Des clés pour comprendre l’actualité du Moyen-Orient

Une présence ancienne, une croissance à contretemps

Marie-Armelle Beaulieu
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Certes, Israël est le seul pays du Moyen-Orient où le christianisme se développe. Mais cette affirmation, pour être rigoureusement juste, cache que son développement est de beaucoup inférieur aux autres groupes sociaux de la mosaïque israélienne. Mise en perspective avec l’historien Johnny Mansour.


Dans le nord d’Israël, les villages chrétiens existaient bien avant la naissance de l’État d’Israël. Certains remontent à l’époque byzantine, d’autres à l’époque des croisades, la plupart sont nés durant les quatre siècles de la domination ottomane.

La singularité de la Galilée tient à cette continuité : une présence chrétienne arabe enracinée, souvent sans interruption, depuis des siècles.

Après 1948, cette présence ne disparaît pas. Elle s’est maintenue, parfois contre toute attente. Certains villages furent dépeuplés. D’autres accueillirent des déplacés venus de localités détruites comme Iqrit ou Biram. Une partie de la population se replia vers les centres urbains, Haïfa, Nazareth ou Shefa-Amr. Quelques-uns réussirent à se maintenir.

“Une composante restée sur sa terre et presque oubliée”, résume l’historien chrétien, Palestinien d’Israël, Johnny Mansour. Pour lui, cette permanence constitue “un témoignage vivant, d’abord de la foi, ensuite de la persévérance”.

Mais cette continuité masque une rupture profonde. Les chiffres disent ce que les récits peinent à exprimer. En 1948, la Palestine compte environ 148 000 chrétiens (22 % de la population arabe) sur une population totale de 1,89 million d’habitants. Après la guerre, il ne reste environ que 160 000 arabes dans les frontières du nouvel État, dont à peine 35 000 chrétiens au moment du premier recensement israélien en 1949.
En 2024, Israël compte environ 10 millions d’habitants : 7,7 millions de juifs, 1,75 million de musulmans, 140 000 chrétiens et environ 125 000 druzes.

En trois-quarts de siècle, la population totale a été multipliée par 10, les juifs par 7, les musulmans par 15, les druzes par 10, mais les chrétiens seulement par 4.
Dans le même temps, leur poids relatif s’effondre. Ils représentaient 22 % des arabes restés en 1949. Ils n’en constituent plus qu’environ 7 % aujourd’hui dans le nord d’Israël (avec Haïfa), et moins de 1,7 % de la population totale.

Explication de chiffres

Cette évolution ne relève pas d’un simple décalage. Elle traduit une dynamique propre, plus lente, plus fragile.
Pourquoi une telle divergence ? Le premier facteur est historique. La guerre de 1948 ne détruit pas seulement des villages — plus de 500 localités — elle brise un tissu social ancien. Des communautés entières sont dispersées. “Imaginez une société qui a vécu ensemble pendant des centaines d’années, soudain fragmentée”, souligne Mansour.

Le second facteur est juridique et politique. Les Palestiniens restés en Israël deviennent progressivement citoyens israéliens, notamment après la loi de 1952. Mais cette citoyenneté reste longtemps incomplète. Jusqu’en 1966, ils vivent sous un régime militaire : restrictions de circulation, contrôle administratif, accès limité aux ressources.
À cela s’ajoutent les confiscations de terres, la réduction des bases économiques et un sous-investissement durable dans les localités arabes. Le développement est freiné, non par un seul mécanisme, mais par une accumulation de contraintes.

À ces facteurs s’ajoute une question plus intime : celle de l’identité. “L’identité n’est pas fixe”, rappelle Mansour. Être à la fois arabe, palestinien, chrétien et citoyen israélien crée une tension permanente. Dans les classifications officielles, les chrétiens sont intégrés à la catégorie des “Arabes”, mais cette appartenance reste politiquement sensible. Malgré cela, “ils sont majoritairement restés attachés à leur arabité” depuis 1948.

Un courant marginal tente de promouvoir une identité “araméenne”. Mais l’identité ne se joue pas seulement dans les mots. Elle est aussi façonnée par l’histoire récente. La guerre civile libanaise, les violences en Irak, le conflit syrien, le cycle des violences connues depuis le 7-Octobre. Autant d’événements qui ont marqué les esprits, nourrissent une inquiétude diffuse et parfois un repli.

Enfin, il y a l’émigration. C’est le facteur décisif. Elle commence dès les années 1950 et ne s’interrompt jamais. Elle s’explique par un ensemble de causes : discriminations, limites économiques, instabilité régionale, mais aussi aspiration à une vie plus stable.

Un phénomène récent qui n’a fait qu’augmenter depuis le 7-Octobre 2023. De nombreuses familles investissent à Chypre ou en Grèce. Environ 600 familles de Nazareth vivent aujourd’hui à Thessalonique et Athènes. À la question du pourquoi, la réponse fuse : “Nous ne sommes pas satisfaits de notre vie ici.”
Ce départ n’est pas seulement économique. Il révèle “une crise dans la relation entre l’homme et sa terre” dit Mansour.

Ainsi se dessine une situation paradoxale. Les chrétiens de Galilée sont parmi les populations les plus anciennes de la région. Leur présence est continue, enracinée, visible. Et pourtant, elle évolue à contretemps des autres groupes. Moins nombreux, moins dynamiques démographiquement, plus enclins à partir, les chrétiens voient leur poids diminuer, lentement mais sûrement, en Galilée aussi.


Johnny Mansour est un historien palestinien citoyen d’Israël, spécialiste de l’histoire moderne du Proche-Orient et des sociétés arabes en Israël. En décembre 2025, il intervenait à l’occasion de la première conférence chrétienne arabe réunie à Amman (Jordanie) sur le thème “Racines, rôles et chemin de renaissance”, organisée par la Société éducative orthodoxe.

Dernière mise à jour: 18/05/2026 20:11

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