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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

La paradoxale économie israélienne

Paul Turban
20 mars 2018
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Un rapport publié récemment par le Taub Center, institut d’études socio-économiques israélien, pointe la cherté de la vie et les fortes inégalités sociales malgré la bonne santé de l’économie israélienne. Pour en discuter, nous avons rencontré Jacques Bendelac, docteur en économie et chercheur en sciences sociales à Jérusalem. Portrait inquiétant d’une jeune économie pourtant pleine de ressources.


Israël est un des pays les plus chers de l’OCDE, association des pays les plus développés du monde. Comment l’expliquer ?

En Israël, les producteurs n’ont aucune raison de baisser leurs prix. Paradoxalement, plus les prix montent et plus les Israéliens consomment. C’est psychologique. Israël s’est développé très vite. En 70 ans, il a atteint un développement que d’autres pays ont mis des siècles à atteindre. De 1979 à 1985, on a eu des années d’hyperinflation, avec des prix multipliés par 5 en 1984. Les Israéliens se sont donc habitués à dépenser leur salaire rapidement. De plus, vivre à crédit est un mode de vie. On contracte des dettes par plaisir de consommer. Il n’y a pas un Israélien qui ne soit pas endetté, du plus riche au plus pauvre. Tout s’achète à crédit. Un Israélien renouvelle sa voiture tous les 3-4 ans. Il part en voyage à l’étranger entre 2 et 3 fois par an. Il consomme beaucoup de culture, joue à la loterie, malgré un niveau de vie qui ne devrait pas le lui permettre.

La nourriture est un domaine particulièrement touché par la cherté. D’où cela vient-il ?

La principale raison est le poids des monopoles. Dans tous les domaines, il y a un monopole. Le producteur peut vendre à un prix élevé, il n’a pas de concurrence et le gouvernement n’intervient pas. Comme les Israéliens sont des consommateurs irrationnels, ils ne boycottent pas ce qui est cher. S’ils cessaient de consommer quand les prix sont trop élevés, indiscutablement les prix baisseraient, car le producteur doit écouler ses stocks. Par ailleurs, il y a en Israël une grande collusion entre patronat, hommes d’affaires et hommes politiques : on parle de corruption jusqu’au sommet de l’État. Le gouvernement ne fait pas assez d’efforts pour accroître la concurrence. Par exemple, dans l’agroalimentaire, il y a un producteur, Tnuva, qui produit 80 % du lait du pays. En 2014, il a été vendu à des investisseurs chinois. Contrairement à ce qui a été promis, la privatisation n’a pas fait baisser les prix, car cela n’a pas introduit de concurrence. Cela a juste remplacé un monopole israélien par un monopole étranger, plus difficile à réguler. De nos jours, il reste très peu d’entreprises publiques. Israël est vraiment devenu un pays ultralibéral. De même, pour l’immobilier, il faut aujourd’hui à un Israélien 140 mois de salaire pour acheter un logement moyen, c’est deux fois plus qu’en France. Même à un prix élevé, il y a des acheteurs. Beaucoup d’Israéliens n’ont pas de logement. Il y a 10 ans, l’État a cessé la construction de logements sociaux, et il ne reste plus que le marché privé. Depuis 4-5 ans, on ne construit plus. Les jeunes couples n’arrivent pas à se loger. Les actions du gouvernement ne suffisent pas : la construction est trop lente en Israël.

Comment expliquer qu’un Israélien sur cinq soit pauvre, alors que le pays est en situation de plein-emploi ?

Plus il y a d’emplois et plus il y a de pauvres : encore un paradoxe en Israël. En effet, la productivité d’un Israélien hors secteur high-tech est très faible. Un Israélien qui travaille 43 h par semaine produit moins qu’un Français en 35 h. Cela ne permet pas au patronat d’augmenter les salaires et il y a donc beaucoup de travailleurs pauvres, payés au salaire minimum. Les écarts entre les bas et les hauts salaires sont les plus élevés de l’OCDE, alors que le revenu moyen est très correct.

