Rina habitait la rue des Prophètes à Bethléem ; la communauté en revanche célébrait l’Eucharistie (en hébreu) ​​sur Agron Street, à proximité du consulat américain. Ce furent deux expériences fondamentales dans ma compréhension du thème des « racines » de notre foi.

Elle posa bien d’autres jalons : « l’école de la Parole » et l’amour pour la Bible du père Carlo Maria Martini, les nombreux voyages en Israël et en Palestine, la connaissance avec le bibliste jésuite Francesco Rossi de Gasperis, la publication d’un livre sur la mère Église de Jérusalem, la fréquentation avec le Custode de Terre Sainte, Pierbattista Pizzaballa, jusqu’à la rencontre récente du père David Neuhaus – lui aussi jésuite – et sa Qehila. Tout cela ne serait pas arrivé sans Pia Compagnoni. C’est ma dette et ma gratitude envers elle.

Pia est née le 8 juin 1929 à Poschiavo, dans le canton des Grisons et a toujours porté la Suisse dans son cœur. En octobre 1960, elle entra dans la Compagnie de Saint-Paul. Elle se trouvait à Rome deux ans après l’ouverture du Concile Vatican II et elle-même, dans une interview au magazine Il Piccolo, en 2012, rappelait cet événement historique : « Je m’en souviens avec émotion comme si c’était hier, cette interminable file de 2500 évêques qui, dans la matinée entrèrent à Saint-Pierre, et la veillée aux chandelles qui semblait enflammer la place… ». Elle commença alors à fréquenter la salle de presse qui avait été mise en place et fut rapidement remarquée et « recrutée » pour traduire en italien les discours des prélats et étudiants allemands (elle eut ainsi l’occasion de rencontrer le jeune théologien Joseph Ratzinger, qui accompagnait le cardinal Josef Frings de Cologne).

Autre moment excitant de ce concile vécu en 1965 : l’approbation de la constitution sur la Parole de Dieu (Verbum Dei) et de la déclaration sur la liberté religieuse (Dignitatis Humanae). Au sujet de la constitution, elle aimait rappeler l’engagement d’une poignée de personnes ayant fait l’histoire du dialogue et de l’œcuménisme : Agostino Bea, Henri De Lubac, Yves Congar, Karl Rahner, Jean Danielou, Leo Suenens. Des années plus tard, elle découvrait que même à l’Institut Biblique Pontifical, un jeune enseignant – Carlo Maria Martini – suivait d’un œil vif la formulation de ce document d’époque. Concernant la déclaration, elle rappelait les difficultés qui surgirent mais qui furent dépassés grâce au travail acharné du Cardinal suisse Charles Journet, un ami de Jacques Maritain en qui Paul VI avait une confiance inconditionnelle.

Immédiatement après le concile, et presque dans une relation de cause à effet avec cette ouverture au monde, Pia commença son activité avec les Pèlerinages Paolini dans différentes régions européennes, et parfois même en Terre Sainte. Puis sa « vocation » apparut avec plus de précision et la porta à s’établir à Jérusalem. Envoyée pour coordonner ce pèlerinage si particulier qui l’a caractérisée toute sa vie, elle aimait dire que la visite à la « Terre du Saint » est celle qui privilégie les lieux et les « pierres vivantes » à la dévotion traditionnelle. Elle y resta trente ans.

