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Rencontre avec

Communautés religieuses en Terre Sainte : “Le défi, c’est de garder l’espérance”

Cécile Lemoine
11 juillet 2024
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Abu Gosh ©MAB/CTS

Les bénédictins d’Abu Gosh, les Béatitudes d’Emmaüs-Nicopolis, les trappistes de Latroun, des moniales à Bethléem... depuis le 7 octobre, ces communautés religieuses doivent pallier l’absence de pèlerins, qui leur assurent habituellement occupation et revenus.
Que deviennent-elles et comment s’adaptent-elles ? TSM a pris la route pour vous donner de leurs nouvelles.


Leurs voix se touchent, se mêlent et s’harmonisent, élevant les mélodies des vêpres vers la coupole de leur chapelle. Nous sommes à Bethléem, en Cisjordanie occupée. Par souci d’anonymat, la communauté de moniales nous a demandé de ne pas donner plus de précisions. “Pour les réfugiés, pour les kidnappés, pour les prisonniers, Kyrie eleison” La litanie de leurs prières épouse la réalité de la guerre. “On prie pour tout le monde, on ne peut pas faire de comparaison dans la souffrance. Quand on est à Bethléem où le mur de séparation est si visible, on ne peut que prier pour les deux côtés, la fin de la guerre et le désarmement des cœurs”, glisse l’une des sœurs qui porte, dans sa prière personnelle, une chrétienne de Gaza et une otage.

Du jour au lendemain, dès le 7 octobre, Bethléem s’est retrouvée bloquée derrière son mur. L’armée israélienne a fermé les principaux points d’accès à la ville. Les annulations de groupes de pèlerins sont tombées les unes après les autres. Habituée aux crispations du conflit israélo-palestinien, la communauté vit comme un chamboulement ce nouveau cycle de violence. “Ça n’a jamais été aussi intense. Le plus dur, c’est ce trou noir devant nous : on ne voit pas la fin. Pour l’instant, tout est juste pire”, expose la supérieure.

Emmaüs-Nicopolis – Chérir les moments fraternels. ©MAB/CTS

Alors que l’accueil de groupes de pèlerins constitue une grande partie de leur occupation et revenus, la communauté a dû s’adapter. “Au début, les paroissiens sont venus en grand nombre à la messe. Certains voulaient vérifier qu’on ne partait pas, sourit une autre sœur. Mais on est exactement là où on doit être en ce moment. On est “avec”. Et c’est déjà énorme. On n’a rien à faire si ce n’est garder la Résurrection dans le cœur. Ce n’est pas la fin. Et c’est notre seul rôle. On ne nous demande rien d’autre que de garder cette espérance. Parce que si on ne la garde pas, alors eux n’ont aucune raison de la garder.”
Malgré tout, le sentiment d’une certaine impuissance s’insinue. La communauté a aidé autant qu’elle a pu, en donnant des colis d’aide alimentaire, en payant les factures d’électricité ou de soins médicaux, ou en distribuant les habits qu’elle reçoit. “C’est une goutte d’eau dans l’océan”, soupire une des moniales, avant de confier : “Parfois, devant la cruauté des hommes, on se demande si Dieu est vraiment tout-puissant et s’il va arriver à se frayer un chemin dans l’humanité. Alors on prie pour l’ouverture des cœurs et des esprits.”

Je souffre parce que je l’aime

De l’autre côté du mur, à une quinzaine de kilomètres de Jérusalem, le monastère d’Abu Gosh est un petit écrin de sérénité, où les tensions de la guerre s’effacent. Un groupe de juifs israéliens s’apprête à commencer une visite avec le frère Olivier. Ce n’est que depuis Pâques que ces visites ont repris de manière plus régulière. Envoyés en 1976 pour reprendre les clés de ce domaine français, les moines et moniales bénédictins se veulent une “présence cordiale et accueillante, à l’écoute de l’Israël biblique”, créant une grande proximité avec le monde juif. “On les sent traumatisés, témoigne sœur Marie-Baptiste, supérieure d’une communauté qui compte 14 femmes. On a de la compassion.”

Abu-Gosh – Confier à Dieu le présent et l’avenir.

Comme à Bethléem, les bénédictines d’Abu Gosh ont voulu aider, à leur niveau. Certaines sont allées récolter des fruits dans les kibboutz du sud, en peine de main-d’œuvre. D’autres ont conduit une juive orthodoxe trop effrayée de monter dans un taxi arabe. Une autre a prêté main-forte à l’hôpital Saint-Louis de Jérusalem. La communauté soutient financièrement quelques familles de Bethléem. Les petites retraites des sœurs, les quelques dons et ventes de la boutique leur permettent de joindre les deux bouts sans modifier leur modeste vie quotidienne. “Le vrai défi, c’est de durer dans l’espérance et de tenir dans la prière”, affirme la moniale, arrivée il y a 45 ans en Terre Sainte, avant d’ajouter : “Le défi est aussi au niveau théologique. Pour moi, il ne fait aucun doute qu’Israël est le peuple élu. Mais je souffre, parce que je l’aime et qu’il fait des bêtises”.

