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Au Thabor, l’archéologie part à la rencontre des textes

Marie-Armelle Beaulieu
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Une nouvelle campagne de fouilles a commencé au Thabor ? Cent ans après la première, que cherche-t-on encore à découvrir sur le lieu symbolique de la montagne de la Transfiguration ? Et si l’archéologie donnait corps aux textes attachés au lieu ?


Nous vivons aujourd’hui une étape particulière, s’enthousiasme le frère Carlos Molina, gardien de la fraternité franciscaine du Thabor. De précédentes campagnes avaient déjà été menées sous l’édifice et avaient révélé des vestiges appartenant aux périodes judéo-chrétienne et croisée. Les fouilles actuelles se concentrent sur la zone située derrière l’abside de la basilique.”

Le chantier se trouve bien en contrebas du chevet de l’église, sur une terrasse aménagée dans le flanc oriental de la montagne. À notre arrivée, des étudiants franciscains venus en renfort passent au tamis la terre fraîchement retirée des grottes. Enturbannés pour se protéger de la poussière, ils recherchent le moindre fragment de céramique, de pierre ou de métal. La brise qui balaie le sommet disperse rapidement le nuage soulevé par leur travail.

Le chantier est dirigé par Gianantonio Urbani, prêtre du diocèse italien de Vicence et professeur associé au Studium Biblicum Franciscanum (SBF), la faculté de sciences bibliques et archéologiques des Franciscains. Depuis 2018 il étudie le mont Thabor, auquel il a consacré sa thèse de doctorat. Dans le cadre de ses recherches il fit une précieuse découverte. “Lors des travaux menés pour la construction de la basilique, entre 1920 et 1924, explique-t-il, Antonio Barluzzi – l’architecte de la basilique actuelle – a probablement profité d’une interruption du chantier ou des fouilles (voir encadré) pour examiner l’endroit où nous sommes aujourd’hui. Il nous a laissé une carte, qui n’a jamais été publiée, mais dont nous avons pu tirer des indications pour entreprendre ces nouvelles recherches.”

Ce qu’en disent des écrits

D’autres indications ont précédé celles de Barluzzi. À la fin du Ve siècle, le moine arménien Élisée consacre plusieurs pages d’une homélie aux grottes du Thabor et aux nombreux moines qui y vivaient. Vers 530 le pèlerin Théodose affirme avoir vu trois basiliques sur la montagne. Arculfe en mentionne autant vers 670 et livre à son tour une description des grottes.

“Ces sources attestent qu’une vie liturgique relativement organisée existait déjà ici, avec la présence d’un évêque. Il y avait donc des moines dans ces grottes”. Mais les recherches révèlent une occupation beaucoup plus longue et plus complexe. “Nous sommes entrés dans un ensemble archéologique souterrain constitué de plusieurs grottes. À l’intérieur, nous avons découvert différentes couches stratigraphiques, aussi bien dans les sols que dans les maçonneries, imbriquées dans la structure.”

Aménagement – Gianantonio Urbani, dans l’une des pièces, balaie le sol encore recouvert d’un enduit de chaux blanche. ©MAB/CTS

D’après Gianantonio Urbani, il ne s’agit donc pas de rechercher un édifice figé à une date précise, mais de comprendre un lieu continuellement occupé, transformé, effondré puis réaménagé. “Nous possédons des traces de toutes les grandes périodes historiques, précise l’archéologue. Il y a d’abord la période païenne gréco-romaine. Vient ensuite la période paléochrétienne, plus difficile à étudier, notamment pour les IIIe et IVe siècle.

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À partir de la fin du IVe siècle et au cours du Ve siècle, nous commençons toutefois à constater une présence chrétienne stable, attestée également par les sources écrites. Viennent ensuite les périodes byzantine, bénédictine, croisée, musulmane, mamelouke, ottomane, puis l’époque contemporaine. Sous nos pieds, nous avons donc un petit échantillon d’Histoire qui s’étend du VIe au XXe siècle.” La campagne actuelle a surtout consisté à retirer les gravats, nettoyer les espaces et effectuer les relevés. La véritable fouille stratigraphique viendra ensuite.