Durant son long séjour à Jérusalem, Pia a amélioré les itinéraires de pèlerinages, les enrichissant de visites et de contacts, de réalités importantes, de l’école de la Sainte-Famille œuvre de Don Guanella à Nazareth à l’Institut Effata Paul VI des Sœurs de Sainte Dorothée à Bethléem, des frères de Bose aux Sœurs de Sion. C’est elle qui eut l’initiative d’aller rendre visite aux différentes communautés chrétiennes (mêmes les plus petites et « cachées »). On lui doit aussi l’idée de proposer des visites de kibboutz religieux ou de Neve Shalom-Wahat al-Salaam, « création » du Père Bruno Hussar, où vivent ensemble des familles juives et arabes, musulmanes et chrétiennes. Elle approfondit les études bibliques, fréquentant centres culturels et bibliothèques, mais aussi l’étude des Écritures. Sa production de livres, guides biblico-touristiques (certains publiés par les Editions Franciscaines de Terre Sainte – Custodie de Terre Sainte) et articles est sans fin. Elle a également guidé et formé plusieurs futurs guides, prêtres comme laïcs. Elle a enseigné à de nombreux chercheurs et biblistes distingués, parmi lesquels le père Carlo Maria Martini, avec qui elle avait une relation amicale sincère et intime.

Elle parlait correctement l’allemand et avait bien étudié l’anglais. Elle savait l’hébreu et même un peu d’arabe. Cela lui a permis de pénétrer dans la culture et la mentalité des deux peuples « condamnés » à vivre au coude à coude sur cette terre tant aimée. Méticuleuse et scrupuleuse dans sa recherche permanente du sens des paroles et des noms de lieux saints (« Bethléem en hébreu signifie « maison du pain » – disait-elle – et sans surprise c’est ici qu’est né Celui qui est le Pain de Vie … »), elle liait chaque fois les discours du Nouveau Testament et Ancien Testament en une unique et interrompue relation au Dieu Un et trinitaire.

Sa mission était d’encourager le dialogue et la rencontre entre les fidèles des trois religions abrahamiques : les juifs, les chrétiens et les musulmans. Elle avait su créer autour d’elle, en raison de sa capacité à s’ouvrir à tous, un cercle d’amis des plus simples (employés, conducteurs de bus …) aux plus instruits (évêques, théologiens, savants biblistes, universitaires et professeurs) : autant de rencontres précieuses pour elle et pour eux. Et comment oublier sa capacité à entretenir des relations avec tous par le biais d’appels téléphoniques ou d’écrits, sans jamais oublier un anniversaire, une fête ou un nom !

La politique du Moyen-Orient et les complications sur le terrain, avec ses drames et ses contorsions, la plongeait dans la consternation. Dès la première Intifada (1987-1993), elle réalisait que « sa » Terre Sainte était en train de changer, qu’un virus dangereux empoisonnait les relations entre ces deux peuples qu’elle aimait tant. Lorsque sa santé a commencé à décliner, elle a dû renoncer au voyage, ce qui l’attrista. Néanmoins, elle continua d’écrire et de travailler pour faire connaître cette terre où le ciel s’est courbé pour toucher la terre.

Une fois, elle m’a raconté un incident qui s’était déroulé durant l’un de ses derniers pèlerinages et qui l’avait particulièrement perturbée et peinée. Elle m’avait alors demandé de ne pas en parler publiquement, mais je pense maintenant que je peux librement le partager et rompre cet engagement pour une question de loyauté et d’exhaustivité des informations. Son ancien collaborateur palestinien s’était un jour approché d’elle et lui avait chuchoté à l’oreille une menace : « Ne t’inquiète pas, quand ton moment viendra, nous veillerons à ce que tu ne souffres pas… ». Elle en avait été chamboulée comme devant une salle comble. Oui, les temps étaient vraiment en train de changer.

Pourtant Pia n’a jamais abandonné sa vision pleine d’espoir. Elle avait cru le rêve d’Yitzhak Rabin de donner vie à une Confédération (« Comme ma Suisse … », disait-elle) qui verrait ensemble Israël, Palestine, Jordanie dans une renaissance de ce morceau de terre où tout a commencé et où tout peut advenir, même la paix.

Croire – a-t-elle dit – signifie « adhérer », comme l’explique l’étymologie des mots hébreu aman (dans sa forme active : s’abandonner comme un enfant dans les bras de sa mère) et batah (à la voix passive : avoir la foi). J’aime à me la rappeler ainsi, abandonnée dans les bras de son Seigneur, père et mère. A bientôt Pia, et Shalom!

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