Tous les matins, depuis le 7 octobre, la communauté ouvre son chapitre avec le psaume 129, le psaume des profondeurs. “D’une certaine manière, il réconcilie les juifs et les arabes, estime la mère supérieure. Dans le cœur de Dieu, c’est tout le peuple qui souffre.” La cloche qui appelle à la messe retentit. Frères et sœurs se glissent dans leurs stalles. Le froissement de leurs habits emplit le silence de l’église croisée. “Je prie la sainte Trinité pour que le Seigneur leur manifeste son amour, glisse mère Marie-Baptiste. C’est là qu’est notre place.” La messe est dite.

Une marche dans la confiance

Direction Emmaüs-Nicopolis, un peu plus à l’ouest, où vit une communauté des Béatitudes depuis 1993. Le site archéologique est une étape pour certains groupes de pèlerins qui s’y souviennent de l’épisode évangélique où les disciples reconnaissent Jésus ressuscité à la fraction du pain -Lc 24. Leur accueil constituait l’essentiel des revenus de cette communauté de 5 sœurs et 3 frères. Leur domaine, comme celui des autres congrégations, est gourmand en ressources et en dépenses : “Aujourd’hui, ça tire”, reconnaît sœur Rebecca. Responsable de la communauté et de la comptabilité, elle cache mal son inquiétude : “On a fait des appels aux dons, des quêtes… Mais on est obligé de faire attention. C’est une vraie marche dans la confiance.”

Dans le monastère, ménorah et calligraphies hébraïques côtoient icônes et statues de saints, à l’image de la proximité avec le judaïsme qui fait partie intégrante de la vocation de cette congrégation issue de la mouvance du Renouveau charismatique catholique dans les années 1970. “On prie pour Israël, mais tout le monde ne partage pas les mêmes idées, ou le même degré dans l’amour d’Israël. Il y a eu des petits heurts, mais ça a aussi renforcé nos liens en nous ramenant à l’essentiel : la prière ensemble”, raconte sœur Rebecca en restant pudiquement évasive. “On porte les deux peuples dans notre prière, et on est avec les deux”, affirme-t-elle, en expliquant comment ils parviennent à soutenir les frais scolaires de quelques familles de Bethléem, tout en priant avec les familles israéliennes dont les enfants sont soldats à Gaza.

Dernier arrêt : l’abbaye de Latroun et ses moines trappistes. Située à une soixantaine de kilomètres de la bande de Gaza, la communauté a tout entendu des premières semaines de la guerre. “Depuis la terrasse, on voyait les roquettes partir de Gaza, se souvient frère Daniel, stoïque derrière la lumière de son sourire. Le plus impressionnant, c’étaient les bombardements. Surtout la nuit. On sentait le sol trembler.”

Sortir du cycle de la violence

Les avions de guerre passent aussi au-dessus de la zone, brisant le calme de cette communauté toute dédiée à la prière et au travail de la vigne. Les “hommes du silence”, comme les appellent les Israéliens, venus nombreux au monastère depuis le 7 octobre. “C’est comme si nous étions un phare, s’étonne frère Daniel. Des familles juives sont venues nous demander de prier pour leurs enfants dans l’armée, pour des otages, et même d’élever une stèle en mémoire de soldats défunts… On sent une volonté de sortir du cercle de la vengeance. On reçoit aussi des visites de familles arabes. On ne l’a jamais cherché, mais le monastère est devenu un lieu de rencontre, un monde où la paix est possible.” Les frères sont aussi très impliqués auprès des Palestiniens, à Bethléem notamment, où ils financent de nombreuses œuvres.

Latroun – Des israéliens leur demandent de prier pour que l’ensemble de la Terre Sainte sorte de cette situation désastreuse pour tous. ©MAB/CTS

En février, alors que les saisonniers palestiniens habituellement employés pour tailler les vignes n’ont pas pu entrer en Israël, faute de permis, les frères ont fait un appel à des volontaires : “On a eu des gens de tous les horizons : des juifs, des chrétiens, des musulmans… Tout le monde est ressorti ravi de l’expérience. Il y a un besoin de se réconcilier dans cette guerre qui ne sert que l’intérêt des puissants de chaque côté”, estime le frère trappiste, arrivé il y a 5 ans en Terre Sainte. Les vendanges, au mois d’août, vont être l’occasion de renouveler l’expérience du volontariat, alors que les Palestiniens ne sont toujours pas autorisés à revenir travailler en Israël.

Blanche et minérale, l’église de Latroun fait vibrer les harmonies vocales des 17 moines. Une antienne est venue trouver sa place dans le rythme immuable des offices quotidiens. “Paix, Seigneur, dans nos jours car il n’y a personne d’autre que toi, notre Dieu, qui combat pour nous.” “Notre vocation première, c’est la prière, sourit frère Daniel, solide dans sa foi et ancré dans sa vocation. La seule chose qui tient, c’est l’espérance. Aujourd’hui, il faut accepter qu’on ne puisse rien faire d’autre que prier.” Et attendre le retour des pèlerins, essentiels à l’équilibre du pays et de la plupart des communautés religieuses.

Dernière mise à jour: 11/07/2024 15:57