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Jacques Bendelac: “Le bibisme a fracturé la société israélienne”

Propos recueillis par Cécile Lemoine
19 octobre 2022
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Benjamin Netanyahu, ancien Premier ministre israélien, désormais membre de l'opposition et en course pour les élections législatives du 1er novembre 2022 ©Olivier Fitoussi/Flash90

A dix jours des élections israéliennes, l’économiste franco-israélien Jacques Bendalac revient sur les multiples facettes du “bibisme”, l’idéologie désormais majoritaire en Israël, issue des 15 années de pouvoir de Benyamin Netanyahou.


Jacques Bendelac est l’auteur des “Années Netanyahou, le grand virage d’Israël” (L’Harmattan, 2022)

Benyamin Netanyahou est le seul homme politique israélien qui a laissé une idéologie à son nom: le bibisme. Comment peut-on la définir ?

La politique conduite par Benyamin Netanyahou pendant près de 30 ans, dont 15 ans au poste de Premier ministre, peut se définir comme mélange de populisme, de nationalisme et de pragmatisme. Le bibisme aussi c’est un mode de gouvernance très personnalisé, voué à la cause de Netanyahou. Il s’agit de satisfaire le plus de gens possible, d’attirer un électorat toujours plus grand, pour se maintenir au pouvoir à tout prix. Quitte à prendre des mesures en contradiction avec le nationalisme traditionnel de la droite et du Likoud.

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Le bibisme repose sur cinq piliers principaux, qui ont permis à Benyamin Netanyahou d’asseoir son pouvoir tout en lui garantissant une longévité exceptionnelle. Tout d’abord, un allié indéfectible : les Etats- Unis ; l’agitation de menaces : l’Iran, les Palestiniens, le Covid… qui lui permettent de se présenter comme le sauveur du pays. Certes, la menace existentielle qui pèse sur Israël est réelle, mais son usage à des fins populistes ou électoralistes en est exagéré ; une manne économique : le gaz. Les découvertes de gaz dans la Méditerannée ont permis à Netanyahou de renforcer le rôle d’Israël comme acteur international sur le marché de l’énergie ; ses amis milliardaires qui lui ont fourni un soutien financier et politique, et sa famille : son épouse Sarah et leurs fils Yaïr et Avner. Le bibisme est aussi synonyme de promesses non tenues. Une stratégie assortie d’une absence d’initiative sur des questions majeures, comme le conflit israéol-palestinien, ou la cherté de la vie.

 

Comment expliquer qu’il se soit maintenu si longtemps au pouvoir s’il ne tient pas ses promesses ?

C’est ça le populisme. On promet, mais on ne tient pas. Et on récolte beaucoup de voies. Par exemple en 2009, Netanyahou a promis de créer un Etat Palestinien, dans la ligne de la solution à deux Etats. Ça lui a permis de s’attirer les voix de la gauche et du centre-gauche. Il ne l’a jamais fait. Puis il a promis d’annexer la Cisjordanie, pour satisfaire la droite. Il ne l’a pas fait non plus. Il a enfin dit qu’on maintiendrait le statu quo sur la question. Et là, tout le monde était content.

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Sur les sujets économiques, son leitmotiv était la lutte contre la vie chère. Il n’a rien fait pour, alors qu’il avait les moyens : lutter contre les monopoles, réduire les droits de douanes… Mais les monopoles sont dirigés par des milliardaires qui sont ses amis. Il n’a pas voulu les léser. Il promeut aussi une idéologie ultralibérale qui l’empêche d’intervenir dans l’économie. Donc il a laissé faire. Une des premières choses qu’il a faites quand il est arrivé en 2009, c’est de supprimer les logements sociaux. 

 

Quelles sont les conséquences de 15 ans de bibisme sur la société israélienne ?

Le bibisme a transformé la société israélienne. Sur le plan économique, l’ultralibéralisme a anéanti les services publics, la protection sociale, les dépenses civiles… Il y a eu une progression spectaculaire des inégalités sociales, des écarts de revenus. La pauvreté a doublé. Il y a eu un changement radical au niveau des relations intercommunautaires. Les tensions entre juifs et arabes qui n’atteignaient pas ces niveaux avant.

La loi Etat-Nation a fait beaucoup de mal à la société qui se retrouve plus fracturée que jamais. Et il a joué sur ces divisions pour asseoir son pouvoir. Il a porté atteinte à la démocratie en écartant le parlement pendant le Covid, et en gouvernant par décret. Il a attaqué la justice, la Cour Suprême. Cela ne devrait pas être possible dans une démocratie où le pouvoir exécutif est censé être contrebalancé par d’autres organes. Mais Netanyahou a sapé ces contre pouvoirs que sont les médias, la justice, les ONG. 

 

Si Netanyahou gagne les élections législatives de novembre 2022, à quoi pourrait ressembler le bibisme ?

S’il reprend le pouvoir, ce ne sera plus le même bibisme. Premièrement parce qu’on aura un premier ministre à temps partiel : son procès va repartir en septembre. On est loin des concepts de la démocratie. Il sera affaibli par les tensions internes au Likoud, récemment divisé entre les pro et les anti-bibi. Il ne pourra plus faire ce qu’il veut. Ce sera un bibisme affaibli, contesté. 

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