Malgré cela, on décrit souvent Israël comme une “nation start-up”. Cette dénomination est-elle fausse ?

Israël s’est développé sur deux étages : il y a le secteur high-tech, la “nation start-up”, et le reste, c’est-à-dire l’économie traditionnelle : l’industrie, les services, les services publics… Le secteur high-tech, avec ses hauts-salaires, représente moins de 10 % de la population et fausse les chiffres. Le reste de la population vit moyennement, avec un niveau de vie inférieur à la moyenne de l’OCDE.

D’où vient le dynamisme du secteur high-tech israélien ?

Israël est une économie de guerre. La France était son principal fournisseur d’armements, jusqu’à l’embargo sur la vente d’armes en 1967. Israël a alors développé ses propres industries militaires. Dans tous les domaines de haute technologie, c’est l’industrie militaire qui a servi de moteur à l’industrie civile. Cela reste la base de la “nation start-up”. Les liens sont forts entre l’université, l’industrie militaire et l’industrie civile.

Pourquoi ce secteur ne dynamise-t-il pas le reste de l’économie ?

Il n’y a pas de relations entre le secteur high-tech et le reste de l’économie. Les deux étages de l’économie sont trop différents. Les employés du secteur high-tech sont très diplômés, expérimentés, ils ont vécu à l’étranger. Les 90 % restant ont une éducation moyenne. Les enquêtes de l’OCDE montrent que le niveau scolaire diminue. Mais cela ne justifie pas qu’il y ait 20 % de pauvres. Jusqu’en 2003, la pauvreté était insignifiante. Depuis, elle a explosé.

Que s’est-il passé en 2003 ?

On a eu un nouveau ministre des Finances, B. Netanyahu, qui a décrété une stratégie de libéralisme économique. Au fur et à mesure que l’économie s’est libéralisée, la pauvreté a augmenté.

Que fait le gouvernement ?

Déjà, Israël est un pays en guerre permanente. Le pays dépense beaucoup d’argent pour sa défense, et il n’en reste que peu pour les dépenses civiles : éducation, santé… C’est la population elle-même qui doit prendre en charge ces dépenses, ailleurs assurées par l’État. De plus, depuis une décennie, le gouvernement mène une politique libérale, en favorisant le secteur privé et en réduisant les dépenses de l’État, par pure idéologie. Qui en pâtit ? Ce sont les pauvres, car ce sont les principaux consommateurs de services publics. Par ailleurs, puisque l’État dépense moins, il a besoin de moins d’impôts. Israël a donc réduit drastiquement sa pression fiscale. Or, ce sont les riches qui payent des impôts, et ils s’enrichissent encore plus. Pourtant, la situation économique impose le contraire, parce qu’il y a des dépenses dues à la guerre et des pauvres dans le besoin.

On voit çà et là des réactions sociales, mais peu de grandes manifestations. Pourquoi ?

L’Israélien ne descend pas dans la rue, en tout cas pas pour des raisons socio-économiques. Il n’y a pas de tradition de lutte sociale comme en France, la syndicalisation est extrêmement faible.

Un cinquième de la population pauvre, c’est pourtant intenable…

Mais en Israël, les pauvres votent traditionnellement à droite, pour ceux qui les appauvrissent, parce qu’au moment de mettre le bulletin dans l’urne, la motivation sécuritaire l’emporte. Et les riches votent à gauche, parce qu’ils se disent que la gauche va apporter la paix et que ce sera favorable aux affaires.

Pourquoi la gauche israélienne n’arrive-t-elle pas à parler aux pauvres ?

On a un gouvernement très habile qui, à chaque fois qu’il y a un problème économique, sait faire ressortir une menace palestinienne ou iranienne, ce qui occulte le débat économique. Le message de la gauche devrait être que l’économie et la sécurité sont très liées et que la paix profiterait à tous. Israël n’est pas l’Ouganda, tout est relatif, mais il n’y a aucune raison qu’un pays aussi développé ait un tel niveau de pauvreté.

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