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Chrétiens en Terre Sainte: pression du mariage, défi de la rencontre

Cécile Lemoine
2 mai 2023
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Lancé de colombe à la sortie de la messe, devant la basilique de la Nativité à Bethléem ©Elias Halabi

Il faut cocher la case “mariage” pour faire pleinement partie de la société en Terre Sainte. Trouver la bonne personne quand on se marie entre chrétiens et que la communauté est aussi petite que fragmentée peut parfois relever de la gageure. Il existe autant d’histoires que d’individus. En voici trois.


Deux petits cœurs légendent sa nouvelle photo de profil sur Facebook. En cette mi-janvier 2023, Lina[1] ne pose plus seule, mais à côté d’un garçon. Ou comment faire l’annonce de ses fiançailles. Bouquet de fleurs à la main, apprêtée dans une robe noire qui épouse les formes de son corps, Lina a le visage moins expressif que celui de son fiancé, élégant dans son costume gris. “Je ne le connaissais pas. Nous nous sommes rencontrés chez nous plusieurs fois avec nos parents. Je me suis sentie à l’aise, alors j’ai dit oui”, confie la jeune femme. Lina a 24 ans. Elle enseigne l’anglais à l’école grecque-orthodoxe de Taybeh, le village où elle a grandi. C’est le dernier en Cisjordanie à être 100% chrétien et le poids des traditions est partout. Les mariages arrangés comme le sien sont encore une réalité. La fête est prévue pour fin juillet. Six mois. C’est peu pour apprendre à se connaître à deux, chose possible seulement à partir des fiançailles dans cette société où l’amitié fille-garçon est mal perçue. “On fait les choses à l’envers ici, mais c’est comme ça. Il y a des codes à Taybeh. Tout est contrôlé. On ne peut pas être en dehors du cadre”, glisse Lina, qui se dit heureuse malgré tout : “Elias est merveilleux.” Si le mariage peut paraître précipité, c’est que la jeune melkite subit une pression sociale forte. “Les gens de mon âge ont déjà des enfants. Quasiment toutes les filles avec qui j’étais à l’école sont mariées.” Surtout, Lina a déjà été fiancée. Pendant deux ans. Elle a tout annulé un mois avant le mariage. “Plus la date approchait, plus je voyais que notre couple n’allait pas fonctionner. Il me laissait seule quand j’étais malade. J’ai préféré rompre les fiançailles. C’est tabou, mais moins que de devoir divorcer. Le prêtre m’a soutenue. Mais c’est dur. Les gens parlent à Taybeh. On n’est pas considéré comme un membre à part entière de la société tant qu’on n’est pas marié.”

C’est une question de réputation et d’honneur pour les familles, il faut que le mariage soit beau, il faut qu’il ˝en jette˝. Quitte à jouer dans la surenchère.

 

Rite de passage

Dans la société arabe, le mariage est un rite de passage. Une case qu’il faut cocher. Pour le couple, il marque le début de l’indépendance : il est impensable d’avoir des relations sexuelles ou d’habiter ensemble avant la noce. Le mariage est une étape qui est souhaitée, attendue, encouragée par la famille. La langue arabe a très bien fixé ce phénomène. Les expressions utilisées pour souhaiter chance impliquent l’idée de mariage. Ainsi le meilleur vœu que l’on puisse adresser à une mère lors de la naissance de son enfant, se formule ainsi : “Plaise à Dieu que tu le fasses marier pendant ta vie”. Si on veut féliciter un enfant pour une bonne action, on dira : “Si Dieu veut nous nous réjouirons lors de tes épousailles.”

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Ancré jusque dans les idiomes arabes, l’importance du mariage est telle qu’elle s’accompagne d’une forme de pression, renforcée par une autre injonction : “Il faut se marier entre chrétiens, souligne Salim Munayer, spécialiste de la jeunesse chrétienne arabe israélienne. Or la communauté chrétienne a beaucoup diminué en plus d’être très éclatée à l’échelle du territoire.” En Israël, les chrétiens arabes représentaient 1,45 % de la population fin 2022, soit un peu plus de 140 000 personnes, selon le Bureau central des statistiques israélien (CBS). À Jérusalem leur nombre est estimé à 10 000. Un chiffre qu’il faut encore réduire pour trouver la tranche d’âge 18-25 ans et, parmi elle, les jeunes disponibles pour se marier. “Rencontrer la bonne personne, celle qui vous correspond en plus de correspondre aux critères de certaines familles en termes de classe, d’origine ou de dénomination, peut parfois devenir un défi”, poursuit le chercheur. Lui-même issu d’une famille grecque-orthodoxe de Lod, il illustre : “Un de mes neveux, qui habite à Lod, se plaignait, lors de la dernière réunion familiale, que toutes les filles de sa ville étaient déjà prises.”