Dans l’une des pièces, des banquettes de pierre courent le long des murs. “Cette pièce pouvait servir de lieu d’accueil ou de rencontre, mais il est encore trop tôt pour déterminer précisément sa fonction”, prévient Gianantonio Urbani.

La prudence s’impose

L’effondrement des matériaux a scellé et protégé le sol, mais seuls des sondages permettront d’en préciser la date et la fonction. “En les tamisant et en procédant à la flottation, les étudiants ont recueilli une grande quantité de fragments de céramique ordinaire, caractéristiques de la période byzantine.” Il ne s’agit pas de pièces spectaculaires destinées à remplir les vitrines d’un musée. Ce sont des fragments modestes, parfois minuscules, mais qui permettent de dater une occupation et de raconter la vie quotidienne.

Nous descendons dans les grottes. La lumière vient de quelques lampes installées pour le chantier. Le plafond, haut d’environ 1,90 m, permet de se tenir debout. Des pierres jonchent encore le sol. Il faut regarder où l’on pose les pieds, mais l’émotion vient d’ailleurs : des moines ont vécu et prié ici il y a quelque 1 600 ans.

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Une seconde grotte, appelée “grotte Meistermann”, pourrait avoir eu une fonction liturgique. Barluzzi la désignait déjà comme une petite chapelle antique.

“En regardant vers l’est, on distingue encore les deux angles d’un autel d’une certaine hauteur, devant lequel il était possible de célébrer, détaille l’archéologue. Au centre se trouve probablement une sorte de bassin. À ce stade, nous ne pouvons pas déterminer s’il s’agissait d’un baptistère.”

“Vous voyez ces trous ? Ce sont ceux aménagés pour les lampes. Or le moine arménien Élisée explique que ces grottes étaient éclairées par de nombreuses lampes disposées le long des murs.”

Travail de fournis – En tamisant et en procédant à la flottation, les étudiants ont recueilli de nombreux éléments qui permettront de dater le site. ©MAB/CTS

Soudain, un texte vieux de quinze siècles et quelques entailles dans la pierre semblent se répondre. Ce n’est pas encore une preuve définitive, mais c’est une piste. L’archéologie avance ainsi, par rapprochements, hypothèses et vérifications.

État des lieux

Les différents espaces ont reçu les noms de ceux qui ont servi la mémoire du Thabor. La première salle évoque Giuseppe Maria Baldi, le franciscain qui commença à dégager les vestiges vers 1860. La seconde porte le nom du père Barnabé Meistermann, un Alsacien, auteur de la première étude publiée par la Custodie sur le mont. L’escalier rappelle le custode Ferdinando Diotallevi, qui joua un rôle majeur dans la construction de la basilique.

“Pourquoi ces noms ? Parce que nous tenons à nous souvenir de ceux qui nous ont précédés et qui ont travaillé inlassablement sur ce site. C’est dans leur sillage que nous avons entrepris cette campagne de fouilles.”

Mais l’étude dépasse les grottes elles-mêmes. Le père Urbani parle d’“archéologie du paysage”.

“Au Thabor, nous ne fouillons pas une polis, une ville. Nous travaillons dans un paysage archéologique. Nous n’étudions donc pas seulement la grotte, mais aussi les relations entre celle-ci et son environnement.”

Les hommes qui vivaient ici devaient se nourrir, cultiver, transporter de l’eau et se déplacer à travers la montagne. Il n’existe aucune source au sommet. Des systèmes de récupération des eaux de pluie furent donc aménagés dans les grottes inférieures, tandis que le plateau était creusé de nombreuses citernes.

“Il fallait descendre de la montagne, transporter l’eau et se procurer les denrées indispensables. Il était néanmoins possible de cultiver sur la montagne. Nous savons que l’on y produisait du blé et, à certaines périodes, du raisin et de l’huile. L’archéologue doit donc étudier un paysage vivant, dont les différents éléments sont étroitement liés.”

