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Une bronca internationale contre le téléphérique à Jérusalem

Christophe Lafontaine
19 mars 2019
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Une bronca internationale contre le téléphérique à Jérusalem
Cette vue du sud de la ville en direction du nord serait traversée par le téléphérique actuellement à l'état projet © Nati Shohat/Flash90

Vingt-sept architectes internationaux ont envoyé une lettre le 13 mars à la presse israélienne demandant au gouvernement de mettre un terme au projet de construction d’un téléphérique vers la Vieille Ville de Jérusalem.


C’est ce qu’avait prédit l’architecte israélo-canadien, Moshe Safdie. En septembre 2018, dans une lettre, il avait écrit : « un système de téléphérique, proche des remparts de la Vieille Ville créera un précédent qui, sans aucun doute, suscitera une opposition et des critiques internationales. » Il ne s’est pas trompé puisqu’il vient de joindre sa signature à celle de 26 autres architectes de premier plan sur la scène internationale, dans un courrier parvenu à la presse le 13 mars et transmis par la suite au Premier ministre et aux ministres du Tourisme et des Affaires de Jérusalem. La lettre dénonce le projet controversé soutenu par le ministre israélien du Tourisme Yariv Levin et le maire israélien de Jérusalem Moshe Lion (à l’instar de son prédécesseur Nir Barkat). Ses défenseurs y voient une solution pour décongestionner les voies d’accès à la Vieille Ville de Jérusalem (nécessitant peu de terrain et capable de composer avec le dénivelé du secteur) et un remède à la pollution autour des remparts saturés par les bus et les voitures.

Le gouvernement a déjà prévu un budget de 200 millions de shekels (50 millions d’euros). L’installation qui est appelée à être silencieuse, écologique, à moindre frais (comparé à un tunnel souterrain ou une ligne de tramway) pourrait selon les développeurs commencer à fonctionner dès 2021. A leurs yeux, un gain de temps non négligeable par rapport à d’autres chantiers.

Le téléphérique serait suspendu à un câble attaché à une quinzaine de pylônes et pourrait transporter aux heures de pointe jusqu’à 3 000 personnes par heure dans 72 cabines de 10 personnes entre le complexe commercial de Tahana Harishona (l’Ancienne gare) au sud-ouest de Jérusalem et la porte des Immondices de la Vieille Ville, qui donne accès au Mur Occidental, en traversant la vallée de Hinnom au sud et sud-ouest de la Vielle Ville et en faisant escale au mont Sion.

« Le projet est promu par de puissants groupes d’intérêt qui placent le tourisme et les programmes politiques avant la responsabilité de la sauvegarde des trésors culturels de Jérusalem », ont donc écrit la trentaine d’architectes dont la réputation n’est plus à faire. Parmi eux, on l’a vu, Moshe Safdie (Mémorial des enfants à Yad Vashem, Terminal 3 de l’aéroport Ben Gurion à Lod) mais aussi l’espagnol Santiago Calatrava Valls (le pont de cordes à Jérusalem, la gare TGV Saint-Exupéry à Lyon en France) ou encore l’américain Peter David Eisenman (Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe à Berlin en Allemagne, le centre culturel de Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne).

Dans leur courrier, la trentaine de signataires a lancé au gouvernement israélien un appel pour qu’il « fasse tout ce qui est en son pouvoir pour conserver une dimension historique et culturelle durable et protéger le panorama historique de tout programme économique ou idéologique qui menace de compromettre un bien culturel irremplaçable. » La lettre précisant que « le paysage ancien de Jérusalem est un patrimoine précieux pour toute l’humanité. Ses valeurs religieuses et culturelles ne doivent pas être sacrifiées à des intérêts à court terme. »

Ya-t-il un téléphérique à Athènes, Rome, au Vatican ou à Venise?

Et les hommes de l’art de comparer avec les autres villes historiques du monde comme Rome ou Athènes qui ne sont pas défigurées par une telle installation : il s’agit là d’« une question de consensus international que le choix d’un téléphérique n’est pas approprié pour les villes anciennes avec une physionomie préservée depuis des siècles et même des milliers d’années. » Autrement dit, imaginerait-on un projet de téléphérique glisser au-dessus du Vatican ou de Venise ? Pour mémoire, la Vieille Ville de Jérusalem et ses remparts sont un site inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Certes comme Massada. A ceci près qu’il n’y a que deux télécabines – nécessaires vu le relief escarpé – et qu’elles ne vont pas jusqu’au site lui-même.

En octobre, environ 70 architectes, archéologues et personnalités publiques israéliens (parmi eux, quatre lauréats du Prix Israël), avaient également et déjà signé une lettre d’avertissement demandant l’annulation du projet : « Jérusalem n’est pas Disneyland et ses trésors paysagers et son patrimoine ne sont pas à vendre. » Les signataires demandaient au gouvernement israélien de trouver d’autres moyens pour améliorer le transport vers la Vieille Ville. Mais aussi curieux que cela puisse paraître, le ministère des Transports a déclaré la semaine dernière n’être « pas impliqué » dans le projet, a rapporté le Times of Israel, arguant qu’il s’agit d’«un projet touristique » et non de « moyen de transport. »

La résistance des karaïtes

Des organisations de gauche et les Palestiniens craignent en outre la judaïsation du secteur oriental de Jérusalem, notamment avec une emprise sur le quartier de Silwan, au sud-est de la Cité de David où se trouverait le terminus du téléphérique. Les Palestiniens revendiquent Jérusalem-est comme la capitale de leur futur Etat, tandis qu’Israël considère la ville entière comme une capitale éternelle et indivisible.
Dans les critiques, on retrouve aussi l’impact économique négatif que le téléphérique pourrait avoir sur l’activité des marchands de souvenirs dans le souk. Ces derniers pouvant souffrir de la réduction sensible des flux de touristes laissant vides les rues de la Vieille Ville.

Aux côtés de tous les arguments environnementaux, politiques, culturels en défaveur du projet, vient s’ajouter celui des karaïtes. Les leaders de ce courant du judaïsme (séparé au début du IXème siècle) qui refuse la sacralité de la loi orale codifiée dans le Talmud, estime que le téléphérique profanerait les sépultures des morts du cimetière karaïte qui se trouve dans la vallée de Hinnom et qui est toujours en activité. Certaines tombes datent de 2 000 ans. Or pour les karaïtes, « il est interdit de se tenir sous un toit où les morts sont enterrés et par conséquent, un téléphérique est équivalent à un toit », explique le Times of Israel.

Shlomo Gever, leader de la communauté karaïte mondiale, cité dans al-Monitor, est convaincu que la Jerusalem Development Authority (JDA), le sponsor principal du projet, cible délibérément le petit groupe en raison d’un manque de soutien politique. « Ils ont décidé de s’en prendre à nous. Nous n’avons pas de lobby politique et nous sommes une cible facile pour les abus. »

Pour compliquer les choses, souligne le Jerusalem Post, selon la loi juive, un cohen (ayant droit au sacerdoce héréditaire) n’est pas autorisé à pénétrer dans un cimetière (Lévitique), sauf pour les parents immédiats. Survoler en téléphérique le cimetière des karaïtes poserait donc un problème à tout cohen. La JDA a proposé de construire un toit sur le cimetière comme compromis, ce que la communauté karaïte a catégoriquement rejeté comme contraire à sa pratique religieuse, a fait savoir le quotidien.

Le Conseil national de planification donnera sa décision finale après avoir étudié les commentaires du public reçus ces 60 derniers jours dans le cadre d’une consultation publique réservée aux objections publiques et s’achevant dans une douzaine de jours.

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