Mariages plus tardifs

Alors comment rencontrer l’autre ? Trouver ou construire l’amour ? En Terre Sainte il n’y a pas un schéma, mais des trajectoires vers le mariage. Influencées par les origines sociales, le lieu de vie, l’éducation, elles sont aussi révélatrices des aspirations des nouvelles générations.
Si elle n’est pas la norme, l’histoire du mariage arrangé de Lina est commune à de nombreuses jeunes femmes issues de sociétés conservatrices, notamment dans les Territoires palestiniens. Ces unions, pragmatiques, illustrent le poids de la famille et la force de son entremise. “Pas besoin d’applications de rencontre, nos mères et nos grand-mères sont les meilleures entremetteuses. Elles connaissent tout le monde, et elles osent tout”, ironise Rafael, architecte de 25 ans issu d’une famille melkite du quartier de Beit Hanina, à Jérusalem-Est. “Pendant les soirées, nos grands-mères nous emmenaient danser avec nos cousins pour nous mettre dans les bras d’une fille qu’elles avaient repérée. C’était tellement gênant”, se souvient-il dans un rire qui fait trembler sa carrure d’armoire à glace.

Le mariage civil n’existe dans aucun des deux états, israélien et palestinien. Le mariage religieux est donc un passage obligatoire.

 

C’est plus compliqué

Lui aussi a vu la plupart de ses camarades d’école ou des scouts se marier au début de leur vingtaine avec des filles rencontrées à l’école, dans les activités organisées par l’Église. Conscient de l’importance des mariages pour la pérennité des chrétiens en Terre Sainte, le patriarcat latin encourage et favorise ces rassemblements de jeunes à travers le territoire. Si Rafael sait qu’il veut fonder une famille, le sujet n’est pas d’actualité pour cet hyperactif qui préfère miser sur sa carrière professionnelle pour s’assurer une situation financière stable. Il gère sa propre entreprise d’architecture, en plus d’un emploi à temps plein dans un studio israélien. “Si pour les femmes la pression est liée à l’âge, chez les garçons, elle est liée à l’argent, pointe le jeune architecte. Les mariages coûtent très cher, et c’est le marié qui paye presque tous les frais en plus de fournir l’appartement. À Jérusalem tout est hors de prix et parfois inaccessible aux Palestiniens. Alors on attend.”

Défi de la rencontre Toutes les activités des institutions religieuses à l’adresse des jeunes sont autant de chances de rencontrer au-delà du cercle immédiat d’autres jeunes chrétiens.

 

Pénurie sur le marché matrimonial

En 2021, un chrétien arabe israélien se mariait en moyenne à 30,6 ans, et une femme à 26,8 ans. C’est 2 années de plus qu’il y a 10 ans, selon le CBS (28,9 ans pour un homme et 24,4 pour une femme en 2011). Ces mariages tardifs sont le reflet d’une autre évolution : celle de l’augmentation de l’éducation des femmes arabes israéliennes. Elles représentent les deux tiers des étudiants arabes dans les instituts d’enseignement supérieur israéliens.
Farha en fait partie. Son carré bouclé encadre un visage aux traits fins qui se plissent en deux fossettes lorsqu’elle sourit et commande deux cafés en hébreu. Langue qu’elle maîtrise aussi bien que l’arabe, sa langue maternelle. Originaire de Nazareth, elle se définit comme une “chrétienne palestinienne vivant en Israël”. Baptisée dans le rite melkite, elle a fait des études d’anthropologie à l’Université de Tel Aviv. Loin du carcan familial et dans l’univers plus libre et ouvert de cette ville de bord de mer, l’étudiante s’est essayée aux applications de rencontres. Des Palestiniens, des musulmans, des juifs… “Rien de bien sérieux. Je sais que si je me marie, ça sera avec un chrétien. C’est plus simple, on aura la même base de valeurs”, expose Farha qui s’est retrouvée confrontée à sa propre identité à plusieurs occasions : “C’est compliqué de trouver sa place. En tant qu’arabe israélienne, je suis trop arabe pour les Israéliens, et pas assez pour les Palestiniens.” À 26 ans, cette féministe convaincue, acquise aux idées occidentales d’émancipation, s’estime en décalage avec sa propre société : “Les hommes palestiniens citoyens d’Israël sont pour la plupart machistes et pas toujours très… évolués”, souffle-t-elle en pesant ses mots. “En Israël les jeunes hommes arabes sont globalement moins éduqués que les femmes. Grâce à leurs études, elles acquièrent une plus grande indépendance financière et intellectuelle : elles reportent leur mariage jusqu’à trouver un partenaire qui convienne à leurs standards, ou elles restent célibataires”, explique Alex Weinreb, directeur de recherche au Taub Center et auteur d’une étude qui a mis en lumière la relation entre la pénurie du marché matrimonial et la hausse de la criminalité dans la société arabe israélienne. D’ici 2026, du fait de la démographie, un nombre important de jeunes hommes arabes qui veulent se marier ne seront pas en mesure de trouver une épouse. Et Salim Munayer conclut : “Au vu de tous les défis et de la pression qui pèsent sur les épaules de nos jeunes, je me dis toujours que le mariage d’un couple chrétien relève du miracle.”♦

 

Dernière mise à jour: 20/05/2024 08:48

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