Le projet lancé par le SBF et la communauté du Thabor repose sur trois dimensions : la recherche archéologique, l’agriculture et la mise en valeur de l’environnement naturel.

Frère Diego – Le franciscain a troqué la bure pour une tenue plus adaptée à la pratique de l’archéologie. ©MAB/CTS

“Avec frère Diego, nous cherchons désormais à réunir tous ces éléments : les fouilles menées ici, les recherches autour de la basilique et du baptistère, ainsi que l’étude du paysage, explique l’archéologue. Le mont Thabor peut véritablement redevenir un cœur vivant. Notre souhait est que les pèlerins, les visiteurs et les personnes qui viendront y faire des exercices spirituels puissent profiter pleinement de ce patrimoine dans les prochaines années.”

Au sortir des grottes, la lumière éblouit un instant. Au-dessus de nous se dresse la basilique de la Transfiguration. Tout en bas s’étend la plaine de Jezréel. Entre les deux, sous les terrasses et les oliviers, trois niveaux de grottes attendent encore d’être explorés. “Il y aurait là de quoi établir un programme de recherches pour les cinq, sept ou même dix prochaines années”, estime Gianantonio Urbani. Le Thabor n’a pas fini de parler.

L’archéologie, une spiritualité franciscaine

Frère Diego Dalla Gassa sait ce que peut offrir un lieu retiré. Après avoir longtemps accompagné les retraitants à l’ermitage de Gethsémani, il vit au Thabor depuis septembre 2025. Un site déserté par les pèlerins depuis le début de la guerre.

Pour lui, les fouilles archéologiques en cours n’ont rien d’un luxe réservé à quelques savants. “Les recherches se concentrent sur les racines de la présence chrétienne et sur les lieux où les premiers chrétiens ont célébré leur foi. Cela ne signifie pas que les endroits plus cachés ou périphériques soient moins importants.”

Il reprend alors l’image paulinienne du corps et de ses membres (1Co 12). Nous formons toujours un seul corps, dans la communion. Certains membres peuvent sembler plus fragiles ou plus discrets, mais ils sont parfois les plus importants. Ces grottes nous révèlent que des personnes ont réellement vécu ici. Elles montrent que le Thabor a toujours été un lieu où des hommes et des femmes sont venus puiser la grâce.”

L’archéologie étudie les sources et les stratifications. Pour un chrétien, rappelle-t-il toutefois, la source première demeure l’Évangile. “Tout ce qui est venu ensuite peut être considéré comme un fruit qui confirme la vérité de cet Évangile. Les grottes de cette zone racontent, elles aussi, la manière dont la vie chrétienne s’est organisée au fil du temps. Elles montrent combien les chrétiens tenaient à venir en ce lieu.” Pourquoi venaient-ils ? “Parce que le Seigneur y a été transfiguré et que la voix du Père s’y est fait entendre : “Écoutez-le !” Le Christ est l’accomplissement. En lui s’unissent et se réalisent toute la Loi et toutes les prophéties, qui parlent de lui.”

“Même la plus petite partie du site doit être défendue, préservée et protégée, poursuit frère Diego, car elle témoigne d’une communion beaucoup plus profonde. Ces grottes racontent la présence chrétienne et la vie que cette montagne a accueillie et conservée. Aujourd’hui encore, l’archéologie nous permet d’en retrouver les traces.”

Les fouilles n’ont donc pas pour objectif ultime de transformer le Thabor en un site archéologique de plus. Une fois nettoyée, étudiée et sécurisée, la grotte liturgique pourrait accueillir les personnes venues faire une retraite. On pourra s’y asseoir, méditer, prier dans un espace où d’autres chrétiens ont cherché Dieu bien avant nous. La science aura alors rendu le lieu non seulement plus intelligible, mais de nouveau habitable spirituellement. “On imagine parfois les mystiques comme des personnes vivant hors du monde, suspendues dans les airs ou enfermées dans des considérations purement théoriques, remarque frère Diego. En réalité, le véritable mystique, le véritable chrétien, est celui qui recherche les signes de l’Incarnation.”

Dernière mise à jour: 18/09/2026 18:15

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